CHAPITRE IV
II est un moment dans la vie, ordinairement entre vingt et trente ans, où l'homme est appelé à faire choix d'une fonclion déterminée. Or Comte place à cet instant de la vie une cérémonie qu'il appelle la destination, parce qu'elle a, en effet, pour objet de consacrer la destination que l'on compte donner à son activité. Nous avons déjà vu, il est vrai, une cérémonie positiviste, l'admission, qui a pour but de consacrer le service dû par chacun à rhumanité. Néanmoins l'admission et la destination ne font point double emploi, comme on pourrait au premier abord. le pen-
ser. Ce que l'admission, en effet, a en vue de consacrer, c'est le service dû par chacun à l'humanité, mais d'une manière générale et abstraite. C'est de l'humanité que vous vient tout ce que vous êtes, tout ce que vous possédez. De là découle pour vous un devoir général de vous employer à servir l'humanité. Voilà seulement ce que l'on a, au moment de l'admission, à rappeler et sans avoir à spécifier quel genre deservice, quels devoirs particuliers seront les vôtres. On ne pourrait, du reste, le f^ire, puisque vous n'avez point à ce moment encore choisi la fonction à laquelle vous vous destinerez. Mais lorsque vous avez fait ce choix, alors certaines obligations nouvelles et spéciales naissent pour vous, chaque fonction entraînant des devoirs particuliers. Ce sont ces devoirs particuliers que la destination a pour objet de rappeler, de consacrer.
Ceci n'est pas sans avoir des antécé-
dents dans le passé. Et je ne fais pas même ici allusion aux fonctions sacerdotales qu'il esl trop naturel que la religion ait toujours tenu à consacrer. Je parle des fonctions civiles. Il est une fonction civile qui, dans notre société, donne lieu à une consécration. C'est la plus haute des fonctions, la fonction royale. Or, si l'on pense au sacre des rois, on comprendra ce que Comte voulait qui fût fait pour toute fonction jusqu'à la plus humble.
Quand je dis toute fonction, il ne faut pas seulement entendre parla toute fonction publique, fonction politique, administrative, judiciaire, militaire, etc. Non ; il faut entendre toute carrière, tout métier, et d'une manière générale tout emploi déterminé de ^'activité utile à la société. Le positivisme n'établit pas, en effet, une distinction entre offices publics et offices privés. Pour lui tout travailleur doit
CONSECRATIONS
se considérer comme investi d'une fonction publique. Certes, le positivisme n'entend pas par là qu'il faille réaliser le rêve collectiviste d'une société où tout le monde serait comme enrégimenté, tous les biens étant collectifs, et tous les individus employés de l'État. Non. Le positivisme réprouve un tel idéal, et je dirai toutàl'heure pourquoi. Aussi, ce que veut seulement le positivisme, en disant que chacun doit se considérer comme un fonctionnaire, c'est que chacun, tout en gardant sa liberté, son indépendance, assigne à son activité le plus noble des buts, le service de l'humanité, ce qui n'est là que l'accomplissement du devoir social.
Pourquoi, d'ailleurs, l'officier, le magistrat, etc., auraient-ils le sentiment d'être de par leur fonction des serviteurs de la collectivité, de l'Etat, et pourquoi l'artiste, le philosophe, l'agriculteur, l'industriel, le commerçant, le
travailleur manuel, etc., n'auraient-ils pas ce même sentiment ? On ne peut répondre que les uns sont utiles à la société, tandis que les autres ne le sont pas. Gela serait faux. Car la vérité, la réalité c'est que chacun, que ce soit dans son intention ou non, travaille pour autrui, pour la société. Je veux dire que le travail de chacun, pourvu toutefois que ce travail soit utile et non oiseux, profite à autrui, à la société. Ainsi, c'est à autrui que sert ce que fabrique l'industriel ; c'est à autrui que sert ce que vend le commerçant.
Or le commerçant, l'industriel, et plus généralement tous les travailleurs, peuvent servir autrui sans le vouloir, et en ne visant qu'à des profits personnels, ou bien ils peuvent avoir pour but le bien de la société. On voit, suivant qu'ils auront l'une ou l'autre conception de leur travail, la réaction qui s'ensuivra en bien ou en mal sur leurs senti-
ments, la plus ou moins grande noblesse que prendra leur activité.
