‹ Les consécrations positivistes de la vie humaineChapitre 3 sur 10 · L INITIATION · texte numérisé non relu

L INITIATION

A présent où c'est de Vinitiation qu'il va s'agir, ce n'est plus, comme dans la cérémonie de la présentation, aux parents, mais c'est à l'enfant directement qu'aurait à s'adresser le positiviste qui se trouverait présider à ces diverses consécrations.

L'initiation est fixée, en effet, par Auguste Comte à une époque de la vie où l'enfant est en âge de comprendre les conseils qu'on est appelé alors à lui donner au nom de la doctrine positiviste. Comte fixe, en effet, l'initiation pour l'enfant aux environs de quatorze

ans. Au juste nous dirons que l'initiation se place au moment où l'enfant est confié à ceux qui seront chargés de lui enseigner, d'une manière plus systématique que n'ont pu le faire jusque-là ses parents, toutes les connaissances positives. D'après le plan d'éducation que Comte avait élaboré, cette instruction encyclopédique embrassait sept années d'enseignement, prenant l'enfant vers l'âge de quatorze ans et le menant jusqu'à sa majorité. L'initiation est la cérémonie qui devait ouvrir cette période de l'existence.

Pour ceux qui trouveraient qu'il y a dans un tel plan d'éducation quelque chose de trop précisé, de trop systématique, nous dirons plus vagement que, pour le rappel que nous aurons à faire ici d'une certaine partie de la doctrine positiviste, nous serons supposés nous adresser à l'enfant à l'époque, quelle qu'elle soit, de sa vie, où il est sur le point de

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pénétrer dans le temple de la science, de l'inlelligence.

Certes l'enfant ne pénètre pas dans ce temple sans apporter avec lui un certain capital intellectuel. On s'est déjà auparavant attaché, en effet, dès qu'il a été en état de les comprendre, à lui inculquer certaines notions de sciences positives ; on a déjà, dans une certaine mesure, éclairé, orné son intelligence. Mais enfin, jusqu'à présent, ce à quoi on a surtout visé, c'est d'une part à lui inculquer les préjugés et les habitudes convenables, d'autre part à cultiver son cœur. Bref l'éducation a prédominé de beaucoup l'instruction. Or, à partir de maintenant, l'instruction devra prendre une plus large place, une plus grande importance dans sa vie. Et ceci ne va pas sans certains dangers. C'est contre ces dangers qu'il convient de prémunir l'enfant.

Le grand danger que l'on court toutd'abord,

lorsqu'on pénètre dans le temple de lascience, c'est d'être ébloui par l'œuvre magnifique qu'on y aperçoit, élaborée par l'intelligence, en être ébloui jusqu'à s'exagérer le pouvoir de cette intelligence, jusqu'à mettre, par exemple, l'intelligence au-dessus de toute autre faculté humaine, jusqu'à croire donc que ce qui importe avant tout, c'est d'orner et cultiver son esprit.

Or, nous l'avons dit, ce qui importe avant tout, c'est de cultiver son cœur, puisque c'est le cœur qui domine la vie humaine, par cette raison que c'est le cœur qui donne l'impulsion à tout l'être. L'intelligence n'a de valeur que suivant le sentiment au service duquel elle se met. Croira-t-on, par exemple, que chez un homme qui est animé de haine contre la société et d'appétit de destruction, ce soit un bien que d'orner son esprit et développer ses facultés intellectuelles ? Je dirai bien plutôt

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que la culture de l'intelligence est ici un mal, puisque le développement des facultés intellectuelles chez un tel homme alesplusgrandes chances de n'aboutir qu'à lui fournir des moyens plus efficaces de satisfaire ses sentiments de haine et ses instincts de destruction. Un tel exemple montre suffisamment que l'intelligence n'est pas un bien en soi, et que même la culture de l'esprit sans la culture du cœur peut avoir parfois des conséquences plutôt funestes que bienfaisantes.

