CONGRÈS DU PARTI OUVRIER
(Roanne)
Au mois de décembre 1881, Jules Guesde fit reparaître Y Égalité. Dès le premier numéro il marquait fortement les causes du différend qui l'avait séparé, à Reims, de Benoît Malon et de Paul Brousse. Fédéralisme et centralisation, selon Guesde, ce môme débat sépara jadis la Gironde et la Montagne. Les uns voulurent la République éparpillée et les autres la République indivisible. Mais la bourgeoisie militante de ce temps-là « dans sa pleine virilité... fit rimer sous le couperet de la guillotine fédéralisme avec royalisme, et envoya les télés de Brissot,Vergniaud et autres Girondins rejoindre dans le panier centralisateur de Sanison la léte de Capet ». C'est, disait-il, la centralisation gouvernementale bourgeoise, née fatalement de la concentration économique, qui impose la concentration ouvrière. Et Y Egalité déclarait quelle s'attacherait à démolir « cetle dernière forme du bourgeoisisme... ces idées ennemies qui, sous leur ancien nom de fédéralisme, sous leurs noms nouveaux de comniunalisme et d'autonomie, hantent encore un certain nombre de cerveaux ouvriers ».
En ce qui concerne le programme, Y Egalité
commentait avec quelque vivacité les résolulions de Reims, et Jules Guesde ajoutait :
« Convaincue qu'une guerre de classe, un programme de classe — et par conséquent unique — est absolument indispensable, V Égalité reprendra pour son compte — puisqu'elle le peut sans manquer à la discipline — la campagne soutenue à Reims par la minorité.
» Et elle veillera à ce que, jusqu'à ce que le Parti ait décidé, le programme du Havre, « resté en vigueur » de par le Congrès de Reims, ne soit pas sacrifié aux calculs intéressés des candidats. »
La candidature Joffrin. — Or, le 18 décembre 1881, eut lieu, dans le XVIII e arrondissement de Paris, une élection législative. M. Lafont, candidat radical^ fut élu par 6 862 voix ; le citoyen Jules Joffrin avait réuni 2 744 suffrages. Une polémique extrêmement vive s'engagea aussitôt entre le citoyen Joffrin et X Égalité, qui avait d'ailleurs refusé de prendre part à la lutte électorale. Et c'est sur la question du programme que portait encore une fois le différend.
Tout d'abord, Joffrin avait remplacé les considérants marxistes du programme du Havre par la déclaration précédant les statuts généraux de l'Internationale, laquelle, disait Guesde, « n'exclut pas la propriété individuelle ».
En effet, sur la question de la propriété, le programme du Havre s'exprimait de la manière suivante :
« Considérant que les producteurs ne sau-
raient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production ;
» Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles ces moyens de production peuvent leur appartenir :
» 1° La forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée .de plus en plus par le progrès industriel;
» 2° La forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même delà société capitaliste..;
» Les travailleurs français... donnent pour but à leurs efforts, dans l'ordre économique, le retour à la collectivité de tous les moyens de production. »
A cette déclaration si nette se trouvait substitué, dans l'affiche Joffrin, un considérant aux termes duquel « l'émancipation non pas seulement de la classe salariée, mais de tous les êtres humains sans distinction... ne serait complète que lorsque, les moyens de production mis par la société à la disposition de tous, chacun, donnant selon ses forces, recevrait suivant ses besoins. »
D'autre part, tout en ajoutant au programme du Havre un certain nombre de réformes (revision de la Constitution, suppression du Sénat et de la présidence de la République, etc.), Joffrin en avait retranché les articles relatifs à la fixation d'un minimum de salaires et à la suppression de l'héritage en ligne directe au dessous de 20 000 francs.
Une lettre de Joffrin à Guesde, des articles
violents dans le Prolétaire d'une part, dans YÊgalité et le Citoyen de l'autre, envenimèrent bientôt la querelle. Il fallait, disait Guesde, cesser de remettre en question, « sous couleur de possibilisme x », le terrain gagné depuis trois ans, faire respecter les résolutions de Marseille, le programme du Havre. Il fallait, disaient Brousse et Joffrin, respecter la constitution du parti, son autonomie fédérale ; il fallait surtout imposer silence aux autoritaires et aux dictateurs.
