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QUATRIÈME CONGRÈS OUVRIER SOCIALISTE

(Le Havre, 1880).

Nous avons vu que le Congrès de Marseille avait désigné Le Havre comme siège du 4° Congrès national. 11 s'ouvrit le 14 novembre. Mais dans l'intervalle s'étaient passés des faits importants qu'il faut noter.

Tout d'abord l'amnistie plénière avait été votée par le Parlement. Les militants de la Commune rentrèrent en France. Un certain nombre d'entre eux s'agrégèrent au parti d 1 extrême-gauche dirigé par Clemenceau. D'autres fondèrent, avec le concours des radicaux, une organisation distincte, Y Alliance socialiste. Au contraire, J.-B. Clément, Dumay, Jules JoflYin, Jean Allemane, d'autres encore, s'affilièrent au parti ouvrier avec Benoit Malon. Enfin Eudes, Vaillant, Granger, Chauvière reconstituaient les groupement blanquisles et le comité révolutionnaire central.

Dans le parti ouvrier, des dissensions personnelles, vite étouffées, s'étaient élevées déjà. Ainsi Jules Guesde avait obligé Benoît Malon, revenant de l'exil, à refuser une offre de collaboration au journal de Rochefort, Y Intransigeant. La rédaction du programme minimum avait fait naître quelques difficultés entre Guesde et ses amis, d'une part, Malon et Paul Brousse,

de l'autre. Paul Brousse, ancien membre de l'Internationale et ami de Bakounine, s'était peu à peu éloigné de l'anarchie « depuis sa condamnation à deux mois de prison et son expulsion de Suisse, pour excitation au régicide, en 1879.... Dans le journal Le Travail qu'il publiait à Londres, il recommandait ouvertement l'union avec les collectivistes... » La publication du programme minimum voté à Paris avait d'ailleurs définitivement séparé Brousse comme Guesde du parti anarchiste. Quoi qu'il en soit, ces querelles s'étaient bientôt effacées, et, en octobre 1880, Guesde, Malon et Brousse s'unissaient pour fonder ensemble à Lyon un journal quotidien socialiste, Y Emancipation.

D'autre part, certains groupements syndicaux, hâtivement et violemment entraînés dans le courant collectiviste, tendaient visiblement à s'en dégager. Cet état d'esprit s'était manifesté au Congrès régional de Bordeaux, et même au Congrès régional de Lille. Le programme de Paris effrayait les syndicaux, il effrayait même certains socialistes modérés « inaptes à comprendre qu'il n'y eût pas de place dans la République pour des réformes sociales efficaces». Au Congrès de Paris, Drouet, délégué de 14 syndicats du Havre, avait déjà protesté violemment contre l'attitude révolutionnaire dé l'assemblée. Les modérés, battus à Paris comme à Marseille, voulurent prendre leur revanche au Havre et ressaisir la direction du mouvement ouvrier.

A cet effet, la commission d'organisation du

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Havre, remaniant de sa propre autorité les décisions du Congrès de Marseille, décida de n'admettre que les groupes composés d'au moins vingt-cinq membres. Elle exigea en outre que le délégué appartînt au groupe déléguant. Se fondant sur ces dispositions arbitraires, la majorité modérée refusa de valider les mandats collectivistes. Mais cette attitude, après de longues scènes de violence et de tumulte, aboutit à un résultat imprévu. Les révolutionnaires, renonçant à forcer l'entrée de la salle du Congrès, ne pouvant tolérer pourtant que la commission havraise altérât sans droit les décisions de Marseille, résolurent de continuer à eux seuls la tradition légale du parti. Tandis que les syndicaux continuaient de siéger salle Franklin, les collectivistes déclaraient ouverte, dans la salle de T Union lyrique « le véritable Congrès national socialiste ouvrier de la session de 1880 ». Fait curieux : dans ce conflit, les délégués anarchistes, assez nombreux, avaient fait cause commune avec les collectivistes, et ils siégèrent avec eux au Congrès de l'Union lyrique.

