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IV. — Les conseils bénévoles

A mesure qu'aux revers de la France s'ajoutaient les souffrances toujours plus vives de la guerre de guérillas, affluèrent de tous les points du pays à Versailles de bénévoles conseils avec ou sans injures.

Ces conseils se sont produits sous des formes si diverses et se sont tellement multipliés, qu'il faudrait un in-quarto pour les transcrire tous. Je me bornerai à citer ici les trois phis remarquables, qui résument tous les autres.

C'est d'abord, dans V Église libre de Nice, du 28 octobre, l'appel violent de sept pasteurs français invitant toutes les églises à déclarer que le protestantisme n'est en aucune manière responsable de la politique et de la conduite du roi de Prusse.

C'est ensuite la lettre tout aussi violente et non moins injuste, de M. le pasteur Delmas, de la Rochelle, datée du 15 novembre. Sans avoir < aucune intention de l'offenser, > il rappelle au roi que < son premier devoir est d'entendre la vérité. > La vérité consiste à lui dire qu'il devait accepter l'équitable réparation que la France offrait des dommages causés par l'empereur; qu'enivré par la victoire, il a failli à sa parole royale; qu'il veut depuis Sedan spolier la France; que la guerre qu'il poursuit est devenue impie, qu'elle est indigne de l'Évangile et en scandale au peuple de Dieu, qu'il rend la haine inextinguible et que sa mémoire sera en abomination aux races futures.

C'est enfin la lettre ironique de M. Franck, de l'Insti-

tut, qui a paru dans le Moniteur universel du 12 décembre, et qui a été réunie en une brochure à deux autres Lettres,

aux Puissances allemandes et aux Puissances neutres l .

A ces conseillers-là et à tous les autres, qui d'ailleurs font du règne de Guillaume une série ininterrompue de forfaits, je me permettrai avant tout de donner à mon tour un double conseil : celui de relire l'histoire des exploits des Français en Allemagne, telle que la racontent leurs victimes, et T histoire récente de la Prusse, telle que l'ont écrite des témoins éclairés et impartiaux.

Puis, j'adresserais aux Français en général un très-sérieux avertissement : celui de ne pas prêter eux-mêmes au rire en voulant rendre ridicule leur ennemi. Y a-t-il rien de plus divertissant aux yeux d'un Démocrite que les puérils et stupides efforts que fait depuis août dernier la presse de Paris pour exposer aux risées de son peuple le vénérable vieillard entre les mains de qui Dieu a confié les destinées de l'Europe? Le roi a d'abord été fou furieux; on Pavait vu vers le Rhin ramené par deux officiers à Berlin. Mais, comme il marchait droit sur Paris, à la tête de son armée, il a fallu inventer autre chose. — < C'est un ivrogne ! c'est un débauché et un débauché gredin ! > Mais ces mensonges-là n'ont pas pris ; on s'en avisait trop tard ; 74 ans ! ce n'est pas l'âge où l'homme tombe dans de tels vices. — < C'est un tartuffe, > s'est-on plus tard écrié. Mais l'hypocrisie n'est qu'odieuse, et à Paris le ridicule seul tue les gens; — On a cherché, encore cherché, toujours cherché, et enfin on a trouvé : Guillaume l'emballeur, Guillaume le pendulard. Cette sublime découverte, la presse l'a proclamée d'un bout de la France à l'autre en sonnant la trompette, en battant la grosse caisse, et d'emblée le plus grossier, le plus absurde mensonge est devenu pour la plus spirituelle

1 J'ai en outre sous les yeux la lettre d'un de mes compatriotes, M. Pétavel-Oliff, du 24 novembre.

des nations un article de foi. Après tout, quand on a injurié la mère, pourquoi ne ferait-on pas du fils un volereau, un maraudeur, un sacre ? On entre bien ainsi dans l'esprit de son rôle. Seulement, à le jouer on s'expose à de certains dangers, et je veux à ce propos raconter à mes lecteurs français (si j'en ai jamais), une petite histoire.

Un lord voyageait en Irlande. Son domestique était un Allemand. Dans une contrée déserte, trois voleurs se précipitent sur lui , saisissent son cheval par la bride et le somment de mettre pied à terre. < A moi ! Michel, > s'écriet-il ; mais Michel ne bougea pas. Le lord, qui n'avait pas d'armes, est forcé de se rendre. Les voleurs lui enlèvent son or et sa montre. Gomme ils s'en allaient, il leur dit : < Voici une guinée qui vous a échappé ; rossez-moi ce gaillard-là, et je vous la donne. > Nos trois compagnons frappent cà coups redoublés sur le bon Michel ; mais lui riposte des poings et des pieds, les terrasse, les assomme à demi, leur enlève leur butin et les met en fuite. < Que diable ! lui dit son maître, pourquoi n'es-tu pas venu à mon aide, quand ces brigands se sont jetés sur moi? > — < C'est, monsieur, qu'il fallait d'abord que je m'échauffe. >

Les Français, à force de méchantes plaisanteries et d'odieuses injures, n'auraient-ils point échauffe le Michel allemand, et ne paient-ils point un peu cher leur intempérance de langage?