Cependant l'Union fédérative du Centre, juge naturel du conflit, s'était réunie. Dans une première séance elle vota un ordre du jour portant « que, depuis son apparition, le journal Y Égalité, aidé en cela parte Citoyen, avait constamment attaqué les institutions et les candidats du parti ». Puis elle convoqua, « pour aviser, » deux assemblées générales qui se tinrent les 17 et 24 janvier. Elle prononça finalement l'exclusion de YEgalité, de sa rédaction et des groupes qui s'étaient solidarisés avec elle.
Entre temps, le comité national, saisi par Guesde du programme Joffrin, avait, par 18 voix sur 21, déclaré que les groupes de Montmartre, en adoptant un programme « plus accentué que le programme dit minimum », s'étaient conformés aux décisions du Congres de Reims (8 janvier).
1. Ce mot, devenu historique, dérivait d'une formule que l'on trouvera dans un article dm Prolétaire (19 novembre 1881). 11 faut, y lisait-on, « fractionner notre but jusqu 'à le rendre enfin possible ».
Aussitôt les cinq délégués de la fédération du Nord au comité national, Bazin, Deville, Gardrat, Guesde et Josselin, adressaient au comité leur démission, et annonçaient leur intention d'organiser, en dehors du parti ouvrier dont ils venaient de se séparer, un nouveau parti socialiste. Ils cherchèrent, notamment pendant les mois de février et mars, à reconstituer autour d'eux une nouvelle Fédération du Centre. Enfin, malgré la décision de l'Union fédérative, .ils maintinrent au journal Y Égalité son soustitre : organe du parti ouvrier.
Au mois de mai se tint à Paris un Congrès régional du Centre. Les groupes adhérents à Y Égalité en furent exclus... La polémique entre le journal de Guesde et celui de Brousse continua jusqu'en septembre, aussi violente, aussi personnelle.
La scission définitive. — Le Congrès national s'ouvrit à Saint-Etienne le 25 septembre. Il s'agissait de savoir s'il ramènerait dans le parti l'unité et la concorde, ou bien s'il consacrerait la scission.
Un premier conflit s'éleva sur la vérification des pouvoirs. Le citoyen Fréjac, guesdiste, proposa qu'elle fut confiée à une commission tirée au sort. Le Congrès décida que la commission serait composée de deux délégués par région fédérale.
Les citoyens Deynaud et Rouvier demandèrent alors l'invalidation des délégués dissidents qui avaient porté sur leurs mandats le titre :
Fédération du Centre, Cette motion fut réservée tandis qu'on rejetait celle de Dereure, tendant à retirer le droit de vote aux membres du comité national, qui, dans le débat soumis au Congrès, se trouveraient juges et parties. On rejeta de même la proposition Lalauze,qui tendait à Tinvalidation des délégués défrayés par des fonds de subvention municipaux.
Enfin, dans la séance de nuit du 25 septembre, s'duvrit le débat sur « les questions de discipline dans le parti». Rouanet, dans un discours modéré, prêcha la conciliation, et engagea les groupes dissidents à rentrer dans les rangs du parti socialiste. Guesde et Farjat formulèrent alors deux propositions : ils demandèrent que, dans le conflit ouvert entre le comité national et l'union fédérative d'une part, la nouvelle fédération du Centre de l'autre , aucun des* délégués de ces trois organes n'eût droit au vote, et que le jugement fût réservé aux groupes de province n'appartenant pas aux fédérations « qui s'accusent mutuellement d'indiscipline »; ils demandèrent aussi « que le même laps de temps fût laissé aux citoyens qui défendraient la fédération du Centre qu'à ceux qui l'attaqueraient, et que deux orateurs ne parlassent pas dans le même sens ». Sur l'intervention de Labusquière et de Paulard, ces deux propositions furent repoussées. Et la majorité décida qu'il serait procédé séance tenante à la lecture du rapport rédigé sur la question de discipline par le comité national.
Alors, dit le compte-rendu officiel, « les mem-
bres des groupes dissidents se lèvent en protestant et contestent la validité du vote.
» Le président rétablit Tordre et consulte l'assemblée une seconde fois, bien que le résultat du premier vote n'ait pas été douteux. • » A ce moment, les délégués des groupes dissidents, voyant que la majorité ratifiait son vote, et que Ton allait procédera la lecture du rapport, quittent bruyamment la salle.