Il ne faut pas regarder son travail comme une source de profits personnels ; il faut le regarder comme une source de profit public, comme un service rendu à autrui, comme un devoir social que l'on remplit ; telle est donc, en résumé, la conception de laquelle Auguste Comte voulait que chacun fût pénétré. Et toute fonction, envisagée sous cet aspect, ayant sa noblesse, c'est pourquoi il voulait que toute fonction fût consacrée. De là la cérémonie de la destination.
Une des conséquences d'une telle conception qui veut que l'on assigne pour but à son activité, non des profits personnels, mais le bien de la société, c'est que chacun doit considérer son travail comme étant gratuit. Certes il faut comprendre ce que ceci veut dire au juste. Cela ne veut point dire que l'on ne
doive recevoir pour son travail aucune indemnité. On ne peut vivre sans consommer une certaine quantité de biens matériels, et lorsque ces biens, vous ne les possédez pas, il faut nécessairement qu'ils vous soient fournis par autrui, autrui à qui profite votre travail. Mais ces biens que vous recevez ainsi, vous ne devez pas les regarder comme un salaire, c'est-à-dire comme destinés à vous récompenser du service que vous rendez ; vous devez les regarder comme destinés simplement à vous donner les moyens de vous procurer ce qui est nécessaire à votre existence. Voilà ce que Comte entend lorsqu'il dit qu'on doit regarder son travail comme gratuit Et ceci n'est pas une distinction subtile. Il y a une grande différence, surtout au point de vue delà réaction morale qui en résulte, entre travailler dans un but lucratif et travailler pour rendre service à autrui, pour remplir le
devoir social qui vous incombe. Dans le premier cas, lorsque autrui vous a donné le prix de votre travail, vous devez vous considérer comme intégralement payé ; autrui est absolument quitte envers vous. Dans le second cas le paiement matériel est secondaire. La vraie rémunération du travail se trouve d'abord dans la satisfaction du devoir accompli, et ensuite dans la considération, l'honneur, l'estime, la reconnaissance d'autrui qui en résultent pour vous. C'est ainsi, d'ailleurs, que prétendent déjà être payés ceux qui suivent ce qu'on appelle des carrières nobles, carrière des armes par exemple, ou hautes fonctions d'Etat. Or, pourquoi faire une distinction à ce point de vue entre telle et telle fonction ? Pourquoi mettre ici le gain pécuniaire au premier plan, et ailleurs le regarder comme négligeable ? et précisément à propos des fonctions qui souvent sont le plus rétribuées ?
Certes, ce n'est pas à dire qu'il n'y ait une hiérarchie des fonctions, que les fonctions ne soient plus ou moins nobles. Mais il n'est point de fonction, de métier, qui n'ait sa noblesse, dès lors que l'on s'en acquitte noblement, je veux dire dès lors que l'on s'en acquitte avec l'intention de remplir un devoir social, et non dans le seul but du lucre. J'ai rappelé précédemment tout ce dont nous sommes redevables à la société. J'ai montré que notre devoir était de nous efforcer de restituer à la société une part aussi grande qu'il est possible de ce qu'elle nous a donné. Or le moyen, c'est d'occuper le plus dignement possible la fonction qui nous est échue par suite des circonstances particulières de notre naissance, de notre éducation, ou que nous avons choisie suivant nos goûts, nos aptitudes ; de l'occuper le plus dignement possible en assignant pour but à notre
travail, à nos efforts, le service de la société, que ce travail, que ces efforts, soient intellectuels ou matériels.