Examinons maintenant en détail les conseils et les reproches qu'on adresse au roi et à son armée.

1° Cruautés

Le premier conseil, c'est de pratiquer un peu mieux l'humanité et l'honnêteté. On reproche aux troupes allemandes de se livrer sans scrupule à toutes sortes de cri-

mes (les sept pasteurs); leur férocité n'a d'égale que celle des Huns et des Tartares (M. Franck); c'est une guerre impie et scandaleuse (M. Delmas).

Pour se faire écouter du roi, il aurait fallu, d'abord, reconnaître franchement que jusqu'à la république, son armée avait donné un exemple inouï de discipline et de moralité ; puis, avouer qu'en appelant toute la nation à se défendre à outrance, on avait radicalement changé les conditions de la lutte.

En effet, quand je parcours le registre que les Français dressent des crimes des Allemands \ je n'hésite pas à biffer toutes les représailles, conséquences fatales de la guerre de partisans. Les Allemands, comme nous l'avons dit déjà, ne les ont nullement poussées à ce degré de monstrueuse atrocité qu'avaient atteint les Français en Espagne, et les Français se tairaient s'ils voulaient bien se rappeler qu'en juillet dernier, quand des deux parts personne ne songeait encore aux francs-tireurs, ils menaçaient du sort du Palatinat les Badois et tout spécialement leurs femmes, parce qu'ils se permettaient de rester fidèles à la grande patrie allemande a .

Ajoutons aux représailles par le sang et par le feu, les dommages qu'entraîne nécessairement à sa suite un long siège. Les Parisiens, quand ils font une de leurs innombra-

1 J'ai devant les yeux, outre de nombreux articles de journaux : Recueil de documents sur les exactions, vols et cruautés des armées prussiennes en France. Bordeaux, 1871. — Héhelle, père, de Paris, Exactions, cruautés et barbaries des Prussiens en France, 1792, 1815, 1870. Parthenay. — La campagne de France en 1S70, d'après des documents officiels. l re série, Genève.

* S'il faut en croire des officiers prisonniers dans le sud de l'Allemagne, l'ordre avait été donné de brûler et raser Carlsruhe, qu'il se fût ou non défendu. — Un haut fonctionnaire de la république disait à un de mes amis : « Quand nous reprendrons les armes contre l'Allemagne, nous tuerons tous les hommes et violerons toutes les femmes. »

bles révolutions, construisent leurs barricades avec les voitures et les meubles de leurs concitoyens. Qu'ils permettent donc au soldat allemand, en pays ennemi, d'user pour se fortifier, pour s'abriter et, par — 15° C, pour se réchauffer, de tout ce que peut lui fournir une maison abandonnée.

Mais nous devrions avant tout passer au crible d'une sévère critique les crimes dont on accuse les Allemands ; car il en est une foule qui sont de vaines fictions résultant ou d'exagérations absurdes, ou d'erreurs plus ou moins involontaires, ou de calomnies inventées à plaisir.

Voici, pris entre mille, quelques exemples des unes et des autres.

Exagérations. Dire qu'à Bazeilles se sont renouvelées, dans un petit espace, les horreurs du sac de Magdebourg (M. Frank), c'est une de ces phrases à effet qui sonnent creux. Comment établir la moindre comparaison entre une cité qui s'était loyalement défendue et qui, après sa reddition, a été mise à feu et à sang par les vainqueurs, et ce Bazeilles où les Bavarois voyaient leurs blessés jetés dans les flammes par les habitants, et leurs infirmiers tués à bout portant ? Il faut, en vérité, être bien à court d'arguments pour en relever de pareils.

Erreurs. Je lis dans le Recueil de Bordeaux : < A Garches , à Saint-Gloud , à Sèvres , à Bougival , à Villeneuve- Saint-Georges , toute la jwpulation qui était restée, a été enlevée de force et conduite à Versailles et à Corbeil, sans pouvoir rien emporter que quelques vêtements ; leur mobilier a été pillé et détruit. > Mais que dit en février la Liberté, qu'on n'accusera pas de ménager les Prussiens?