» Leur départ est salué par des applaudissements, et par les cris de : Vive le parti ouvrier! Vive la Révolution sociale !
» Plusieurs délégués essaient vainement de les retenir. »
82 délégués déclarèrent rester aux séances ; 6 firent des réserves, et déclarèrent attendre la décision de leurs mandants; 23 quittèrent la salle. Ils décidèrent de se réunir à Roanne, et firent afficher, avant de quitter Saint-Etienne, un manifeste dont voici les parties essentielles :
« Décidés à faire au Parti tous les sacrifices de personnes, nous nous étions présentés au Congrès de Saint-Etienne avec la ferme volonté de lui soumettre loyalement le différend intervenu depuis plusieurs mois entre deux fractions du prolétariat militant.
» Nous ne demandions qu'une chose à ce jury national, c'était que, comme tout jury, il fut limité dans son verdict aux délégués des groupes non intéressés, et que l'égalité des moyens de défense et d'attaque fût assurée aux deux parties.
» Cette garantie indispensable nous ayant été
refusée, nous n'avons pu nous prêter à ce qui ne devait plus êlre qu'une comédie de jugement.
» Et, comme nos devanciers du Havre qui n'ont pas hésité à briser avec les barber étis tes pour sauver les décisions essentielles de notre grand Congrès de Marseille, nous avons brisé avec lespossibilistes du Congrès du cirque pour sauver le programme d'expropriation donné au Parti ouvrier par les Congrès de Marseille et du Havre... »
La question de discipline. — Sitôt après le départ des délégués guesdistes, il fut donné lecture du rapport du comité national.
« Il y a, disait le comité, deux disciplines bien distinctes : la discipline autoritaire et la discipline démocratique; l'une limitée à l'observation des clauses d'un contrat librement consenti, l'autre définie par les caprices d'un homme ou d'un groupe directeur. » Et le comité accusait Jules Guesde, n'ayant pu imposer à son profit la discipline autoritaire, d'avoir manqué à la discipline démocratique.
Le comité cherchait à dégager la rédaction du Prolétaire de toute responsabilité dans la querelle. Il affirmait ensuite que les divisions dans le parti ne résultaient nullement de l'élection de Montmartre. La cause première était la campagne menée par Massard dans le Citoyen, au sujet de la candidature Guesde à Roubaix, et des critiques qu'elle avait soulevées dans le parti. Benoît Malon avait dû se retirer du jour-
nal le Citoyen, et une polémique entre Massard et Fournière, rédacteur au Prolétaire, s'était terminée par des injures et des voies de fait. Massard, qui avait frappé Fournière, avait alors été exclu du Prolétaire. Tous ces incidents remontaient au mois d'août et de septembre 1881. C'est à ces faits que le rapport rattachait les plaintes déposées à l'Union fédérative contre l'Égalité, les convocations aux séances des 17 et 24 janvier 1882, et, finalement, devant sa « rébellion », l'exclusion de VÉgalité.
Le rapport passait ensuite à la candidature Joffrin. Il rappelait que le Congrès du Havre, en adoptant le programme minimum, l'avait fait précéder d'un préambule « invitant toutes les circonscriptions en mesure d'avoir un programme plus accentué à agir clans ce sens ». Or, tel était le cas du programme Joffrin, ainsi que l'avait reconnu le comité national. Celle polémique n'était donc pas sincère. D'ailleurs, à Roubaix et à Chàtellerault, les citoyens Guesde et Massard avaient soutenu ou présenté des programmes qui, ceux-là^ étaient incontestablement minimes. En tout cas, rien ne pouvait justifier cette campagne de presse que la prétention des hommes de VÉgalité à régenter tyranniquement le parti.
Le comité reprochait enfin aux guesdistes d'avoir cherché, en organisant leur fédération du Centre, à créer une confusion avec V Union Fédérative, d'avoir méconnu les décisions du Congrès de Reims, d'avoir travesti les opinions de Brousse et le rôle de Malon dans la rédac-
tion du programme minimum. Rappelant enfin « que l'union fédérative, le comité national, les groupes de Montmartre avaient été constamment provoqués, » le rapport demandait au Congrès «dédire si le parti ouvrier veut des papes ou des infaillibles usant à leur gré, dans son sein, du droit de censure et d'excommunication ».