Une telle collaboration explique les résolutions du Havre qui, sans cette circonstance, seraient en partie incompréhensibles . Sans doute, sur les deux questions principales qui lui l étaient soumises, le Congrès confirma, au nom de l'ensemble du parti ouvrier, les décisions déjà votées par l'Union fédérative du Centre. Sur la l ro question : de la propriété, il maintint la rédaction, si fermement marxiste, du Congrès régional de Paris; sur la 5 e ques-

tion : Représentation du prolétariat aux corps élus, il s'appropria le programme minimum rédigé par Marx, Engels et Guesde. Mais à ces deux textes, il ajouta des considérants, ou des phrases incidentes, d'un caractère très nettement anarchiste.

Voici les principaux passages de la résolution sur la propriété :

« Considérant qu'il n'y a d'émancipation possible pour les travailleurs que dans la possession de l'instrument de travail et de la matière première ;

» Considérant que cette possession des moyens de production ne saurait être individuelle pour deux raisons :

» 1° Parce qu'elle est incompatible avec les progrès et l'état actuel de la technique industrielle et agricole (division du travail, machinisme, vapeur, etc.) ;

» 2° Parce que, ne fut-elle pas anti-économique, elle ne tarderait pas à donner lieu à toutes les inégalités sociales d'aujourd'hui ;

» Considérant que cette possession ne saurait être davantage corporative ou communale, sans entraîner tous les inconvénients de la propriété capitaliste d'aujourd'hui, c'est-à-dire l'inégalité des moyens d'action entre les travailleurs, le désordre dans la production, la concurrence homicide entre les groupes producteurs ;

» Considérant, d'autre part, que cette prise de possession ne peut être opérée que par la Révolution sociale ;...

» Le Congrès... déclare nécessaire l'appro-

priation collective, le plus vite possible et par tous les moyens, du sol, sous-sol, instruments de travail, cette période étant considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire.

C'est également sur l'initiative des anarchistes que, tout en adoptant le programme minimum de Paris, le Congrès le fit précéder de la déclaration suivante « qui en était la négation même » :

ce Le Congrès du Havre déclare tenter une dernière expérience aux élections municipales et législatives de 1881, et, au cas où elle n'aboutirait pas, ne retiendrait purement et simplement que Faction révolutionnaire.

» Le Congrès prend pour base aux élections de 1881 le programme minimum ci-dessous, mais invite toutes les circonscriptions, en mesure d'avoir un programme plus accentué, à agir dans ce sens ;

» Il est entendu que ce programme n'établit qu'une des formes du groupement, et que le but constant du prolétariat est d'activer la Révolution par tous les moyens possibles. »

Ceux qui votèrent cette déclaration, dit Benoît Malon avec beaucoup de justesse, auraient mieux fait de repousser le programme et de se déclarer purement et simplement anarchistes.

Mais en fait, dans l'agitation du schisme, dans la confusion et le tumulte, il ne semble pas que la portée de cette addition ait été clairement perçue. Toujours est-il que le parti ouvrier éloigna bientôt cette végétation parasitaire ; les congrès ultérieurs ne tinrent aucun compte de

« ces étranges déclarations ». Sur tous les autres points, au contraire, le Congrès du Havre devait avoir des résultats graves et féconds, grâce à l'attitude des délégués de la salle Franklin, des syndicalistes modérés — dont l'organisation, après les deux sessions de Paris (1881) et de Bordeaux (1882), devait bientôt se dissoudre et s'éteindre dans l'indifférence. Le Parti ouvrier socialiste, rejetant les éléments étrangers ou hostiles, avait réalisé la condition essentielle à tout parti de classe : l'unité de composition, l'unité de tendance. En étendant à l'ensemble du prolétariat organisé les résolutions de l'Union fédérative du Centre, il assurait par surcroit l'unité de doctrine et de tactique. Dès ce jour, le Parti ouvrier socialiste aurait pu pleinement agir et vivre.

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