Je ne puis passer en revue les diverses fonctions sociales, car cela m'entraînerait trop loin, et donnerait lieu à trop de répétitions. Je rappellerai donc seulement d'une manière générale que si certaines fonctions sont plus nobles que d'autres, elles sont aussi souvent moins immédiatement nécessaires, et réciproquement. Ainsi s'il estplus noble, par exemple, de travailler à élever les âmes et à les guider vers le vrai, comme il appartient à l'artiste et au philosophe de le faire, que de travailler à subvenir aux besoins matériels de l'individu, comme le font l'industriel, le commerçant, le travailleur manuel, par contre l'effort de l'industriel, du commerçant, du travailleur manuel, est plus immédiatement nécessaire pour la société que l'effort de l'ar-
liste et du philosophe, puisque, avant de penser à élever l'âme, il faut penser à faire vivre le corps. Ainsi donc les fonctions inférieures soutiennent et permettent les supérieures. Je veux dire par là que le travailleur manuel, le commerçant, l'industriel, pourraient, à la rigueur, se passer de l'artiste, du philosophe, tandis que ceux-ci ne pourraient aucunement se passer de ceux-là. Je ne rappelle d'ailleurs ceci que pour montrer qu'il y a là une considération propre à relever le travail même le plus humble aux yeux de tous, sans que d'ailleurs celui qui exerce ce travail puisse aller jusqu'à en tirer orgueil, car si son travail est plus nécessaire, il réclame, par contre, une intelligence moindre et des capacités plus ordinaires, ce qui fait qu'il est, lui, travailleur, pris en particulier, plus facile à remplacer s'il vient à manquer.
J'en ai dit assez pour faire entrevoir sous
quel aspect très noble le positivisme considère dune manière générale les diverses fonctions sociales. Il me resterait maintenant à entrer dans le détail de chacune de ces fonctions pour montrer à quels devoirs particuliers chacune oblige. Mais, je viens de le dire, ceci m'entraînerait trop loin, les fonctions étant multiples. Et puis, d'ailleurs, ces devoirs particuliers à chaque fonction sont assez faciles à déterminer une fois que l'on sait que le positivisme considère que chacun doit assignera son activité, quelle qu'elle soit, un but social, non un but personnel.
Il est pourtant une fonction qui présente certaines difficultés, et sur laquelle je m'arrêterai donc un instant. C'est la fonction de propriétaire, de capitaliste. Je dis fonction. C'est bien là, en effet, une fonction, et à laquelle il est urgent de restituer un caractère social si l'on veut en finir avec les conflits
qu'elle suscite, par suite du caractère individuel, égoïste, qu'elle a pris, sous l'influence surtout des principes révolutionnaires.
D'après les principes révolutionnaires, d'après les principes libéraux, la règle de vie se résout à ceci : chacun pour soi. Ceci assigne au capitaliste, dans l'administration de ses biens, un ;but uniquement personnel. Or, d'après les principes positivistes, le capitaliste a au contraire une haule mission sociale à remplir.
Il est, en effet, le détenteur, le conservateur, l'administrateur de la chose la plus importante qui soit au point de vue de la civilisation. Sans capital, en effet, c'est-à-dire sans accumulation de travail humain, toute civilisation serait impossible. Et je ne parle même ici que du capital matériel, ce capital étant le fondement de toute autre richesse, richesse intellectuelle ou morale. C'est le capi-
tal matériel, en effet, qui, mettant à l'abri de l'inquiétude du moment, et faisant que l'on n'a plus à lutter au jour le jour pour subvenir aux besoins de l'existence, permet que l'on s'adonne aux travaux de l'esprit. Donc sans capital point de progrès intellectuel. Sans capital, d'autre part, chacun aurait à travailler pour lui-même. Je veux dire, c'est uniquement vers la satisfaction de ses besoins propres que l'activité de chacun serait dirigée, stimulée. Seul ainsi l'égoïsme serait surexcité, puisque seul il aurait à s'employer. Ce qui permet à la morale de se développer, c'est donc le capital matériel, grâce auquel il peut s'établir dans la société une division du travail, d'où s'ensuit un échange de services entre tous, propre à stimuler les sentiments altruistes.
Mais je n'ai pas besoin d'insister sur la valeur sociale du capital. Son nom seul mon-
tre d'ailleurs assez quelle importance les hommes lui reconnaissent. Or ce fondement de la civilisation est dû surtout à ceux qui ont vécu avant nous. 11 est le fruit d'un effort à travers les siècles, et il n'est l'œuvre des vivants que dans une infime mesure. Aussi on peut dire que, légitimement, les vivants n'en sont point propriétaires. Ils sont simplement usufruitiers d'un bien qui appartient à la société, en comprenant dans ce mot non uniquement le présent, mais aussi le passé et l'avenir.