< Nous avons causé avec plusieurs habitants notables de Villeneuve-Saint-Georges , où toutes les denrées alimentaires, le pain, le beurre, le fromage, etc., se vendent encore à des prix modérés, bien que les Parisiens s'y présentent

déjà en foule, pour faire des achats. D'après le dire des habitants eux-mêmes , les Prussiens se seraient abstenus de toute espèce d'excès dans cette localité, qu'on nous avait dénoncée comme ayant été saccagée par eux. Toutes les maisons habitées ont été respectées ; celles abandonnées par leurs propriétaires ont été, au contraire, mises à sac et débarrassées de leur mobilier. >

Je reçois d'un protestant du Havre, très-français, une lettre assez vive où se lisent entre autres ces mots : < Le prince royal de Saxe, avant de quitter Enghien où il occupait la maison de M. D. D., a fait enlever tous les meubles, les bronzes, etc., pour les transporter en Allemagne. Jugez de ce que faisaient les soldats. J'en aurais long à vous dire S'il fallait raconter les faits dont je suis sûr. — Trois jours après m' arrivent de la même main ces lignes : < C'est une autre maison qui a été maltraitée, et le prince de Saxe n'y était pas. > Et voilà comment on est sûr des faits qu'on raconte !

Le Daily-News avait ébruité l'affreuse histoire d'un capitaine de francs-tireurs brûlé vif près de Dijon vers la fin de janvier. Le cadavre était resté exposé aux regards de tous; des milliers de personnnes arrivaient en procession pour se repaître de cet affreux spectacle ; toute la contrée était émue, indignée, exaspérée. Le 15 janvier, des officiers français dressent une enquête pour constater cette atrocité, et y appellent deux médecins prussiens. Que découvre-t-on? Que le capitaine a été frappé d'une balle, que la blessure était mortelle, que la mort a dû être instantanée et que le projectile est une balle Minié! Que s'était-il passé? Cent cinquante francs-tireurs occupaient le château de Percilly ; ils sont cernés par tout un bataillon d'ennemis ; on les somme de capituler ; leur commandant les engage à se rendre; ils tirent sur lui et le tuent dans l'escalier; le château est assiégé, on y met le feu, et le corps du commandant est à demi consumé au lieu où il était tombé. Garibaldi n'en a pas moins, dans ses proclamations,

dénoncé à toute l'Europe l'infâme conduite des Prussiens liant à un arbre et brûlant vif un franc-tireur'.

Je passe aux calomnies bien qualifiées.

La prise de Châteaudun devient un mythe. Voici le Petit Moniteur universel (n° 58) qui nous donne un article sur les saturnales dont cette ville a été le témoin. Le général de Wittich, le duc de Saxe-Meiningen et un prince Albert quelconque, après un splendide souper de 70 couverts, mettent eux-mêmes à l'hôtel le feu, qui se communique à 235 maisons. Or, la Gazette de la ('voir (n° Gl) établit que le prince Albert est entré dans la ville pour prendre des ordres et en est sorti immédiatement ; que le duc a dîné paisiblement chez son hôte, qu'il a fait asseoir à sa table; que l'incendie, allumé par des obus, a été attisé par un vent de tempête, et que les gens du duc ont réussi à préserver la maison où il avait son quartier.

Dans le récit de ces saturnales figurent des Bavarois, vengeant par des atrocités leurs 2,000 frères qui avaient péri dans l'assaut. Mais les pertes des Allemands ont été de 126 morts et blessés, et de Bavarois il n'y avait qu'une batterie. Puis viennent un soldat ivre grimpant sur un autel et en tombant, une nonne béroïque, le général von der Tann volant deux montres, etc., etc. Le Moniteur se sou- . vient du conseil de Figaro: < Calomnions, calomnions toujours ; il en restera quelque chose, i

C'est une calomnie que Y histoire des 200 francs-tireurs, faits prisonniers près de Nancy, et qui auraient dû chacun creuser leur propre fosse.

C'est une calomnie que les 700 jeunes filles qui auraient

1 Gazette (VAugsbourg, 25 février. — Ce journal n'a pas nie ou du moins expliqué l'histoire de l'ambulance d'Hauteville dont les Allemands auraient massacré les deux médecins et les quatre infirmiers. D'autre part le général français Cremer a avoué qu'un médecin badois avait été tué à Nuits pendant qu'il] soignait les blessés.

disparu de Versailles pendant les premières semaines du séjour des Prussiens dans cette ville.

C'est une proclamation calomnieuse que celle de M. de L'Hébergemont aux paysans de la Bretagne : < Éventrer les femmes, égorger les enfants.... brûler les églises, briser les statues de la Vierge Marie... telle est la manière dont font la guerre.... les hordes sauvages de 1' Allemagne protestante. >

Les calomnies, les erreurs et les exagérations de la presse française sont parfois réfutées et redressées par cette même presse, quand la puissance de la vérité fait taire un instant sa haine des Prussiens. Nous avons cité plus haut Villeneuve-SainMïeorge. Voici ce que nous lisons dans le Soir, en février :

x Les renseignements commencent à nous arriver sur l'état de la province.

< Le département de POise a peu souffert. Les chevaux réquisitionnés au commencement de Vinvasion ont été rendus pour le service de la culture.