A rencontre de cette assertion, certains avanceront peut-être qu'on doit toujours attendre d'heureux effets de la culture de l'esprit pour cette raison que, si nous fie sommes pas un être social par le sentiment, nous sommes susceptibles de le devenir par l'intelligence. Mais c'est là une erreur. Car aucun raisonnement n'est capable de nous engager à nous employer habituellement pour

autrui et la société, si nous n'avons pas primordialement en nous de l'amour pour la société et autrui. Ainsi, par exemple, en quoi nous toucheront les plus bellesdémonstrations sur les moyens de conserver et sauver notre patrie, si nous ne sommes pas en notre cœur animés du désir de la conserver et de la sauver ?

Pourtant, objectera-t-on peut-être encore, la raison n'est-elle pas capable de nous montrer que notre intérêt particulier exige le salut commun, le salut de la société, de la patrie? Ce qui ferait que, par un détour, l'égoïsme serait susceptible de faire fonctionner l'intelligence au profit de la communauté. Ainsi l'intelligence pourrait tenir lieu d'altruisme. Il suffirait pour cela que nous arrivions à une compréhension assez éclairée et assez profonde de notre véritable intérêt.

A ceci je répondrai d'abord : il est faux

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que l'intérêt de chacun concorde toujours avec l'intérêt commun. L'intérêt commun, en effet, réclame le sacrifice soit partiel, soit même parfois total de l'individu. Or, au sacrifice total quel est le raisonnement qui pourrait nous y faire jamais souscrire ? Quant au sacrifice partiel, qui ne voit que si nous avons à choisir entre la satisfaction immédiate de notre égoïsme par la préhension d'un bien présent et certain, et le sacrifice actuel de cet égoïsme en vue d'un bien futur et incertain, qui ne voit, dis-je, qu'il est plus que probable que nous choisirons ordinairement le bien immédiat? En tout cas, jamais notre sagesse ne pourra aller jusqu'à noas pousser à sacrifier rien de nous aux générations futures. Après moi le déluge est le point le plus extrême jusqu'où peut nous amener l'intérêt lemieux entendu. Orune telle maxime mise en pratique serait la fin de toute société.

Bref, l'égoïsme le mieux entendu ne saurait tenir lieu d'allruisme. En d'autres termes, il est impossible de remplacer les devoirs par des calculs de prudence. Comme résultat, cela ne pourrait que développer chez celui qui serait l'objet d'une telle expérience un monstrueux égoïsme en l'habituant à n'envisager exclusivement, partout et toujours, que son propre intérêt.

Cette importance capitale du sentiment pour la conduite de la vie humaine, voilà donc ce qu'un positiviste croira bon de rappeler à l'enfant au moment où il entre dans la période de son éducation, où le soin plus particulier qu'on va prendre de cultiver son esprit pourrait lui faire s'exagérer le pouvoir de l'intelligence. Et cela est bon à lui rappeler à notre époque plus que jamais. On a, en effet, ànotre époque plus particulièrement tendance à s'illusionner sur la bienfaisance chez chacun du

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progrès des lumières, comme l'on dit. On néglige la culture de l'altruisme, et on pense pouvoir y suppléer par la culture des facultés intellectuelles. Bref, on compte sur l'instruction pour remplacer l'éducation. C'est là un des plus funestes préjugés révolutionnaires, et contre lequel il est bon d'être en garde.

Il faut d'ailleurs éviter aussi de tomber dans le préjugé contraire, et croire que le développement de l'intelligence est en soi un mal. Comment cela se pourrait-il ? Nous avons dit le rôle du sentiment. C'est le sentiment qui fait de nous un être social, en nous poussant à servir l'humanité. Mais le sentiment est aveugle. Je veux dire, il ne peut par lui-même trouver les moyens de se satisfaire. Il lui faut pour cela les lumières de la raison. Or, comment pourrait-il être en soi malfaisant d'éclairer la raison, puisque plus la raison sera éclairée et plus l'altruisme aura la possibilité de s'em-