Or ce bien qui appartient à la société, à qui va-t-il être confié ? Telle est la question qui se pose.
On peut envisager plusieurs sortes de répartitions du capital. Les capitaux d'abord peuvent être partagés également entre tous. Dans ce cas, chacun possède du capital, mais n'en a qu'une très petite part. C'est
là un gros inconvénient, car dans beaucoup de cas la concentration des capitaux est nécessaire au point de vue de leur bonne administration et de leur bon emploi. De plus, avec un tel système, personne ne serait poussé à travailler pour augmenter son bien, puisque ce qu'il aurait gagné de plus que les autres devrait être, au nom de l'égalité, réparti à nouveau entre tous. Ainsi, n'étant pas récompensé de son effort, n'ayant pas l'espoir de jouir personnellement de ce qu'il aurait amassé, ni de pouvoir le transmettre à ses descendants, chacun, au grand détriment de la société, ne donnerait que le minimum de travail. Pour être poussé au travail il resterait à chacun, il est vrai, dira-t-on, le sentiment du devoir, l'amour d'autrui. Mais les calculs qui font ainsi complète abstraction des sentiments personnels sont faux. A quelque oubli de soimême, à quelque désintéressement qu'at-
teignent jamais les individus, l'égoïsme, d'une façon habituelle, je veux dire en dehors des moments d'héroïsme, prédominera forcément toujours en eux, puisque, avant de vivre pour autrui, il faut nécessairement penser à la conservation de sa propre existence. Aussi ne compter que sur l'altruisme des individus, ne raisonner, ne spéculer que là-dessus, en faisant abstraction des sentiments égoïstes, c'est sûrement aboutir à des résultats désastreux. Il est bon de se sotivenir du mot de Pascal : « Qui veut faire l'ange fait la bête. » Certains diront peut-être, il est vrai : Qu'importent les résultats désastreux. L'essentiel n'est pas la bonne administration des capitaux. L'essentiel est la justice, la justice par l'égalité. Mais à ceci le positivisme répond que l'essentiel est, au contraire, que les capitaux soient le mieux gérés possible. A quoi aboutit-on, en effet, lorsqu'on sacrifie la
bonne administration des capitaux à l'égalilé des partages? On aboutit à répandre sur tous le malheur, la pauvreté et la souffrance. Le résultat ne sera pas, en effet, que ce qu'on enlèvera de bonheur et de bien-être aux uns profitera aux autres. Le résultat, c'est qu'au bout de peu de temps la civilisation sera en baisse, il y aura un retour vers l'état sauvage, la misère s'installera dans le pays, et tout le monde s'en ressentira, tout le monde en souffrira. Si bien que le plus déshérité de jadis pourra regretter sa sécurité et son bien-être relatifs d'autrefois. A moins que le fait d'avoir rabaissé à son niveau ceux qui étaient audessus de lui ne le console de toute misère en satisfaisant ses sentiments de haine et d'envie. Mais on m'accordera qu'il est des buts plus nobles dans la vie que de travailler à satisfaire de tels sentiments en bouleversant la société, au grand détriment de la
masse des vivants, au grand détriment aussi de la masse bien plus grande encore de nos descendants qui sont appelés à souffrir, et souvent plus que nous-mêmes, de toutes les fautes que nous commettons.