< La Beauce, au contraire, a été fortement réquisitionnée. Le département de la Somme a également beaucoup souifert des exactions prussiennes.

< Le département de Seine-et-Oise a été aussi fort éprouvé par les réquisitions : toutefois les travaux de labour ont pu être faits presque partout .

< Nous avons des nouvelles du département de Seine-et- Marne, par un voyageur entré hier à Paris. L'arrondissement de Meaux a été fortement réquisitionné par Y armée prussienne; cependant les propriétés particulières ont été préservées, et les travaux de la terre ont pu être menés' à bien. Les labours ont été faits, autant que la rareté des chevaux le permet. >

Les Prussiens ont pillé, dit-on, les bibliothèques de Saint- Cloud et de Versailles. Le fait est-il vrai? Je l'ignore. Mais avec cinq milliards on achète tous les livres qu'on veut.

tandis que les administrations des musées de peinture et d'antiquités ne se dessaisissent à aucun prix de leurs trésors. A la place de ces brigands de Prussiens, j'aurais donc volé des tableaux et des cdts, et non des livres. Or, que nous dit, en février, la Correspondance Havas?

« Des employés supérieurs des musées de Versailles et de Saint-Germain ont pu venir à Paris et démentir tous les bruits qui ont couru depuis l'investissement sur les dégâts ou les déprédations dont on accusait l'armée prussienne. Au moment de son arrivée à Versailles, le prince royal de Prusse exigea l'ouverture du musée tous les jours, en laissant la direction à l'ancien conservateur, M. Soulié. Au bout de quelques jours, on s'aperçut que deux petits tableaux d'une médiocre valeur artistique avaient disparu, ainsi que quelques médailles de l'époque de Louis XIV. M. Soulié parla de ces soustractions à l' état-major royal, et obtint aussitôt que les salles ne seraient plus ouvertes au public que le dimanche. Depuis lors il n'y eut plus ni un vol, ni un dégât à constater. Versailles, aujourd'hui, est donc dans l'état où il était le jour où les Prussiens sont entrés dans la ville.

< Quant au musée de Saint-Germain, que le roi de Prusse, pendant son séjour dans cette ville, visitait fréquemment et qui l'intéressait tout particulièrement, nonseulement rien n'a été touché, maison a pu continuer l'installation d'une nouvelle salle qui a été ouverte depuis l'arrivée des Prussiens. A Saint-Germain, du reste, le musée n'a pas été public, et les officiers seuls ont été autorisés à le visiter.

< On a dit que des peintres allemands avaient suivi l' étatmajor prussien ; c'est la vérité. Un de ces artistes a été chargé spécialement par le roi de faire quelques copies de tableaux du château de Versailles; il s'est mis en relation avec le conservateur, qui lui a donné une salle où les œuvres qu'il devait reproduire ont été déposées, puis remises en place quand les travaux commencés ont été terminés. >

J'ai tenté de recueillir de témoins neutres des renseignements authentiques sur la conduite des Allemands devant Paris. En voici le résumé dans ses traits généraux ; nous indiquerons plus bas les exceptions qui font ombre au tableau.

Des maisons qu'on disait avoir été pillées parles soldats allemands, l'avaient été par des maraudeurs français ou étrangers. Les premiers, même après la paix signée, allaient de village en village avec des chars, enlevant les meubles des maisons désertes, et les journaux de Paris ont dénoncé au gouvernement ces vols effrontés. D'autre part, les armées allemandes sont suivies de bandes de soi-disant marchands qui ont leurs voitures et leurs chevaux et qui cachent leurs larcins sous le manteau de réquisitions régulières. La plupart des propriétaires ne se doutent pas de la fourberie. Les mieux avisés ont recours à la gendarmerie prussienne, qui les protège, mais qui ne peut réprimer efficacement ce maraudage. Il est d'ailleurs certain qu'en plus d'une circonstance ces pillards allemands l juifs ou polonais, se sont déguisés en officiers pour emballer paisiblement les meubles précieux d'un château.

Les maisons abandonnées par leurs maîtres ont été saccagées. Les Allemands qui doivent y passer une nuit, en enfoncent la porte, et, le lendemain, après leur départ, arrivent les voleurs dont on leur attribue généreusement tous les dégâts.

Lorsque le propriétaire est demeuré tranquillement chez lui, ou s'il a laissé à sa place un homme intelligent et honnête, il n'y a pas eu d'ordinaire un meuble d'enlevé ou de brisé. Telle la maison de la veuve d'un général français, M œe de C. ; telles les trois maisons d'un Neuchâtelois, M. D., qui en avait remis la garde à un seul jardinier.

Mais Paris est loin de Neuchâtel, tandis que la Franche- Comté et le Montbéliard sont à notre porte. De nombreux témoins, suisses et français, qui ont visité ces contrées

nous permettent d'apprécier à leur juste valeur les effroyables récits des exactions allemandes.

