CINQUIÈME CONGRÈS OUVRIER SOCIALISTE
(Reims, 1881)
La session suivante devait se tenir à Reims.
Elle s'ouvrit le 30 octobre 1881.
Mais à cette époque, dans le parti socialiste français, si jeune qu'il fût encore, étaient déjà nés de graves conflits intimes.
Le journal Y Emancipation, fondé à Lyon par Malon et Guesde, n'avait eu que 24 numéros, « la chute inévitable, dit Malon, ayant encore été hâtée par un administrateur incapable et peu consciencieux ». Cette chute, survenue vers le début de Tannée 1881, détermina entre Malon et Jules Guesde d'assez vifs froissements.
Les élections générales de 1881 n'avaient nullement répondu aux espérances du parti ouvrier. Et, dans une certaine fraction du parti, on attribuait précisément cet échec au programme minimum, rédigé par Karl Marx et Jules Guesde, voté successivement à Paris et au Havre.
On lui reprochait d'être mal adapté aux campagnes électorales françaises : ce programme, rédigé dans un vocabulaire peu usuel, et qui s'écartait des formes traditionnelles de la propagande, déconcertait, disait-on, les ouvriers français. D'autre part sa violence révolutionnaire effrayait les socialistes modérés. Le mécontentement était plus vif dans les groupements pari-
siens, par la raison que le succès à Paris avait été plus sûrement escompté. Jules Joffrin, Paul Brousse dirigeaient les mécontents.
Certains amis de Guesde, notamment Emile Massard, avaient, en 1881, collaboré avec Malon au journal Le Citoyen Français ; les uns et les autres avaient quitté successivement cette feuille « fondée par le sieur Boubeau, dit Secondigné, un aventurier du pire calibre »; et ces incidents avaient suscité d'acerbes polémiques, sur lesquelles nous reviendrons. Enfin, elles s'étaient mêlées à un conflit plus grave provoqué par la candidature posée par Jules Guesde à Roubaix pour les élections législatives. Eu se portant candidat, Jules Guesdeavait, selon Malon et Brousse, manqué à un engagement collectif pris les uns vis à vis des autres par les principaux rédacteurs de Y Emancipation. Une polémique assez vive fut menée à ce sujet par Le Prolétaire, journal ouvrier, qui existait depuis plus de deux ans, et que Paul Brousse inspirait alors.
C'est dans ces conditions que s'ouvrit le Congrès de Reims. Les délégués y étaient relativement peu nombreux (44). Mais la plupart d'entre eux représentaient collectivement un grand nombre d'organisations ouvrières. Par exemple^ le citoyen Bouty, de Y Union fédérative du Centre, était mandaté par 87 groupes et syndicats.
Le compte-rendu officiel, publié par le journal Le Prolétaire que le Congrès de Reims, malgré l'opposition de Jules Guesde, reconnut comme l'organe officiel du parti, affecte les allures sèches et raccourcies des comptes-ren-
dus analytiques du Parlement. 11 y eut deux sortes de séances; les unes furent publiques et d'apparat. Par exemple, le 31 octobre au soir, on entendit un rapport du citoyen Joffrin sur le Congrès international de Coué, des conférences du citoyen Clément sur la grève deVillefranche, et du citoyen Piéron sur l'émancipation des travailleurs.» Les orateurs sont vivement applaudis, la séance est levée aux cris de Vive la Révolution sociale. » Dans les séances privées, s.e fit tout le travail effectif.
Dès la première séance, on vit les amis de Guesde et de Brousse préciser leurs positions respectives. Les quatre délégués de la fédération de l'Est, Brousse, Gilliei% Labusquière, Malon, demandèrent au Congrès : d'une part la création d'un organe central, chargé de la direction du parti, et qui en l'état ne pouvait qu'assurer leur direction propre sur le parti; d'autre part l'abandon du programme minimum adopté au Havre.
Ils déposèrent donc la proposition suivante :
1° Modification à apporter dans l'organisation du parti par rétablissement du comité national.
2° Organisation complémentaire du parti ouvrier sans sortir des principes généraux votés au Congrès de Marseille et sans qu'aucune atteinte puisse être apportée à l'autonomie des fédérations.
3° Elargissement du programme et liberté laissée à toute fédération d'établir son exposé pratique.