Brousse prit la parole et compara les divi- JÛiPS dri parti aux anciennes divisions de l'Internationale. Alors qu'à Paris, à Lyon, à Marseille, tous les Congrès avaient admis le fédéralisme et l'autonomie, Guesde, de concert avec Marx, avait voulu introduire dans le parti la centralisation et la dictature. Brousse insista pour dégager Malon de toute responsabilité dans le programme du Havre, lequel avait été % rédigé par Marx et imposé par Guesde. 11 ailirma à son tour que les groupes de Montmartre avaient maxime le programme minimum. Guesde au contraire, dans une campagne sur la question des loyers, avait violé une résolution formelle du Havre. « Je ne vois, dit-il en concluant, que deux solutions : la conciliation, la séparation. La conciliation e§t impossible. On ne concilie pas l'eau avec le feu. L'entente, la fédération peuvent être entre groupes autonomes décidés à respecter leur mutuelle indépendance. Elles se dissolvent par l'introduction d'un groupe autoritaire et dominateur. »
Allemane et Paillard appuyèrent Brousse.
Paulard insista sur ce fait que Guesde et ses amis étaient « des bourgeois ». — « Si nous acceptons, dit-il, des transfuges de la bour-
geoisie, c'est parce que nous avons la conviction que les révolutionnaires, qui ne sont pas de notre classe, nous apportent sincèrement, loyalement, le concours de leur instruction, de leur capacité, de leurs moyens pécuniers, s'ils en ont. Mais si les transfuges devaient venir à nous pour nous exploiter et nous dominer, je réclamerais leur exclusion du Parti ouvrier ».
Finalement, malgré la déclaration de sept délégués protestant contre la partialité et l'intolérance de la majorité, protestant contre toute exclusion par le motif « qu'un Congrès, même national, n'a le droit d'exclure des citoyens du parti des travailleurs que pour cause d'indignité, » le Congrès vota par 66 voix la résolution suivante :
« Considérant :
» Que les membres du groupe du journal V Égalité se sont tenus en état permanent de révolte contre les décisions du parti ;
» Qu'il ont violé les décisions du Congrès de Marseille en traitant en ennemies les idées fédéralistes données par ce Congrès comme base d'organisation au parti...
» Qu'ils ont violé les décisions du Congrès du Havre : 1° en tronquant la décision du Congrès concernant le programme minimum; 2° en cherchant à empêcher l'application... de la douzième résolution du même Congrès ;
» Qu'ils ont refusé de reconnaître le Congrès de Reims..;
» Considérant :
» Qu'au profit de la même domination mar-
xiste qui désorganisa l'Internationale, ils ont essayé d'imposer au public le programme particulier, le mode d'organisation et d'action d'une coterie ;
i> Que pour atteindre ce but ils n'ont pas hésité à calomnier les groupes et les membres disciplinés du parti. . . ;
» Que leur présence... est de nature à mettre en péril l'existence et le développement normal du parti...;
» Décide :
» 1° Les membres du groupe et du journal V Egalité ne font plus parti du parti ouvrier socialiste révolutionnaire français.
y> 2° Les groupes qui se sont fait ou se feraient leurs dupes, volontairement ou non, se placeront eux-mêmes en dehors du parti... »
Sur quoi la séance fut levée, à une heure quarante du matin, aux cris de : Vive la République sociale !
Cependant, le Congrès de Roanne votait une longue résolution où il était rappelé :
Que le comité national avait violé son mandat en autorisant les groupes de Montmartre à déchirer le programme du Havre ;
Qu'en dénonçant « l'embourgeoisement du programme par les possibilistes, » Y Egalité avait rempli son devoir ;
Que, dans ces conditions, en excluant YÉgalité, lVnion fédérative s'était rendue complice de la trahison du comité national, qu'elle avait d'ailleurs violé par là son propre règlement, et
avait ainsi créé la contre-fédération dont elle se plaignait.
Retournant ensuite contre Le Prolétaire les accusations dirigées à Saint-Etienne contre YEgalité, le Congrès flétrissait les « manœuvres, fraudes, dénis de justice et violences » de la majorité possibiliste, et décidait :
« De déclarer déchu de son mandat, comme traître au parti qu'il a déchiré et tenté d'embourgeoiser, le Comité dit national sorti des manipulations posfeibilistes.