ployer utilement pour le bien de l'humanité. Ce qui a donné naissance à ce préjugé dont je viens de parler contre l'intelligence, c'est que le progrès des lumières dont les révolutionnaires attendaient et promettaient tant n'a pas semblé jusqu'à présent avoir de bien heureux effets. Mais ceci vient de ce que, suivant en cela l'idéal de Rousseau, en même temps qu'on s'appliquait à développer notre raison individuelle, on travaillait à détruire ce qu'il y a en chacun de nous de raison sociale. J'ai montré, en effet, dans le chapitre précédent, comment l'idéal de liberté intellectuelle rêvé par Rousseau voulait qu'on supprimât en nous tout attachement et toute vénération, l'attachement et la vénération, en nous liant et nous soumettant, entravant l'esprit critique, but de l'éducation révolutionnaire. Or c'est à l'attachement et à la vénération que nous devons ce qu'il y a en nous, ce que j'appelle de

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raison sociale. C'est à l'attachement et à la Ténératioa que nous devons, pour nous diriger dans la vie, nos lumières les plus précieuses. Et d'abord l'attachement. L'attachement nous incite à la similitude. L'attachement au passé, notamment, nous engage, en dehors de tout raisonnement de notre part, à croire ce qu'ont cru nos ancêtres, à faire comme ils ont fait. Il nous pousse, en un mot, à accueillir la tradition, les préjugés, les mœurs, les coutumes, les habitudes établies, et à nous y conformer. Or, que représentent les coutumes, les mœurs, les préjugés, la tradition ? De l'intelligence, de l'intelligence accumulée par la masse des générations antérieures. La tradition, les préjugés, les mœurs, les coutumes, sont dus à la collaboration de milliers et milliers de cerveaux humains. Ainsi, par l'attachement au passé, c'est-à-dire par un simple élan du cœur qui nous lie à la tradition, aux mœurs, aux

coutumes établies, nous bénéficions d'un capital immense de sagesse et de science.

Dira-t-on qu'à ce capital l'intelligence est aussi capable que le cœur de nous faire participer ? qu'il suffit, en effet, que l'on nous apporte les preuves de la sagesse et de la science contenues dans la tradition pour que nous fassions notre profit de cette tradition, de même que nous faisons notre profit d'un théorème de géométrie dès qu'il nous est démontré ? Je répondrai que les lois sociales etmorales ne sont point, comme les loisgéométriques, des lois qui s'imposent fortement à l'esprit. C'est qu'elles ne sont pas ordinairement le résultat du raisonnement, mais elles sont plutôt le résultat d'une foule de tâtonnements, d'essais, bref le résultat de l'expérience. Aussi c'est souvent plutôtà la pratique que l'on peut juger de l'exactitude ou de la fausseté des principes établis qu'en les fai-

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sant comparaître au tribunal de la raison. C'est par l'harmonie et l'équilibre que la société prouve qu'elle a trouvé les conditions de son équilibre et de son harmonie. Et ne vouloir accepter ces conditions qu'en tant que leurvérité vous est démontréepersonnellement, c'est courir le plus grand risque de verser dans l'utopie. Car, dans l'ordre si complexe des lois sociales et morales, l'utopie est souvent aussi séduisante pour l'intelligence quela vérité. Aussi celui qui n'a pas dans le cœur d'attachement pour tout ce que le passé enferme d'expérience se trouve-t-il livré sans défense à tous les sophismes de l'esprit.

D'ailleurs, en admettant que les conditions de l'harmonie sociale puissent être démontrées aussi nettement et clairement qu'un théorème de géométrie, la raison de chacun serait-elle assez haute, assez profonde, assez universelle

pour être touchée par la démonstration que

l'on pourrait fournir ? Et même en admettant encore que la raison de chacun ait cette puissance nécessaire, chacun aurait-il matériellement le temps de rechercher, contrôler, vérifier les preuves de chaque principe, de chaque loi établie ? Et c'est pourtant à une telle obligation que nous acculerait l'idéal critique révolutionnaire : ne rien admettre qui ne nous ait été démontré et que nous n'ayons vérifié personnellement. Or, quelque forte et universelle que soit notre raison, quelque temps que nous donnions à la spéculation, il est toujours des choses que nous serons obligés d'admettre sur la foi d'autrui. C'est cette confiance en autrui qui d'ailleurs permet la division du travail, cette division du travail sans laquelle il n'est pas de société. C'est cette confiance en autrui qui permet à la majorité des hommes de se livrer à l'action, en abandonnant la recherche des principes aux hommes de

