CONGRÈS DU PARTI OUVRIER, ROUBAIX
A Roubaix, du samedi 29 mars au lundi 7 avril 1884, le Parti ouvrier tint son premier Congrès depuis le schisme de Roanne.
On peut voir, par le titre même du Congrès de Roubaix, que les guesdistes n'entendirent point inaugurer une série nouvelle et distincte dans l'histoire des assemblées ouvrières. Ils se constituèrent en héritiers directs de la tradition. Ils ne voulurent pas renoncer au bénéfice des Congrès de Marseille et du Havre , dont ils avaient été en effet les véritables organisateurs. Se tenant jpour les représentants légitimes du Parti ouvrier, ils continuèrent son histoire.
Le Congrès de Roubaix réunit seulement 26 délégués français représentant environ 60 groupes, cercles et chambres syndicales. Il tint dix séances privées et sept séances publiques, organisa sept meetings à Roubaix, Tourcoing, Lille, Gand et Paris. Il s'était ouvert « par une quadruple adresse de sympathie aux partis socialistes révolutionnaires de tous les pays, à la citoyenne Louise Michel et aux autres détenus de la République bourgeoise, aux grévistes d'Anzin, et au citoyen Henri Carrette, secrétaire de la fédération du Nord ». A côté des délégués français, on y vit deux représentants de la Démocratie Fédération d'Angleterre et d'Ecosse : Ernest Belfort-Bax et Quelch.
Dès le début, s'affirmait le souci du Parti ouvrier d'établir avec le mouvement socialiste international des relations fortes et régulières. Les adresses des socialistes étrangers, les ré-
ponses du Congrès occupent près de la moitié du protocole. Tous les partis socialistes d'Europe avaient été invités, comme la Démocratie Fédération, à se faire représenter à Roubaix. Les partis allemand, espagnol, belge, hollandais , envoyèrent , à défaut de délégués, des adresses fraternelles.
Le Congrès prit les résolutions suivantes :
Sur la première question (Inventaire des forces productives et statistique du travail), il renvoya h l'étude d'une commission spéciale 81 rapports émanant de différents centres ouvriers. Mais il constata que les faits et chiffres recueillis affirmaient la nécessité de la révolution économique, « la misère, l'insécurité et la servitude ouvrières croissant avec les applications de la science, les progrès du machinisme et l'augmentation de la richesse sociale ». D'autre part, la centralisation de la production éliminant progressivement la classe moyenne, et accumulant dans le prolétariat toutes les activités productives, la possibilité de la Révolution était ainsi démontrée. Mais de ces rapports, selon le Congrès, résultait encore autre chose. Ils établissaient que dans le prolétariat français une forte minorité avait conscience du but à poursuivre et des moyens à employer. « Vienne une révolution, et la masse des salariés qui, n'ayant rien à perdre, est prête à jouer son vatout, trouvera dans cette minorité croissante les capacités suffisantes pour faire aboutir le mouvement et prendre en main la direction des forces productives socialisées. »
Sur la deuxième question (Situation politique du Parti), le Congrès ratifia à' l'unanimité le programme du Havre et de Roanne. Aucun groupe ne pourrait entreprendre d'action électorale « sans arborer dans son intégralité le programme du Parti ». Le Congrès de Roubaix, comme déjà celui de Roanne, laisssait toute latitude aux groupes d'ajouter tous articles additionnels qu'ils jugeraient utiles. Mais ces articles ne pouvaient, en aucun cas, être en contradiction civec le programme unique , et ils devaient, sauf impossibilité matérielle, être soumis au Conseil national.
Sur la troisième question (Organisation du parti), le Congrès confirma la résolution, déjà votée à Roanne, d'encourager par tous les moyens les organisations de métier. Mais il décida en outre « qu'il y avait lieu de provoquer au plus tôt la formation d'Unions nationales de métiers, arrachant à leur impuissance fatale les syndicats isolés ». Cette résolution reçut un commencement d'exécution immédiat. Les délégués de Roanne, Roubaix, Reims, Lyon et Troyes constituaient aussitôt une fédération nationale de l'industrie textile ; les délégués de Montluçon et d'Anzin, une union nationale des verriers.
Sur la cinquième question (le Parti ouvrier avant, pendant et après la révolution), le Congrès vota une résolution que nous voudrions pouvoir intégralement reproduire, l'un des textes assurément les plus remarquables que l'on puisse rencontrer dans l'histoire des congrès
socialistes. Il résumait, avec une précision singulière, la doctrine et la tactique propres du Parti ouvrier.
La Révqlution sociale, disait en substance ce document, en livrant le pouvoir au prolétariat, lui permettra d'opérer l'expropriation économique. « Cette révolution ne peut pas être décrétée ; elle ne sera pas un phénomène spontané ; elle ne dépend pas de la plus ou moins vive impatience des intéressés; elle sera la conséquence fatale des mouvements généraux qu'élabore la société moderne. »
Quelle est dès lors la tâche du Parti ouvrier, « parti d'action consciente auquel sa théorie scientifique fournit une tactique raisonnée » ? Il n'a qu'une œuvre à accomplir avant la Révolution nécessaire, une œuvre d'instruction et de recrutement : « instruire la masse, recruter une armée capable de profiter de la situation révolutionnaire qui ne peut manquer de se produire, voilà sa besogne ». Il faut donc constituer dans le plus grand nombre d'endroits possible des groupes reliés entre eux par un système solide d'organisation.