» De ne plus considérer comme fraction du parti, jusqu'à ce qu'ils aient brisé avec les meneurs qui les émasculent, l'Union fédérative du Centre et les groupes qui se feraient ses dupes ou ses complices »...
Résolutions de Saint-Etienne, — Le premier acte du Congrès fut d'abandonner définitivement le programme du Havre. Les possibilistes renoncèrent même à rédiger un programme unique.
Sur la proposition de Chabert, on décida que « chaque circonscription électorale du parti conservait la liberté de rédiger son programme local ».
En revanche, les considérants furent uniques. Et ce fut aux considérants de l'Internationale — et de l'affiche Joffrin — que la majorité se rallia. On n'y introduisit guère qu'une modification importante. « L'émancipation..., y lisait-on, ne sera en bonne voie de réalisation que lorsque, par la socialisation des moyens
de produire, on s'acheminera vers une société communiste dans laquelle « chacun, donnant selon ses forces, recevra suivant ses besoins ». En outre, il était affirmé que cette émancipation ne pourrait résulter que de Faction révolutionnaire.
Un nouveau règlement du parti fut élaboré.
11 prenait le nom de Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. La représentation des groupes aux Congrès fut modifiée (un délégué de quinze à deux cent cinquante membres, deux délégués par nouvelle fraction de deux cent cinquante membres; vote par mandats.) Le rôle du comité national fut défini. Ses membres, élus pour . deux ans, ne seraient plus rééligibles. Le Congrès national devait se réunir tous les ans ; la prochaine session fut fixée à Paris en septembre 1883.
Par une résolution distincte, il fut décidé que le parti soutiendrait, dans la mesure de ses forces, la tenue de congrès corporatifs.
Les fédérations régionales furent délimitées géographiquement. Elles restaient, bien entendu, autonomes.
Résolutions de Roanne. — Le Congrès de Roanne organisa le nouveau parti, qui prit le titre de Parti ouvrier.
A la base une organisation locale : groupes et conseils locaux; puis, pour chaque fédération, un congrès et un conseil régional; puis un congrès et un conseil national.
Le conseil national, qui comptait cinq mem-
bres, n'émanait pas des fédérations; il était nommé chaque année par les groupes d'une ville désignée par le Congrès, et siégeait dans cette ville.
Les conseils locaux ou régionaux n'étaient pas des intermédiaires nécessaires et légaux entre les groupes et l'organe central. Les groupes conservaient la faculté de communiquer entre eux et avec le conseil national. La centralisation se mêlait ainsi à l'autonomie. Mais c'était l'autonomie des groupes, et non plus celle des fédérations.
Le Parti ouvrier eut un programme électoral unique, qui fut celui du Havre, légèrement amendé. Par une résolution analogue à celle de . Saint-Etienne, on décida d'organiser des congrès corporatifs. Enfin le Congrès vota une résolution où le Parti, tout en rappelant « que l'unique objectif politique était la conquête de l'Etat, c'est-à-dire du pouvoir central », décidait de prendre part aux élections municipales, mais conseillait aux travailleurs de se garder « de demander aux municipalités par eux conquises des réformes qu'elles ne sauraient donner ».
C'était donc, non pas seulement la scission, mais l'exclusion mutuelle. Le Congrès de Saint- Etienne, au lieu d'assurer la concorde, avait consacré le schisme.
De nombreux délégués, pourtant, étaient venus à Saint-Etienne dans un esprit de concilia-
tion. « La province, disait l'un d'eux, ne s'intéresse pas à ces divisions. » Un très grand nombre de syndicats avaient donné à leurs représentants des mandats très larges, afin de pouvoir trancher aimablement la question de discipline. Les désacords théoriques n'avaient rien d'insoluble. Bien peu d'efforts réciproques, la bonne volonté, quelques concessions mutuelles eussent suffi. Mais la séparation se fit néanmoins, parce qu'elle était prête, parce qu'elle était désirée. Dé part et d'autre on voulait rompre, et, par-dessus tous les désaccords théoriques, ce fut la grande raison pour quoi Ton rompit.
