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CHAPITRE VI

Nous en sommes arrivés à la sixième consécration positiviste qui est la consécration de la maturité. Elle est ainsi dénommée parce qu'elle se place à la maturité de l'âge, vers quarante-deux ans. Comte a pensé qu'à cette époque, qui est comme le point culminant de l'existence, il était bon qu'il y eût une cérémonie qui permît de rappeler solennellement à chacun ses devoirs sociaux. Plus que jamais il devient, en effet, dès lors important de ne pas les oublier. Car c'est à partir de ce moment et jusqu'à la retraite que chacun se trouve ordinairement apte à

readre les plus grands services à la société. Jusque-là, en effet, la vie est pour ainsi dire comme une longue période préparatoire.

Pour l'homme du moins, car pour la femme, observe Comte, son principal office étant relatif au sentiment, n'a pas besoin de préambule. (( 11 commence avec la vie et se développe sans cesse pendant tout son cours. » Mais, ajoute-t-il, l'homme dont l'office est surtout actif et spéculatif a besoin, pour pouvoir donner tout ce qu'il est en lui de donner, d'une préparation longue et compliquée. Or cette préparation s'étend jusqu'aux environs de la maturité. Jusque-là on ne cesse d'amasser, de développer ses forces en tous les sens. Ce que l'on pourra acquérir dans la suite est ordinairement de peu d'importance. On est, dès lors, dans la force de son talent, quel qu'il soit. Ainsi la cérémonie de la maturité ouvre la période de l'existence qui, normalement, doit

èti'e la plus fructueuse quant aux services sociaux qu'on est appelé à rendre.

Si on est, dès lors, dans la force deson talent, il en résulte naturellement que la responsabilité que l'on encourt devient plus grande. (( Jusque-là, écrit Comte, notre existence, essentiellement préparatoire, avait naturellement suscité des déviations quelquefois graves, mais toujours réparables. Dès lors, au contraire, nos nouvelles fautes ne comportent presque jamais une suffisante compensation, soit extérieure, soit même intérieure. Il importe donc d'imposer solennellement au serviteur de l'humanité l'inflexible responsabilité qui va commencer pour lui, en ayant égard spécialement à sa fonction propre, devenue pleinement appréciable. »

Mais, en dehors de cette fonction propre à chacun et des devoirs spéciaux qui en découlent, il est une fonction générale, un devoir

général à rappeler ici, devoir qui se trouve résumé dans ces trois mots : vivre pour autrui; trois mots qui forment la devise pratique du positivisme. J'ai parlé déjà souvent de ce devoir général. J'ai déjà indiqué sur quoi Comte le fonde. Il est pourtant quelques beaux textes relatifs à ce sujet que je n'ai pas encore eu l'occasion de citer.

Dans son Catéchisme positiviste^ Comte écrit : « Le principal caractère du positivisme consiste à résumer enfin, dans une même formule, la loi du devoir et celle du bonheur, jusqu'alors proclamées inconciliables par toutes les doctrines, quoique l'instinct public aspirât toujours aies combiner. Leur concordance nécessaire résulte directement de l'existence naturelle des inclinations bienveillantes...

« Outre que notre harmonie morale repose exclusivement sur l'altruisme, il peut seul nous

procurer aussi la plus grande intensité de vie. Ces êtres dégradés qui n'aspirent aujourd'hui qu'à vivre seraient tentés de renoncera leur brutal égoïsme s'ils avaient une fois goûté suffisamment les plaisirs du dévouement. Ils comprendraient alors que vivre pour autrui fournit le seul moyen de développer librement toute l'existence humaine, en l'étendant simultanément au présent le plus vaste, au plus antique passé, et même au plus lointain avenir. Les instincts sympathiques comportent seuls un essor inaltérable, parce que chaque individu s'y trouve secondé par tous les autres, qui compriment, au contraire, ses tendances personnelles.