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spéculation. Et également, pour les hommes de spéculation, c'est grâce à la confiance en autrui qu'ils peuvent profiter des recherches, des expériences, du travail de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains, sans avoir à absorber tout leur temps à refaire personnellement ce travail, à reprendre ces recherches, à vérifier ces expériences. Et en admettant que l'homme de science ait matériellement le temps et intellectuellement la force de reprendre recherches, travail, expériences d'autrui, sur le point spécial qu'il étudie, il lui sera évidemment impossible d'en faire de même pour toutes les sciences sans exception, de contrôler toutes les connaissances humaines sans en négliger une. Qu'il promène son intelligence aussi loin et dans un cercle aussi large qu'il lui sera possible, il y aura toujours un point où il devra s'arrêter et au delà duquel il sera obligé d'accorder confiance à auirui.

Il est toujours des matières, quelque universelle que soit son intelligence, pour lesquelles il devra se reconnaître parmi les morts ou les vivants des supérieurs, devant la parole desquels il devra s'incliner. Or, seul le cœur, grâce au sentiment de la vénération, est capable d'habituer notre esprit à se soumettre à la parole de nos supérieurs.

Ainsi l'on voit pourquoi j'ai dit plus haut que c'est au cœur que nous devions nos lumières les plus précieuses pour la conduite de notre vie. Au cœur nous devons, en effet, grâce à l'attachement au passé, de bénéficier d'une somme immense d'intelligence, intelligence à laquelle aucun effort denotre esprit, si grand soit-il, ne saurait suffire. Au cœur nous devons encore, grâce à la vénération envers nos supérieurs, de profiter d'une sagesse et d'une science auxquelles notre propre raison n'aurait jamais pu atteindre. Sans le cœur, c'est,

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en dehors du cercle assez restreint de choses que nous sommes chacun personnellement à même de contrôler,vérifier, c'est, dis-je, pour notre esprit le doute, et par suite pour notre volonté l'irrésolution, et pour notre âme le désespoir.

Ainsi l'équilibre de notre âme ne saurait être atteint que par la foi en autrui, foi qui est due à un élan du cœur.

On comprend alors pourquoi Auguste Comte avait mis en épigraphe à sa Synthèse subjective cette parole de ['Imitation : a Omnis ratio et naturalis investira lio fidem sequi débet, non prœcedere, nec infringere. — La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi, et non la précéder, ni la combattre. »

Ceci, traduit en langagepositiviste, veut dire simplement : Notre raison à chacun doit s'incliner devant le jugement social, c'est-à-dire devant la tradition, et aussi devant la parole

de nos supérieurs, car jugement et parole représentent d'une manière générale une intelligence plus haute que notre propre intelligence. Or, à cette intelligence plus haute c'est à la foi que nous devons de pouvoir participer, à la foi, c'est-à-dire à la croyance en dehors de tout raisonnement, par un simple élan du cœur, élan d'attachement ou de vénération, attachement pour nous lier, vénération pour nous soumettre.

Le positivisme déclare donc : La raison doit suivre la foi. Ceci est précisément à l'opposé de l'idéal révolutionnaire. L'idéal révolutionnaire c'est : Plus de foi, rien que la raison individuelle. Or comment atteindre à un tel idéal ? On ne le peut qu'en développant les sentiments opposés aux deux sentiments altruistes que nous venons d'analyser. Donc, au lieu d'attachement au passé, c'est la haine ou le mépris du passé qu'on inculquera. Ainsi

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notre esprit sera libéré de tout ce que le passé enferme de préjugés. Au lieu de vénération, de soumission, c'est en chacun l'orgueil et la vanité qu'on surexcitera. Ainsi on sera certain que chacun placera sa propre raison au-dessus de tout.

A un être façonné suivant un tel idéal on pourra donner la plus large instruction, cet être sera moins muni pour l'existence, il aura moins de lumières, il sera plus livré à toutes les erreurs et tous les sophismes de l'esprit, que celui qui pour toute science n'a que son cœur, son cœur qui l'attache au passé et lui fait vénérer ses supérieurs.