Le Montbéliard, disait-on, était saccagé et réduit à la dernière misère. Une circulaire, partie de Porrentruy représentait les femmes et les enfants errant sans abri dans les campagnes et mourant de faim. A Bâle, le char de la famine recueillait dans les rues les dons des âmes charitables et les semait de villages en villages dans cette malheureuse contrée. Émus par de tels récits, un petit nombre de familles pieuses réunirent quelques milliers de francs, et M. N. se fit un joyeux devoir d'aller en faire la distribution. Il parcourut tout le pays, de Fahy à Héricourt. C'était dans la première semaine de mars. Que vitil de ses yeux ? A Montbéliard même, la livre de viande se vendait 50 centimes (à Neuchâtel 70), et le pain, le beurre, le porc, le saindoux étaient moins chers que chez nous. Aussi M. N. eut-il de la peine à répartir ses quelques mille francs, et il n'hésite pas à dire que tous les récits qu'on a faits de l'extrême misère où les Allemands auraient réduit le Montbéliard, est < un inique mensonge. > Je ne sais si les familles qui excitaient plus spécialement sa sympathie, avaient su, par leur piété et leur douceur, gagner le cœur des Allemands. Mais partout où il est entré, on ne se lassait pas de lui dire combien les Prussiens s'étaient conduits honnêtement avec chacun. Partout on lui répétait, et il en a été profondément ému, que, sans une seule exception, il suffisait de se comporter avec droiture envers eux, pour qu'ils ne vous donnassent pas le moindre sujet de plainte. Une femme lui disait : < Ils aimaient tant les enfants qu'ils partageaient tout avec eux. > Aussi les regrettait-on dans la plupart des familles où ils avaient séjourné quelque temps. Ils témoignaient une estime particulière à celles où ils rencontraient des habitudes religieuses : à la vue d'une Bible sur une table dans une salle de réunion, ils s'écrièrent à l'instant : < Gute Leute, brave Leute. > Enfin, jusqu'en février et à la fin de la guerre, leur discipline, et surtout

leur respect pour les femmes, ont été un objet d'admiration pour leurs ennemis, qui étaient en outre surpris de leur culture intellectuelle. M. N. ne craint pas de déclarer qu'une telle armée représente l'ordre, l'honnêteté et la piété en face de l'anarchie, du mensonge et de la frivolité.

Plusieurs Neuchâtelois, desquels les noms sont à des titres divers bien connus de plusieurs de nos lecteurs, et qui ont visité, eux aussi, la Franche-Comté et le Montbéliard, s'accordent à dire avec M. N. que la conduite des Allemands dans les familles est irréprochable. Un père français n'hésitait pas à déclarer qu'il aimait mieux avoir chez lui vingt Allemands que cinq de ses compatriotes. Mais on se plaint avec amertume des réquisitions, que partout on déclare odieuses. Cependant, dans les villages qu'on disait affamés, les poules et les canards prouvaient par leur nombre, à première vue, qu'il y avait bien quelque exagération dans ces plaintes. Sans doute, dans la ville même de Montbéliard, il y a maintenant 720 familles assistées, les unes chaque jour, les autres chaque semaine. Mais les Allemands ne sont pas responsables de leurs souffrances; car ce sont des ouvriers de fabrique, qui tous gagneraient leur vie si la révolution de Paris n'était pas venue interrompre et faire retirer les commandes.

Au moment de mettre sous presse m' arrive le témoignage très-précieux d'un écrivain français d'infiniment d'esprit, M. Alphonse Karr. Il est assez hostile aux Allemands pour croire, sans examen, tout ce qu'on raconte de leurs razzias de pendules; mais il est assez honnête pour ne pas taire le bien qu'il a vu de ses yeux. < Une chose étrange, dit-il, et à laquelle il doit y avoir nécessairement des exceptions (que cette réserve est bien française !), est celle-ci : J'ai questionné dans les villes, dans les villages, dans les hameaux que j'ai fouillés; partout on m'a fait la même réponse : Ils n'insultent pas les femmes, ils ne s'en occupent même pas. > Et, immédiatement après : <Les pauvres gens qui logent les soldats doivent aussi en nourrir un

certain nombre. Quand ils ont tout épuisé, les soldats leur apportent leur part du produit des réquisitions.... delà viande et du pain. > Suivant l'exemplaire des réquisitions qu'on a montré à M. Karr, les Allemands exigent tant de kilos... ou de l'argent. Mais, sous sa plume, le ou se change insensiblement en et : ce qui n'est pas la même chose l .