« Voilà comment le bonheur co'incidera nécessairement avec le devoir. Sans doute la belle définition de la vertu, par un moraliste du xviii® siècle, comme un e/fort sur soi-même en faveur des autres ne cessera jamais d'être

CONSECRATIONS

applicable. Notre imparfaite nature aura toujours, en effet, besoin d'un véritable e/fort pour subordonner à la sociabilité cette personnalité qu'excitent continuellement nos conditions d'existence. Mais quand ce triomphe est enfin obtenu, il tend spontanément, outre la puissance de l'habitude, à se consolider et se développer d'après le charme incomparable inhérent aux émotions et aux actes sympathiques.

(( On sent alors que le vrai bonheur résulte surtout d'une digne soumission, seule base durable d'une noble et vaste activité. Loin de déplorer l'ensemble des fatalités qui nous dominent, on s'efforce de corroborer Tordre correspondant en s'imposant des règles artificielles qui combattent mieux notre égoïsme, principale source du malheur humain. »

Et, dans sa Poliliquc posilive, Auguste

Comte, revenant sur cette idée, que le vrai bonheur humain consiste dans l'amour pur et désintéressé, écrit encore : « La prééminence nécessaire serait assez caractérisée par cette unique observation dont toute âme sensible trouvera aisément la confirmation personnelle : il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé. Quoiqu'une telle appréciation doive aujourd'hui sembler exaltée, elle est directement conforme à notre vraie nature, toujours mieux affectée comme active que comme passive. Or le bonheur d'être aimé ne peut jamais être exempt d'un retour égoïste : comment ne serions-nous pas fiers d'avoir obtenu l'attachement de la personne que nous préférons à toute autre ? Si donc aimer nous satisfait mieux, cela constate la supériorité naturelle des affections pleinement désintéressées. Notre infirmité radicale consiste surtout en ce qu'elles sont spontanément beaucoup trop

inférieures aux penchants égoïstes, indispensables à notre conservation. Mais quand une fois elles ont été excitées, même d'après un motif d'abord personnel, elles tendent à se développer davantage, en vertu de leur propre douceur. Chacun de nous y est d'ailleurs invité et secondé par tous les autres qui, au contraire, compriment nécessairement ses impulsions égoïstes. On conçoit ainsi comment, sans aucune exaltation exceptionnelle, le régime positif pourra systématiser ces tendances naturelles, de manière à imprimer à nos instincts sympathiques une activité habituelle qu'ils ne pouvaient avoir jusqu'ici. »

Et Comte conclut par cette vue peut-être un peu trop optimiste sur l'avenir, mais qui nous dévoile sa noblesse de cœur : <( Dans les moindres relations, comme envers les plus précieuses, l'humanité régénérée pratiquera

bientôt cette évidente maxime : donner vaut mieux que recevoir. »

On remarquera que, dans le premier des textes que je viens de citer, Comte déclare incidemment que vivre pour autrui ne doit pas consister à vivre seulement pour le présent, mais doit consister à vivre aussi pour l'avenir. Voilà, en effet, ce qu'il importe de ne pas oublier. Autrui, ce n'est pas seulement les contemporains, c'est aussi la postérité. Donc travailler pour autrui, c'est travailler pour le présent, certes, mais c'est aussi travailler encore pour l'avenir. Or beaucoup n'apprécient, ne veul ent que des succès immédiats. Tout effort dont ils ne pourraient voir le résultat leur semble négligeable. Ceci, c'est encore de l'égoïsme. Le véritable altruisme veut qu'on pense à préparer l'avenir, l'avenir qu'on n'est pas destiné à voir. « Cette tendance fondamentale (vivre pour autrui), écrit