A ceci certains alors répondent : nous reconnaissons que l'émiettement à l'infini des capitaux, par l'égalité des partages, serait funeste, et d'ailleurs souvent même impossible. Nous reconnaissons qu'il est nombre de capitaux dont la concentration est nécessaire à leur bonne gestion . Eh bien, il y a un moyen d'allier la bonne gestion avec la justice, avec l'égalité, c'est de retirer les capitaux des mains des individus pour les remettre à l'ensemble des citoyens. Plus de propriétés particulières, rien qu'une propriété collective, c'est- à dire appartenant à tous, gérée par tous, et dont les revenus seront répartis également entre tous. C'est là ce qu'on appelle le
collectivisme. En somme, c'est l'extension au domaine social du rêve démocratique, je veux dire égalitaire, qu'on a déjà cherché à réaliser dans le domaine politique. Dans le domaine politique, on a déclaré : le pouvoir appartient également à tous. La justice veut donc qu'une part égale de pouvoir soit remise à chacun. Ceci est la théorie. Car, quant à la pratique, comme l'exercice direct par chacun de la part de pouvoir qui lui revient serait ordinairement impossible, on sait comment on a tourné la difficulté par le moyen du suffrage universel. Les citoyens délèguent chacun leur part de pouvoir à des représentants qui sont chargés de gouverner en leur nom. Les résultats désastreux d'un tel régime sont trop connus pour qu'il soit nécessaire que je les rappelle ici. D'ailleurs, ce que je voulais seulement indiquer, c'est que le collectirisme n'est que la même conception appliquée aux
biens matériels. D'après la conception collectiviste, les biens appartiennent en partie égale à tous. Seulement, comme la dissémination à l'infini de ces biens serait dans beaucoup de cas funeste, dans d'autres cas impossible même, on résout la difficulté en ne faisant pas le partage des biens, en ne faisant que le partage de leurs revenus. Les biens demeurent donc collectifs, indivis entre tous. Tous ont un droit égal sur les biens, et la manière pour eux d'exercer ce droit sera, comme dans le cas du pouvoir politique, de nommer des représentants chargés d'administrer les biens au nom de la collectivité, pour en répartir ensuite les revenus entre tous.
Or, ici, la principale critique qu'il faut encore faire, c'est que l'on se trouve de nouveau en face d'une mauvaise gestion fatale des capitaux. Le collectivisme, c'est, en effet, la fin de toute activité libre, volontaire, chez
l'individu, donc la fin de toute initiative, de toute responsabilité, de toute dignité ; c'est la compression de toute individualité. L'individu est réduit à l'état d'esclavage, et d'un esclavage plus dur que tout autre, car il devient esclave de la collectivité, c'est-à-dire d'un maître anonyme et irresponsable. C'est par ce maître anonyme et irresponsable que le travail sera distribué, imposé à chacun, et il ne faudra plus compter que sur la force ou sur un héroïsme continu, c'est-à-dire sur un exceptionnel désintéressement, pour faire donner à chacun ce qu'il peut d'activité. Et je parle d'exceptionnel désintéressement ; mais ilest fort probableque les sentiments altruistes ne résisteraient pas longtemps à un tel régime. La contrainte matérielle n'est pas, en effet, propre, comme l'est l'activité libre et volontaire, à stimuler les sentiments élevés, nobles, désintéressés. C'est ce que rappelle
Auguste Comte lorsqu'il oppose l'esclave antique au prolétaire moderne. L'un et l'autre, dit-il, présentent à peu près la même existence personnelle. Mais la liberté du prolétaire le rend seul susceptible d'une véritable unité morale, en permettant l'essor de ses affections bienveillantes. Car l'esclave, son ofiBce étant toujours forcé, ou du moins supposé tel, ne pouvait jamais vivre réellement pour autrui. Or, le fait de ne pouvoir vivre pour autrui, c'est-à-dire le fait de n'avoir pas occasion d'exercer l'altruisme, tend à éteindre dans le cœur tout sentiment désintéressé, toute faculté humaine ne trouvant, en effet, à se développer que par l'exercice. Or, à ce point de vue, le collectiyisme ferait tomber l'individu au-dessous de l'esclave de l'antiquité, l'esclavage envers une collectivité anonyme offrant de plus graves dangers quant à la dégradation morale que
l'esclavage envers un maître particulier.
Si j'ai dit un mot sur ce danger moral du collectivisme, c'est qu'on y pense peut-être moins qu'aux dangers économiques. Quant à ceux-ci, ils ont été assez souvent exposés, discutés, pour que je n'aie pas à m'y arrêter.