Nous venons d'entendre un paysan franc-comtois redouter moins ces Allemands dont la presse fait des monstres, que ses compatriotes, ses défenseurs, ses amis, les gardes mobiles et les francs-tireurs. Entre vingt autres paroles tout semblables, j'en choisirai une que me fournit le Journal de Genève du 3 février. On y lit que les paysans de la commune de Villars émigraient sur le sol suisse, < pleurant et disant que les francs-tireurs les retenaient prisonniers dans leurs villages et les rançonnaient à outrance; ils en étaient réduits à souhaiter Varrivée des Allemands pour les protéger. > Nous avons pareillement appris que ces paysans voient arriver avec effroi leurs compatriotes et avec une secrète joie leurs ennemis, parce qu'ils ont tout à craindre des uns, et n'ont rien à craindre des autres pour leurs femmes et leurs filles.

Un soldat poméranien, fait prisonnier près de Pontarlier, me disait : < Si nous prenions aux paysans quoi que ce soit sans payer, nous serions punis. >

' Plus ça change, plus c'est la même chose. Nice, 1871. — Je suis peiné pour M. Karr de sa page sur les prisonniers prussiens à Neuchâtel. A l'en croire, nous les aurions « traités bien, si vous exceptez les manières affectueuses et la sympathie. » Nos radicaux, au contraire, nous accusaient de leur avoir témoigné beaucoup trop de sympathie. Quant à son soldat malade qui se met dans la position réglementaire pour montrer sa langue au médecin, et qui ne la rentre qu'au bout d'un quart d'heure à l'ordre du médecin qui l'avait oublié, cette plaisanterie divertira infiniment les Français ; mais à nous autres Suisses, qui sommes neutres, elle semblera de trèsmauvais goût et indigne de son spirituel auteur.

Et qu'on ne prétende pas que la Franche-Comté a été privilégiée ! J'ai sous les yeux la lettre d'une Française, qui s'était réfugiée en Normandie et que la guerre a atteinte dans sa retraite. On se battit pendant huit heures à deux kilomètres du village. Enfin, arrivèrent sept Prussiens, qui demandèrent poliment à manger, et qui, en s'en allant, avertirent cette dame de ne pas cacher des francstireurs, si elle ne voulait pas que sa maison fût brûlée. Elle avait vu l'officier tirer son sabre, pour protéger contre ses propres soldats le domestique de la maison, qu'ils avaient arrêté dans la rue. « Il ne faut pas croire, dit-elle, le quart de ce que disent les journaux des déprédations des Prussiens. Ils ne font qu'user des droits de la guerre, et ne font de mal aux habitants que là où on leur résiste avec injures. >

Que disait le Daily News du 15 décembre, de l'arrivée des Prussiens à Dieppe ? < Ils paient tout comptant , ils distribuent des aumônes aux pauvres ; leur conduite est au-dessus de tout éloge. >

Il me paraît que les certificats de probité décernés aux armées allemandes par les habitants mêmes des provinces envahies doivent avoir plus de poids, dans la balance de l'impartiale critique, que les clameurs de membres de l'Institut et de pasteurs qui n'ont point été en contact immédiat avec l'ennemi.

A la voix des Français et des neutres , je ne crains pas de joindre celle d'une feuille allemande, la Gazette de Cologne. Elle pousse l'impartialité si loin que les publicistes français s'arment de ses aveux pour accabler les armées d'outre-Rhin. Le mal qu'elle ne craint pas d'avouer, nous garantit que le bien qu'elle raconte mérite toute créance. Je traduis du 10 décembre les lignes suivantes :

Les Picards sont une superbe race, pleine de cœur et de franchise. Partout où nous avons établi nos quartiers, les habitants se sont liés d'amitié avec nos soldats du Rhin,

vn

et d'une amitié qui allait jusqu'à une cordiale libéralité. Je les voyais à notre 'départ se tenir à la porte de leurs maisons, nous serrer la main et nous suivre du regard. Il y a dans de tels sentiments l'indice de la fraternité qui fera un jour de tous les peuples de l'Europe une seule et même famille. Cette cordialité, sans feinte et sans réserve, me rappelait les impressions ineffaçables que j'ai emportées des environs de Metz. C'était en novembre, le jour de la Toussaint; je parcourais le champ de bataille de Marsla-Tour, vaste cimetière de plus d'une lieue de longueur. Partout où atteignaient mes regards, les tombes étaient parées de verdure. C'étaient les habitants de la contrée qui avaient voulu donner ce triste et doux témoignage de leur reconnaissance à des étrangers, à des ennemis. < Les Allemands, me disaient-ils, sont de très-honnêtes gens; pendant toute la durée du siège, ils se sont montrés pleins d'égards pour nos femmes et nos filles. Tandis que nous étions enfermés dans la ville, les artilleurs attelaient leurs chevaux à nos charrues et cultivaient nos champs. A notre retour dans nos villages, nous voyions déjà verdir nos blés d'automne. > L'Allemand a triomphé du peuple français par sa bonté autant que par ses armes.