Comte, ne peut être assez caractérisée qu'en se rapportant surtout à nos successeurs quelconques. Nous devons aimer et seconder nos contemporains comme des collaborateurs plus directs et mieux appréciables dans l'œuvre universelle et continue qui rattache l'ensemble de l'avenir à celui du passé. Mais chaque grande âme travaille toujours pour la postérité sans se trop préoccuper du présent. Une telle disposition n'est pas moins sage que noble, puisqu'elle nous place devant les seuls juges vraiment compétents, tandis qu'elle purifie nos sympathies en les dirigeant vers des êtres qui n'existent pas encore. Elle institue aussi l'unique garantie des hommes et des peuples contre les aberrations propres au genre d'égoïsme le plus éminent et le moins disciplinable. Car la vanité, le mieux nommé de tous les penchants, comme seul manquant son but par cela même qu'il y tend trop,

n'exercerait jamais des séductions dangereuses si nous avions toujours en vue un jugement qui ne peut davantage être corrompu qu'éludé. Sans dédaigner l'estime actuelle de ceux qui nous en inspirent, nous devons donc toujours appliquer à la postérité le principal exercice de l'altruisme. »

Puisqu'il est ici question de vanité, arrêtons-nous un instant sur ce genre d'égoïsme. Car c'est l'occasion ou jamais d'en parler dans ce chapitre consacré à la maturité. C'est, en effet, à cette période de l'existence, lorsqu'on est dans la plénitude de ses forces, qu'on doit être ordinairement le plus tenté de s'exagérer l'importance de son effort.

Ce sont surtout chez les travailleurs intellectuels qu'il est fréquent de rencontrer cette exagération de la personnalité. Or, pour les rappeler à un peu d'humilité, il me semble qu'il suffit de rappeler les conditions

d'élaboration de toute œuvre intellectuelle. Toute œuvre intellectuelle est une œuvre faite en collaboration avec des milliers et milliers d'intelligences. Et dans cette œuvre la part de notre propre intelligence est infiniment faible relativement à ce qui est dû à autrui. C'est à autrui d'abord, et par autrui il faut entendre ici surtout la masse des siècles passés, que sont dus les matériaux que nous employons. Et quant aux contemporains, comment nier l'influence qu'ils ont dans leur ensemble sur notre esprit ? Comme le dit Comte, « tout le développement de chaque intelligence est évidemment dominé par le lieu et l'époque où il s'accomplit. La marche des sciences ne comporterait aucune régularité sans une telle connexité, à laquelle sont également assujettis les beaux-arts, quoique sous une forme moins explicite, d'après les mutations sociales qu'ils reflètent.

« Soit pour contempler ou pour méditer, chaque esprit dépend toujours des autres, qui préparent ses matériaux et vérifient ses résultats. D'après la triste influence des aliénés sur leurs médecins, on peut juger combien nous ébranle toute énergique conviction, même quand nous la reconnaissons erronée. Le plus hardi novateur acquiert rarement une pleine confiance dans ses propres découvertes, tant qu'elles n'ont pas obtenu quelque libre adhésion. Il ne peut même se passer jamais d'une telle sanction qu'en se sentant assez appuyé par la marche générale de l'humanité. En un mot, l'ordre individuel est autant subordonné à l'ordre social pour les détails qu'envers l'ensemble. Mais la prépondérance de la continuité sur la solidarité se prononce ici davantage qu'en aucun autre cas. C'est pourquoi l'histoire philosophique des sciences permet réellement de circonscrire partout le champ

général des découvertes propres à chaque phase avec beaucoup plus de netteté et de précision que ne le croient nos savants. Aussi la domination mentale de l'espèce sur l'individu ne reste-t-elle méconnue aujourd'hui que parmi les métaphysiciens, toujours livrés à des spéculations dont la nature chimérique interdit à la fois tout examen décisif et tout véritable progrès. »

Cette domination mentale de l'espèce sur l'individu, il y a un autre philosophe qui l'a admirablement fait ressortir : c'est Donald. Donald disait, réduisant sa pensée sur ce sujet dans un aphorisme frappant et concis : « La littérature est l'expression de la société. » On sent les déductions importantes que l'on peut en tirer. Si la littérature est l'expression de la société, pour régénérer la littérature il faut régénérer la société. Et lorsqu'on creuse la question, on en arrive encore ici

à cette conclusion que tout cela tient à une réforme préalable d'ordre politique.