Donc, en résumé, au nom de l'intérêt de la société, ni division à l'infini des capitaux par leur répartition égale entre tous, ni collectivisme. Ainsi il ne reste plus que le troisième moyen, et qui est la concentration des capitaux entre les mains d'une minorité de particuliers, à charge pour eux de remplir les devoirs que leur impose cette détention de la richesse matérielle, c'est-à-dire conservation et bonne administration de cette richesse, et emploi de ses revenus en vue du bien de la société, j'entends de la collectivité en général, et des individus pris en particulier. Je dis que c'est là un devoir, parce que réelle-
me.iit nous ne faisons ainsi que rendre ce que nous devons à la société. Réellement, en effet, la richesse est une chose sociale, en ce sens que c'est la société qui en est l'auteur, c'està-dire que ce sont les efforts réunis des hommes qui la créent et l'amassent, et non tel ou tel particulier. Quand même un particulier, en effet, semblerait avoir amassé à lui tout seul la richesse qu'il possède, il n'en est rien, car il a employé pour cela des forces matérielles et intellectuelles qui sont le résultat du travail de l'ensemble des hommes. Si un petit nombre relatif d'individus est possesseur de cette richesse, au lieu qu'elle soit collective ou répartie entre tous, c'est donc seulement qu'on a reconnu que cette concentration de la richesse dans un petit nombre de mains était le meilleur moyen pour qu'elle fût bien administrée, utilement employée pour le plus grand bien de la société.
Par tous autres moyens il y a négligence, gaspillage, destruction, ruines, et tout le monde sans exception s'en ressent, tout le monde en souffre. C'est donc dans l'intérêt de tous, et non point, comme certains le disent, dans l'intérêt d'une minorité qu'est établi le régime de la propriété privée. Mais encore faut-il que les détenteurs des capitaux n'oublient pas les devoirs sociaux qui leur incombent.
Irons-nous jusqu'à dire que, dans le cas où ils oublieraient ces devoirs, la société serait en droit de leur retirer les biens qu'elle leur a confiés ? En droit, oui. Mais ce n'est point le droit que nous devons considérer, c'est l'intérêt commun. Or l'intérêt commun exige la sécurité dans la propriété. Pouvoir craindre à tout moment de se voir spolié de ce que l'on possède est une très mauvaise condition pour la bonne gestion d'une fortune. Pour veiller à la conservation et à la bonne gestion
de son bien autant qu'il est possible, il faut être certain qu'on ne pourra jamais en être dépossédé, ou du moins qu'on ne pourra en être dépossédé que moyennant une juste indemnité. Aussi, pour rappeler un propriétaire à son devoir, l'intérêt de la société veut qu'on n'use jamais que de contrainte morale, et qu'on se garde de procéder par confiscation, spoliation. Il ne faut point, sous prétexte de remédier à un mal, déchaîner un mal plus grand, je veux dire, sous prétexte de faire cesser la négligence des devoirs, semer le trouble, l'inquiétude, par l'insécurité du lendemain. J'excepte, bien entendu, le cas de biens acquis par vol ou par fraude manifeste.
Mais ce n'est point assez, pour la bonne administration du capital humain, que tout possesseur d'un bien soit assuré de ne pas en être dépossédé. Il doit aussi être assuré de ne
CONSECRATIONS
pas en être dépossédé dans la personne de ses descendants. Il faut qu'un propriétaire ne soit pas tenté de dilapider son bien, en disant : « Après moi le déluge. » Il faut lui donner autant quepossiblele souci de l'avenir. Or, comment mieux le lui donner qu'en lui donnant l'espoir de pouvoir laisser ce qu'il possède à ceux qu'il aura choisis comme lui étant le plus chers parmi tous ceux qui doivent lui subsister?
Oui, mais, disent certains, la transmission des biens par héritage fait que certains possèdent ainsi sans travail, par le seul fait et hasard de leur naissance. Et ceci est contre l'égalité. Mais, je l'ai déjà fait remarquer, notre but ne doit pas être l'égalité. Notre but doit être le bien de la société, la conservation et l'augmentation de la richesse matérielle, intellectuelle et morale amassée par l'humanité ; bref, notre but doit être la
civilisation, et ceci ne va pas sans inégalité.
Or, si on se place à ce point de vue de l'intérêt de la société, on reconnaît que le fait, pour un certain nombre, de posséder sans travail n'est point un mal, au contraire. Gomme le remarque Comte, en effet, la transmission par héritage tend à mieux développer qu'aucun autre mode d'acquisition les dispositions favorables au bon emploi de la fortune. Les hommes toujours habitués à la richesse, ditil, sont, sauf exception, plus susceptibles de générosité que ceux qui l'ont lentement amassée, même avec loyauté, la lente accumulation des capitaux suscitant ordinairement des habitudes mesquines ou sordides.