Enfin, tout juge, après avoir entendu l'accusation, doit prêter à la défense une oreille non moins attentive. Or, voici quelques bribes de celle qui est éparse dans tous les journaux allemands :

D'après la réponse privée que la Gazette (TAugsbourg a faite à la circulaire du comte de Chaudordy, des prêtres disaient n'avoir jamais vécu si paisibles que depuis que les Prussiens occupaient leurs villages.

Une lettre d'un officier supérieur à Versailles, qu'a publiée le Mercure souabe, résume et complète tout ce que nous venons d'affirmer d'après les sources multiples où nous avons pu puiser :

< Partout, sans exception, où les habitants n'ont commis

aucun acte d'hostilité contre nos troupes, la conduite de celles-ci a été au-dessus de tout éloge, comme des milliers de Français V ont reconnu devant moi et mes amis.... Nos soldats sont sur le meilleur pied avec leurs hôtes, leur rendent toute espèce de petits services et payent tout ce dont ils ont besoin. Dam cent et mille cas, ils partagent d'un cœur joyeux leurs rations avec les pauvres. Trop souvent même leur conduite est trop modeste et polie. Les Français rient sous cape des égards avec lesquels nous traitons les autorités locales, sachant fort bien qu'à notre place ils n'en agiraient pas ainsi.... Les dévastations autour de Paris, dont les Français nous accusent, sont leur propre fait... H est positif que les bourgeois paisibles aiment beaucoup mieux voir arrive?' chez eux les Prussiens que les gardes mobiles et les francs-tireurs.... C'est quelque chose d'effroyable que le système d'éhonté mensonge qui s'est répandu sur toute la France ; pour s'en faire une idée complète, il faut vivre, comme moi, au milieu des mouvements militaires. Cet esprit de tromperie et de mensonge est la vraie cause de la ruine de la France... Un des vices radicaux des Français, c'est de se refuser à voir clair dans les choses les plus simples, dès qu'elles leur sont désagréables, et de rejeter sur autrui tous les malheurs qui leur arrivent. Je ne prétends point que, dans une guerre aussi acharnée, nos soldats n'aient commis aucun excès.... Mais sois certain que ce qu'on t'en raconte, est aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes inventé ou exagéré. Nous autres Allemands ne sommes pas de mauvais drôles, et qui est bon avec nous n'a rien à craindre. Que de fois n'est-il pas arrivé dans cette guerre que les autorités françaises nous ont demandé défaire garder, contre les attaques des Français, les propriétés privées, comme par exemple les vignobles de la Champagne!

Au reste, quels que soient « les crimes > des armées allemandes , les Français feraient bien de ne pas oublier

ceux dont ils se sont eux-mêmes rendus coupables dans cette guerre.

Un médecin suisse raconte dans le Bund (décembre), que le 30 novembre il a vu un médecin militaire français se vanter d'avoir tué plusieurs prisonniers allemands avec son revolver ; que les patrouilles françaises tuent les blessés ennemis qu'elles rencontrent sur les champs ou dans les bois ; que les fuyards se mettent aux bras la croix des neutres 1 ; et que plusieurs Allemands sont morts de balles explosibles, dont une est entre ses mains.

A Wœrth; près de Tours, le 20 décembre; au Mans, le 11 janvier: dans le Montbéliard, du 15 au 30 janvier; devant Paris lors de la sortie du 1!) janvier, et à Saint-Jean, plusieurs officiers et soldats ont été blessés par des balles explosibles, et une lettre de M. Ferry aux maires des arrondissements constate l'usage de ces balles, entre Français, dans l'émeute de l'hôtel de ville.

Je passe sous silence les coups de fusil tirés sur le drapeau parlementaire. Les accusations sur ce point sont réciproques, et jusqu'à constatation, se neutralisent.

Mais j'ajouterai deux faits particuliers, dont le dernier a fait dans l'Allemagne entière la plus douloureuse sensation.

A Châteaudun, le commandant français est un Polonais. La ville était fort peu disposée à se défendre. Le commandant menace de faire fusiller les bourgeois qui ne prendront pas les armes. De la ville ouverte il fait une ville forte, qui est certaine de succomber après quelques heures de combat et qui l'est pareillement d'être bombardée. Les

1 Un membre de l'ambulance américaine de Taris raconte au Time* que, dans la journée du 7 avril, les insurgés s'étaient tait apporter pendant le combat des munitions sous le couvert du drapeau de la croix rouge. « Décidément, ajoute-t-îl, il est temps que la convention de Genève soit dénoncée ou modifiée; car on en a trop souvent fait, dans le cours de cette puerre, un instrument de perfidie. » On, signifie ici la France seule.