La littérature est l'expression de la société. Ajoutons : de même les beaux-arts. Auguste Comte a sur ce sujet des pages d'un grand intérêt, dont je veux citer ici quelquesunes, n'ayant pas eu encore occasion de touchera cette question.

Nous voyons d'abord que Comte pense que la régénération qu'il vient faire de la philosophie aura une répercussion importante sur la poésie : « Comme nous ne pouvons idéaliser et peindre, écrit-il, que ce qui nous est devenu familier, la poésie a toujours reposé sur quelque philosophie capable d'imprimer une direction fixe à l'ensemble de nos pensées et de nos sentiments. Aussi tous les vrais poètes ont-ils profondément participé, depuis Homère jusqu'à Corneille, à la plus forte éducation générale que comportât leur épo-

que. Il faut que le génie esthétique ait tout conçu avant de tout représenter. Même aujourd'hui, quand notre anarchie fait partout prévaloir une spécialité empirique, les prétendus poètes qui se croient dispensés d initiation philosophique ne fout réellement qu'emprunter cette base indispensable à des systèmes arriérés. Leur vaine éducation spéciale, bornée à cultiver le seul talent de formuler, est aussi nuisible à leur esprit qu'à leur cœur. En leur interdisant toute conviction profonde, elle ne tend à développer qu'unehabileté machinale pour la partie technique de l'art, sans leur laisser apprécier l'idéalisation qui en constitue le principal caractère. Nous lui devons cette déplorable multiplicité de versificateurs et de littérateurs étrangers à tout vrai sentiment poétique, et seulement propres à troubler la société par leur ambition déréglée. »

Mais ceci n'est qu'un détail de la question Le plus important pour l'avenir de l'art, c'est la réforme sociale : « Il n'y a d'esthétique, écrit Comte, que les émotions profondément senties et spontanément partagées.

Quand la société manque de tout caractère intellectuel et moral, l'art destiné à la retracer n'en saurait avoir non plus, et il se réduit à la vague culture de facultés trop naturelles pour devoir jamais rester inactives, même lorsqu'elles n'ont aucun grand but. Ainsi l'efficacité esthétique du positivisme résulterait d'abord de son aptitude à terminer la révolution par la prépondérance directe du mouvement organique. »

Voilà ce qu'il faut retenir si l'on veut bien saisir la pensée de Comte : « L'efficacité esthétique du positivisme résulterait d'abord de son aptitude à terminer la révolution. » Terminer la révolution, c'est-à-dire

CONSECRATIONS

reconstituer une société ordonnée, stable.

Il est intéressant de voir comment Comte juge l'ensemble esthétique du passé toujours d'après ce point de vue social. Je ne puis reprendre toute l'histoire de l'art telle qu'il la comprend, cela m'entraînerait trop loin. Mais je puis donner son appréciation du moyen âge et de la Renaissance qui nous intéressent plus particulièrement. Voici ce qu'il dit du moyen âge : Les facultés esthétiques de l'humanité n'ont pas alors diminué relativement à l'antiquité, explique-t-il, mais l'état social est moins stable. De là une entrave capitale dans l'essor esthétique.

« L'essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour comporter une idéalisation énergique : il demande, en outre, que cet état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre l'interprète et le specta-

teur, cette intime harmonie préalable sans laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une pleine efFicacité. Or ces deux conditions fondamentales, naturellement réunies chez lesanciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré suffisant, même au moyen âge... Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le moyen âge constitue, à tous égards, une immense transition qui, sous les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée, et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication historique, l'incontestable disproportion générale qui se fait alors sentir entre les faibles résultats permanents de l'essor esthétique et l'énergie de son activité orginale si bien secondée par un empressement universel... Une profonde et persévérante élaboration esthétique était certainement impossible chez des populations où

chaque siècle, et quelquefois même chaque génération modifiait assez notablement la sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà essentiellement cessé avant que le poète ou Tartiste eussent pu y contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable à l'action des beauxarts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez formées pour en permettre la pleine idéalisation, tandis que, chez les anciens, chaque mode affectif de sociabilité avait été tellement durable que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire antérieur... »