Ainsi donc c'est dans l'intérêt commun, et non dans l'intérêt de quelques-uns seulement, qu'il faut considérer que la transmission des biens par hérédité est établie. C'est la même considération que faisait Renan à propos de
la noblesse, lorsqu'il déclarait que si l'on part de cette idée que la noblesse a pour origine le mérite, comme il est clair que le mérite n'est pas héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est chose absurde. Mais qu'il faut partir de cette idée que la noblesse est une institution d'utilité publique, ayant pour but, non point tant de récompenser le mérite, que de le provoquer, de rendre possibles, faciles même certains genres de mérite.
Il y a, il est vrai, pour ceux qui possèdent ainsi sans travail, un écueil. Cet écueil, c'est l'oisiveté qui peut s'ensuivre avec toutes ses conséquences morales funestes. Mais, comme le remarque Comte, il y a une double raison pour qu'il ne faille pas trop craindre de l'oisiveté. C'est d'abord qu'elle devient de moins en moins possible, car la civilisation accroît de plus en plus la difficulté de vivre sans
travailler, sans faire soi-même fructifier son capital. Et c'est ensuite que les oisifs, je veux dire ceux qui sont comme en marge de la société, n'y occupant aucune fonction déterminée, ne sont point forcément des parasites, car il est un noble but qu'il leur appartient de poursuivre, et en le poursuivant ils peuvent devenir les plus utiles de tous les riches. Il faudrait, en effet, dit Comte, attribuer une bien grande importance à la reproduction des biens matériels pour penser que ceux qui ne participent pas à cette reproduction sont sans utilité, sans aucun rôle à jouer. Ils ont, s'ils le veulent, la plus belle des fonctions à remplir, celle de protecteur, protecteur principalement des faibles et des opprimés, fonction qu'ils peuvent mieux remplir que quiconque, n'étant pas engagés dans la lutte pour la vie, et ainsi étant mieux placés
que personne pour être animés d'impartialité
et de désintéressement. Cette fonction de protection et de dévouement, qu'ont tenue si admirablement les chevaliers du moyen âge, est, en effet, éternellement nécessaire. Car si, la société évoluant, l'oppression change de forme, elle existe toujours. Toujours la force, l'autorité, le pouvoir, la richesse, donneront lieu à des abus. Toujours donc, dans la société, il y aura des abus à réprimer, des torts à redresser, des injustices à réparer, de même que des souffrances à soulager. Chacun, certes, a le devoir d'y travailler dans la mesure de ses forces. Mais ceux qui, dans la vie, n'ont que des loisirs ont à ce point de vue plus de devoirs que les autres, puisque c'est pour eux la seule manière de rendre à la société un peu de ce qu'ils lui doivent de bienfaits.
La classe prolétaire, notamment, se sent à notre époque plus que jamais besoin de protecteurs. Si ceux à qui il appartient plus
qu'à tout autre de jouer ce rôle ne font pas leur devoir, les prolétaires continueront à tourner leurs regards vers les mauvais bergers. J'entends par mauvais bergers ceux qui sous prétexte de défendre la classe malheureuse,s'attaquent aux fondementsdela société, travaillant à semer des ruines, à déchaîner des troubles, au grand détriment de ceux mêmes qu'ils prétendent défendre, les révolutions pesant toujours principalement sur les faibles.
Aussi celui qui a vraiment l'intention de réprimer un abus, de redresser un tort, de réparer une injustice, n'agit point ainsi. Il a soin, en effet, avant tout, dans son effort, de ne rien ébranler des fondementsdela société. Car il sait que c'est la société qui est le moyen de toute justice, que la justice est plus chancelante à proportion que la société est plus troublée, que, la société une fois ruinée, il ne
reste plus pour toute justice que le droit du plus fort, et qu'ainsi donc ébranler la société, c'est, sous prétexte de réprimer un abus, déchaîner des abus plus grands, sous prétexte de réparer une injustice, rendre dans le monde plus d'injustice possible.