Il est manifeste que la majorité broussiste de Saint-Etienne était résolue d'avance, et quoi qu'il arrivât, à exclure Guesde et ses amis. Mais, d'autre part, Guesde et ses amis, dès le mois de janvier 1882, prévoyaient et souhaitaient « la coupure». Et Y Egalité accueillait la résolution de Saint-Etienne par un article intitulé : « Bravo ! y> où Gabriel Deville affirmait que la division était une garantie de développement sain, de même que l'amputation d'un membre gangrené sauve le corps malade.
Mais Brousse et Malon, tout en excluant les guesdistes du parti organisé, comprenaient que le nouveau groupement aurait, lui aussi, sa chance de développement et de succès. « II ne dépendra que d'eux, avait dit Brousse, que toute polémique cesse et qu'un développement parallèle ait lieu entre le groupement marxiste et le parti ouvrier. S'ils ont raison, ils grandiront et deviendront le parti ; s'ils ont tort, ils s'étio-
leront. » Et encore : « Si les marxistes ont raison, les travailleurs iront à eux. Les marxistes, deviendront le Parti ouvrier. »
Ainsi possibilistes et guesdistes, au plus fort de la lutte, gardaient pourtant conscience qu'ils poursuivaient, les uns et les autres, le même but; que leur action séparée pourrait rester parallèle. Et ainsi, dans ces heures de querelle aigre ou violente, les causes de l'unité future semblaient leur apparaître clairement.
« Les éléments incompatibles se sont séparés, écrivait à ce sujet Frédéric Engels (20 octobre 1882). Et cela est bon...
» Il semble que chaque parti ouvrier d'un grand pays ne puisse se développer que par une lutte intérieure... Le parti allemand est devenu ce qu'il est dans les luttes des gens d'Eisenach et des Lassalliens, où les rixes mêmes jouaient un rôle important. L'union ne fut possible que lorsque les A. B. et G ie se furent épuisés. En France, les G. D. et G ie doivent aussi s'user, avant que l'union soit de nouveau possible. »
Ces années marquèrent le temps d'apogée de la République opportuniste. Les partis républicains d'extréme-gauche absorbaient la plus grosse part des forces démocratiques. D'autre part, la division des partis socialistes ne faisait encore sentir que ses malheureux effets. 11 suit de là que les années 1883-85 ne furent point une période d'activité socialiste.
7 e CONGRÈS NATIONAL, FÉDÉRATION DES TRAVAIL- LEURS socialistes, paris, 1883. — Le Congrès national annuel du Parti possibiliste se tint à Paris du 30 septembre au 7 octobre 1883. Ce fut une réunion tranquille et administrative. Le Congrès vota un blâme énergique à Rouanet et à Fournière pour avoir manqué, dans la campagne législative de Narbonne, à la discipline du parti. Il repoussa le projet d'une manifestation au Père-Lachaise avec le drapeau rouge, et déclara « qu'il n'y avait pas lieu d'organiser par des mesures publiques les forces révolutionnaires du parti ».
Par une heureuse innovation, il prescrivit à tous les membres du parti de se faire inscrire à leurs chambres syndicales ou groupes corporatifs respectifs.
Des « propositions de conciliation » furent discutées. Mais le Congrès maintint la décision de Saint-Etienne, et se borna, d'une part, à conseiller aux groupes dissidents « de reprendre leur place dans le Parti qu'ils doivent mettre au-dessus des questions de personnes » ; d'autre part , à inviter « tous les groupes , à quelque école ou à quelque parti qu'ils appartiennent, à observer entre eux une neutralité absolue, et à diriger toutes leurs luttes contré tous les partis bourgeois sans distinction de nuance ».
Les résolutions les plus importantes du Congrès furent prises sur les questions d'organisation du Parti.
1° Le Comité national, formé de 20 membres, fut désormais élu au scrutin de liste par les fédérations (bien que la plupart d'entre elles n'eussent encore qu'une existence fort chétive ou presque nominale).
2° Un article du règlement (l'art. 21) qui interdisait aux élus du Parti l'accès du Conseil national fut rapporté.
Ces deux mesures sont à retenir, en ce sens qu'elles devaient prendre une sérieuse importance dans l'histoire du Parti possibiliste.
3° Le titre du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire fut modifié — probablement pour éviter la confusion avec le titre du nouveau groupement marxiste (Parti ouvrier). — Tout en laissant aux fédérations régionales la faculté de conserver comme sous-titre le titre ancien, le Congrès donna à l'ensemble du Parti le nom de « Fédération des Travailleurs socialistes ».