Et Comte continue plus loin :

« Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir dans le cours de cette grande période révolutionnaire, le génie esthétique a nécessairement manqué de direction générale et de destination sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante et la nouvelle trop peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il devait principalement reposer. Bien loin d'être dégénéré, le génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié et plus complet même qu'il n'avait jamais pu l'être, dans l'antiquité ; mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité devait être alors beaucoup moindre dans un milieu social qui n'a pu encore lui offrir ni la netteté, ni la fixité indispensables à son libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant que

la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa situation radicalement contradictoire a dû non seulement nuire à la réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses

propresimpressions intérieures Ainsi privé

nécessairement de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence. Les organisations esthétiques ont dû alors, comme on dit aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même ; ou, suivant le langage plus humble mais équivalent employé par le grand Corneille, ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le public. Néanmoins, malgré cet

inévitable isolement provisoire, en considérant de plus près 1 ensemble de cette évolution esthétique, on y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent, une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée ; mais elle est purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une importance fort

accessoire »

Et voici maintenant les causes que Comte assigne à ce qu'on a appelé la Renaissance : « Cette situation anti-esthétique, écrit-il, où tout se transformait, et même se dénaturait, avant d'avoir pu être idéalisé, obligea l'art à s'ouvrir une issue factice, en cherchant, dans les souvenirs du type antique, ces mœurs fixes et prononcées qu'il ne pouvait trouver autour de lui. Le régime classique fournit ainsi, pendant quel-

ques sîècles, le seul expédient qui pût diriger l'essor des beaux-arts, sans lui permettre cependant l'originalité et la popularité qui le caractérisent au moyen âge. »

Comte nous explique, en effet, ensuite qu'il faut regarder cette imitation de l'antiquité comme n'ayant quedéveloppé secondairement, et non comme ayant déterminé le caractère Tague et indécis inhérent à l'art moderne, ce caractère vague et indécis étant, comme il nous l'a dit plus haut, une suite nécessaire de la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant : « Les productions anciennes, écrit-il, qui, au fond, ne furent jamais véritablementjierdues ni oubliées,surtout quant à l'architecture et à lasculpture, n'avaient point cependant altéré l'énergiquespontanéité del'évolution esthétique commencée au moyen âge, tant que l'organisme catholique et féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi l'avènement

ultérieur de celte altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts, sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre à cette phase de la civilisation moderne : c'est là principalement ce qui a empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence perturbatrice qu'elle avait jusqu'alors facilement surmontée. Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne, un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière très imparfaite, à cette lacune fondamentale que le progrès de la transition révolutionnaire

devait rendre de plus en plus funeste àlamar-

che des beaux- arts. Ne pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu delà sociabilité antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation guidée par l'ensemble des monuments de tous genres. Quels que dussent être évidemment l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il importe de reconnaître qu'il fut alorsstrictement indispensable, afin d'éviter, à cet égard, une anarchie totale qui eût été, sans doute, bien autrement funeste à la marche de l'art moderne... » Et Comte conclut : « Les éminents chefs-d'œuvre qu'a laissé surgir une direction aussi défavorable constituent la meilleure vérification de la spontanéité de nos fonctions esthétiques »

Peut-être trouvera-t-on que je me suis laissé entraîner un peu loin de ce qui était le sujet de ce chapitre, la maturité. Mais, je l'ai

déjà dit, je n'ai pris les diverses consécrations positivistes que comme un cadre commode et souple où il m'était possible de faire rentrer beaucoup de choses qui n'avaient pu trouver place ailleurs, et ceci sans être astreint à un ordre très rigoureux.

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