On comprend alors pourquoi certains ont pu penser que l'instruction dans la masse était funeste. C'est qu'en même temps qu'on s'efforçait de développer en chacun l'instruction, on travaillait à éteindre en chacun tout sentiment d'attachement au passé et de vénéra-

tien envers les supérieurs, c'est-à-dire qu'on travaillait à éteindre en chacun ce à quoi chacun, je le répète, doit le plus important de son savoir. Ainsi on prétendait éclairer les esprits, alors que ce à quoi on aboutissait c'était surtout à retirer aux esprits tout ce que l'amour leur apporte de lumières.

Ceci devait avoir des résultats d'autant plus funestes que, dans le même temps, on surexcitait en chacun le désir d'amélioration. Il faut reconnaître, en effet, qu'il y a dans l'instinct révolutionnaire, à côté de bien des sentiments égoïstes et bas, souvent un souffle de générosité, de bonté. Certes un grand nombre de révolutionnaires, dans l'étalage qu'ils font de leur cœur, ne sont que des hypocritesqui, sous le nom de philanthropie, cachent bien plutôt, comme le remarque Comte, la haine des riches que l'amour des pauvres.Mais enfin il en est, ordinairement plus, il est vrai, dans la

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masse que parmi les meneurs, qui sont vraiment épris du désir de progrès social. Or de tels êtres se trouvent peut-être pour la société plus dangereux que tous autres. De tels êtres, en effet, poussés par leur bonté, rêvent d'améliorer tout en rejetant, suivant l'instinct révolutionnaire, toute conservation et toute soumission. Ainsi ils veulent l'amélioration sans ses conditions primordiales. En un mot ils veulent le progrès sans l'ordre, alors que l'ordre est la base du progrès, que le progrès n'est que le développement de l'ordre.

(( Aime et fais ce que tu veux », disait saint Augustin. Ceci est parfait, mais à condition qu'on entende ce mot d'aimer dans son sens le plus plein, c'est-à-dire dans le sens non seulement débouté, mais aussi d'attachement et de vénération. Oui, si vous êtes attaché au passé, si vous êtes vénérant envers vos supérieurs, alors vous pourrez vous abandonner

aux élans de votre bonté, car votre bonté aura chance alors dêtre efficace, éclairée qu'elle sera de tout ce que le passé et la parole des supérieurs enferment de savoir, d'intelligence, de connaissance des conditions réelles de l'amélioration. Autrement si, suivant le type révolutionnaire, je parle ici du type noble et généreux, vous rejetez tout attachement et vénération pour vous abandonner à la seule bonté, votre bonté ne se trouvera plus guidée que par votre raison individuelle qui est petite et qui a les plus grandes chances de s'égarer quand elle est livrée à elle-même, surtout dans le domaine si complexe des lois sociales et morales, les plusgrandes chances de verser dans l'utopie, et ainsi de bouleverser et de ruiner, au lieu d'améliorer. Bouleversements etruinesque vousserez d'autant moins arrêtés à commettre que vous les commettrez en sûreté de conscience.

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Ceci dit, il faut reconnaître les heureux effets de la bonté sur l'intelligence quant à ce qui concerne les recherches naturelles, ou, si l'on préfère, le grand avantage qu'a l'intelligence dans ce domaine à être poussée à s'employer parle désir d'améliorer.

Et d'abord la bonté, comme d'ailleurs tout altruisme, stimule plus l'intelligence et lui ouvre un champ bien plus vaste que ne le peut faire l'égoïsme. Comme le remarque et le démontre Auguste Comte, quelque énergiques que soient les instincts personnels, tous les grands efforts intellectuels émanent principalement des sentiments sympathiques.

Voilà donc un premier et heureux effet de la bonté sur l'intelligence : la stimuler et lui ouvrir un vaste champ, mais effet qui lui est commun avec les autres sentiments altruistes. Un autre effet qui est plus spécial à la bonté; c'est de maintenir l'intelligence dans

le domaine qui lui est accessible. Ceci demande une courte explication. Je vais la donner en peu de mots.