Pour convaincre les exploités de la nécessité de la guerre de classe, x tous les moyens d'agitation sont bons. Puisque le suffrage universel existe, il faut s'adapter à la situation qu'il a créée. D'où la candidature de classe qui transporte la guerre de classe dans le domaine politique. D'où la nécessité d'un programme unique. « En résumé, l'œuvre du parti révolutionnaire, c'est de s'organiser solidement, de s'agrar
dir, en poursuivant sur tous les terrains, notamment sur le terrain électoral, à laide de la candidature de classe et d'un programme unique, la lutte contre tous les partis politiques de la bourgeoisie.
» Le jour où la période révolutionnaire s'ouvrira, les groupes du Parti ouvrier devront agir chacun dans son milieu, rapidement et énergiquement. Le but immédiat, c'est la prise du pouvoir. » Pour organiser le pouvoir révolutionnaire, « il ne faudra pas recourir à l'expédient du suffrage universel. Les groupes du Parti ouvrier devront être seuls à agir, et ils devront agir dictatorialement. » (Il est bon de remarquer combien la théorie du Parti ouvrier, sur ce point, se rapprochait de la théorie blanquiste). Les pouvoirs locaux ainsi consacrés et le pouvoir central révolutionnaire prendront, chacun dans sa sphère, comme règle d'action, le programme unique du Parti, cette unité de programme devant éviter « la divergence d'idées et d'action ». Les pouvoirs révolutionnaires éviteront les violences inutiles ; ils ne s'abaisseront pas à des rancunes personnelles : « le capitaliste disparu en tant que capitaliste doit être, en tant qu'homme, traité comme les autres. » Ils laisseront son instrument de travail au petit producteur, car on ne fait œuvre durable « qu'à condition de s'adapter scrupuleusement, pour réaliser la socialisation des forces productives, aux divers degrés de développement de ses 6 forces ».
Après la Révolution, il n'y a plus de placé
pour le Parti ouvrier. « Parti de classe, il disparaît avec les classes, Parti de lutte, il disparaît avec l'objet même de la lutte. » Et, comme dit Engels, il en sera de même de l'Etat. Son premier acte, c'est-à-dire la prise de possession des moyens de production au nom de la société, sera en même temps son dernier acte comme Elat ; puis, « le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses. »
Sur la sixième question (Législation internationale du travail), le Congrès décida d'entreprendre une campagne commune avec les Partis socialistes des deux inondes. La législation internationale devait porter notamment : sur la réglementation du travail des enfants et des femmes; sur le travail de nuit; sur la journée de huit heures ; sur la fixation d'un minimum international de salaire.
Tels furent les travaux du Congrès .de Roubaix. 11 fixa pour un long espace de temps la doctrine et l'action du Parti ouvrier puisque, avant six ans, on ne devait plus revoir de Congrès national guesdiste. Cet intervalle fut consacré tout entier à un effort singulièrement efficace de propagande et d'organisation. Tandis que le parti possibiliste — lequel, en 1884, réunissait encore la plus grosse part des forces ouvrières socialistes — semblait limiter son action à Paris, ralentissait et affaiblissait sa propagande, se désagrégeait, puis se divisait enfin, Je Parti ouvrier voyait croître chaque jour sa \ force. Il maintenait son union étroite avec les V{V&\itres partis socialistes des Deux Mondes, il
l créait des groupes ; il tentait enfin de prendre k la direction du mouvement corporatif et synf 1 dical.
8 e CONGRÈS NATIONAL, FÉDÉRATION DES TRAVAIL- LEURS socialistes, rennes, 1884. — Le Congrès annuel possibiliste se tint à Rennes, du 12 au 19 octobre 1884.
Il s'occupa longuement de la loi sur les syndicats professionnels qui venait d'être votée par le Parlement (21 mars 1884), la déclara œuvre de police et de réaction, et invita les groupes ouvriers à la résistance.
Il formula, sur la limitation de la journée de travail, puis sur les diverses mesures transitoires qui peuvent servir d'acheminement vers l'État socialiste, toute une série de revendications partielles qui rappellent l'ordre du jour des premiers Congrès de Paris et de Lyon. Il vota une longue résolution au sujet des ouvriers de l'Etat, « la production, dirigée par l'Etat bourgeois, devenant dans les chantiers, arsenaux et manufactures de cet Etat un instrument terrible d'oppression ».
Enfin, il rédigea, pour les élections aux conseils de prudhommes, un remarquable programme qui prévoyait le mandat impératif et la démission en blanc remise à un comité de vigilance.