La majorité des délégués était acquise aux
idées de Malon et de Paul Brousse. Eu conséquence, par 30 voix contre 9, le Congrès de Reims décida la création d'un comité national, servant de lien entre les régions fédérales ouvrières, organe central, — non plus mobile et précaire comme le « Comité général exécutif»
établi par le Congrès de Marseille, mais stable, fixe et permanent. 11 devait siéger à Paris. Son rôle était d'assurer l'exécution des décisions des congrès, d'expédier la correspondance intérieure et internationale, d'établir « la statistique générale du parti ». Il devait être composé de 30 membres, soit 5 par fédération.
Jules Guesde et ses partisans ne s'opposèrent nullement à la création d'un comité national. Ils désiraient pour le parti, en même temps qu'un programme unique, un organe exécutif unique.
Mais, vaincus d'avance au Congrès de Reims, ils cherchèrent du moins à se réserver une revanche possible. Ils demandèrent donc :
1° Que le comité national fût constitué sur la base des fédérations constituées. (Sur six fédérations existant nominalement, trois seulement, celles du Nord, de TEst et du Centre avaient reçu une organisation sérieuse).
2° Que les membres du Conseil national ne pussent prendre part, comme délégués, aux Congrès qui devraient contrôler leur gestion.
3° Qu'à l'avenir « les fédérations régionales composant le parti ouvrier eussent seules qualité pour se faire représenter aux Congrès nationaux. »
Ces trois propositions furent repoussées.
En ce qui concerne le programme, le débat fut vif dans la commission nommée à cet effet, et dont faisaient, partie notamment Brousse, Joffrin et Guesde. Il faut, disaient Guesde et ses partisans, maintenir — sauf à les modifier dans le détail — les bases de ce programme minimum qui a déjà rendu tant de services. Il y aurait grand danger à l'abandonner. Il y aurait danger « à laisser libre chaque groupement d'élever programme contre programme, ce qui constituerait l'anarchie dans le parti ». Brousse et Joffrin répondaient : « Les élections ont fourni de nombreuses preuves du fâcheux effet produit par ce programme fourmillant de contradictions formelles avec les tendances du parti. De là, nombreuses défiances, éloignement des militants les plus ardents..., désir unanimement manifesté d'une constitution plus large, ouvrant les portes à toutes les aspirations, et susceptible de rallier même les indifférents. » Il valait mieux laisser à chaque groupe toute latitude « de rédiger son programme électoral suivant les milieux, les mœurs, le tempérament de cnacun d'eux ». Ainsi, loin de s'émietter « le parti reconquerrait très promptement sa véritable force dans l'Union ».
Il se serait trouvé à Reims une majorité pour voter l'abandon définitif du programme minimum, le fait ne peut être mis en doute. Néanmoins Brousse et Malon ne voulurent point aller jusqu'à cette solution extrême. Le Congrès se rallia à une mesure intermédiaire. Il vota successivement deux résolutions quelque peu
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contradictoires dans leur esprit et presque dans leurs termes. En premier lieu, tout en décidant de renvoyer aux fédérations l'étude de nouveaux programmes général et locaux, il décida que « jusqu'à l'acceptation d'un nouveau programme, celui existant resterait en vigueur ». Mais aussitôt après ce vote, il adopta la proposition des citoyens Clément, Piéron, Joffrin, ainsi conçue :
« Considérant que le programme minimum ne répond qu'imparfaitement aux aspirations des travailleurs ;
» Qu'il a éloigné du parti ouvrier, et surtout du candidat ouvrier, plus d'électeurs qu'il n'en a ralliés ;
x> Que les travailleurs d'un département ou d'un arrondissement ont des aspirations différentes:
Le Congrès demande aux fédérations de décider que le Comité ouvrier socialiste d'une circonscription ait le droit de rédiger son programme électoral. »
Aux dissensions personnelles s'ajoutaient donc des oppositions doctrinales. Jules Guesde devenait, contre le fédéralisme théorique et pratique de Malon et de Brousse, le représentant de la centralisation et de l'unité. Au collectivisme orthodoxe de l'un allait s'opposer le socialisme plus mobile et inoins défini des autres; au recours révolutionnaire l'évolution réformiste. A ces causes de franche division, les dernières résolutions du Congrès, par leur contradiction équivoque, allaient mêler les plus acerbes, les plus tristes récriminations.
Jules Guesde et Dornioy (de Montluçon) avaient proposé que le prochain Congrès se tint à Bourges. La majorité décida qu'il se tiendrait à Saint-Etienne (région de l'Est).