J'ai dit que la bonté est le sentiment qui nous pousse à la recherche de l'amélioration d'autrui. Certes, cen'estpas à dire que toute amélioration d'autrui soit due à ce sentiment altruiste. Autrui ou plus généralement la société a bénéficié, en effet, souvent de découvertes qui avaient leur point de départ soit dans une simple curiosité intellectuelle, soit dans quelque sentiment égoïste, le sentiment d'ambition, orgueil ou vanité notamment.

Mais l'intelligence qui n'est poussée que par une simple curiosité ou par l'égoïsme, et qui ne vise ainsi qu'à la recherche de l'utilité personnelle, n'atteint à l'utilité d'autrui qu'indirectement et en quelque sorte par hasard. Seule la bonté nous pousse à la recherche directe de cette utilité.

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Or la recherche de l'utilité ne nous entraîne pas au delà de ce qui est relatif Ce qui est relatif d'abord aux besoins de l'humanité. Tout ce qui n'influe pas sur les destinées humaines est, en effet, pour la bonté question oiseuse. Et ensuite, dans ce domaine ainsi limité, l'utilité ne réclame pas d'autre vérité qu'une vérité relative. Pour améliorer, en effet, nous n'avons nul besoin de lois, de principes absolus. Une connaissance approximative des lois et des principes nous est suffisante. Cela est d'ailleurs heureux, étant donné que notre intelligence ne peutatte-ndre à l'absolu. Et c'est pourquoi j'ai dit que la bonté avait cette influence sur 1 intelligence de la maintenir dans le seul domaine qui lui soit accessible, dans le domaine du relatif. Or, alors que le sentiment de la bonté se satisfait avec le relatif, il n'en est pas ainsi pour le sentiment de la vénération. La véné-

ration, qui nous pousse à la soumission, à l'adoration, a besoin, pour se satisfaire, d'objets dignes de notre adoration. Or, à nos yeux, il n'y a de vraiment digne d'adoration que le parfait,rinfini, l'absolu. C'est donc dans ce domaine de l'absolu, de l'infini, du parfait, que l'intelligence, qui est stimulée principalement par la vénération, a tendance à se mouvoir.

Ainsi l'on voit l'avantage qu'il y a pour la science à être sous l'influence de la bonté au lieu d'être sous l'influence de la vénération. Sous l'influence de la vénération, la science s'écarte de son but. Elle vise, — comme nous le voyons que trop, par exemple, à notre époque, dans le domainepolitique, — à découvrir des principes absolus que nous puissions adorer, non pour leur utilité, mais pour eux-mêmes. Elle vise à créer des idoles, des idoles auxquelles leurs adorateurs sont prêts à nous sacrifier. Tous les principes révolu-

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tionnaires sont des exemples de ces idoles.

Au contraire, les recherches scientifiques qui sont stimulées par la bonté se trouvent dirigées vers leur objet propre, qui est l'utilité : ce qui est utile à l'humanité, ce qui peut lui servir, ce qui lui permet de s'améliorer, voilà, en effet, seulement ce que nous devons demander à la science de nous découvrir. Voilà d'ailleurs seulement ce qu'elle est susceptible de nous découvrir.

Qu'est-ce que la science nous découvre au juste? C'est là ce qu'il conviendrait à un positiviste d'exposer à l'enfant, après l'avoir mis en garde, par tout ce que nous venons de dire sur les relations de la sensibilité et de l'intelligence, l'avoir mis en garde contre l'oubli qu'il pourrait faire, par suite de quelque orgueil intellectuel, du rôle prépondérant que joue le sentiment dans la vie humaine.

Que nous découvre au juste la science ? Mais

ici je retomberai fatalement dans ce qui a fait la matière des deux chapitres sur la foi positive et la hiérarchie des sciences de mon précédent volume ( 1 ). Or ce travail présent n'a pas pour but de répéter ce que j'ai déjà dit, mais seulement de le compléter. Sur l'objet delà science je ne puis donc que renvoyer à ces deux chapitres en question.

(1) Le Syf^tème politique d' Auguste Comte.

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