Prussiens arrivent. L'attaque commence. Le Polonais, s'adressant en allemand à la compagnie qui marchait sur lui, lui donne à entendre qu'il va se rendre. Elle le suit, est tout à coup cernée et est massacrée. {Gazette d'Augsbourg.) Mais, quelque rage que des procédés pareils puissent éveiller dans le cœur de l'ennemi, les Allemands ne se sont point oubliés (comme le prétend le Courrier de Lyon), au point de jeter des étages supérieurs les blessés français dans les flammes. Nous en avons pour garant un témoin oculaire qui nous est personnellement connu. < Je puis déclarer en toute vérité, écrit un des officiers supérieurs qui ont attaqué et pris Châteaudun, que rien de pareil n'est arrivé à ma connaissance, ni à celle des officiers et des soldats de mon régiment. J'ai bien vu de mes propres yeux des francs-tireurs et des mobiles brûlés sur les barricades. Mais ils y avaient péri d'une balle ou d'un coup de baïonnette, et ils avaient encore leur fusil à la main. L'incendie des maisons voisines les avait atteints et à demi consumés. La population s'était toute réfugiée dans les caves, et elle a passé la nuit dans un grand jardin, situé sur la route de Chartres; c'est nous qui l'avons nourrie. Ici comme partout, on nous a jeté la calomnie à la face. >

Au Bourget, le colonel comte de Waldersee s'avançait à la tête des soldats, quand il voit une main déployer à une fenêtre un drapeau blanc. Il fait suspendre le feu, s'approche de la maison et reçoit en pleine poitrine une balle mortelle. L'officier en second s'élance pour le soutenir et tombe mort avec lui. Si, témoins d'une aussi lâche perfidie, les soldats ont, dans cette rue, fait périr des innocents avec les coupables , quel est le Français qui osera leur en faire un crime V

J'en appelle à M. Delmas lui-même et aux sept pasteurs : N'ont-ils pas méconnu les torts des Français, exagéré ceux des Allemands, et n'ont-ils pas ainsi, de concert avec mille autres contribué puissamment à attiser la haine des vain-

eus qu'ils auraient dû apaiser et calmer? Se sont-ils élevés au-dessus des préjugés de leur nation? En quoi leur langage diffère-t-il de celui des journalistes? En quoi ressemble-t-il à celui des prophètes hébreux?

Mais, nous diront les Français, nous avouerons, s'il le faut, que la guerre de partisans excuse de cruelles représailles, et que les Allemands sont moins redoutés du paysan inoffensif que nos francs-tireurs. Encore reste-t-il vrai que leur système d'exactions est odieux et qu'une multitude d'entre eux sont des pillards, des brigands.

2° Exactions

Les Français, dans leurs accusations, confondent sous ce titre quatre choses très-différentes : les réquisitions en nature, les contributions en argent, les impôts réguliers et les amendes, et ils y ajoutent les vols.

a) Réquisitions. Une armée en pays ennemi vit des réquisitions faites dans les contrées qu'elle occupe, et de provisions qui lui arrivent de sa patrie. Or, il ne s'est jamais vu, dit l'officier allemand dans le Mercure souabe, < que, pour épargner le pays envahi, les trois quarts des objets nécessaires à l'entretien des troupes soient amenés de la patrie du vainqueur ou achetés de V ennemi contre argent comptant > L'administration militaire a, en effet, exécuté dans cette guerre de vrais prodiges K Pour alimenter sur

1 Correspondance de Berlin, février. — « On pourra juger des difficultés de cette tâche colossale, par un simple aperçu de l'approvisionnement quotidien de l'armée de Paris. Il faut, chaque jour, pour les besoins de cette armée : 148,000 pains de 3 livres, 1 ,020 quintaux de riz ou d'orge, 595 bœufs ou 1,020 quintaux de lard, H4 quintaux de sel, 9,600 quintaux d'avoine, 24,000 quintaux de

le territoire ennemi, jusqu'à 200 lieues et plus de la mèrepatrie, quatre grandes armées et d'innombrables détachements, il a fallu une puissance d'organisation, une continuité d'efforts, une sûreté de prévisions, une entente et un soin des détails dont jamais aucune intendance n'avait encore approché.

Mais, malgré toute son activité, l'intendance prussienne n'a pu épargner aux départements français la lourde charge des réquisitions sans paiement. Elles sont une des fatales nécessités de la guerre, et la puissance qui l'a déclarée n'a pas le droit de les reprocher à l'ennemi. Ce qui est criminel, ce sont les déprédations. Or, les Français impartiaux conviennent que les réquisitions de denrées que font les Prussiens ne sont aggravées par aucun excès : < Ce sont les razzias de l'Afrique, m'écrivait-on, le 16 octobre, mais sans pillage; car cela est fait avec ordre. > On a toujours laissé aux mains des fermiers qu'on dépouillait de leurs bêtes de culture, des bons dont le traité de paix déterminera le mode de remboursement.

b) Les impôts. Dans les contrées conquises et momentanément administrées par eux, les Allemands ne pouvaient prendre à leur charge les frais de police , de justice , de culte, d'écoles. Ils ont donc perçu les impôts ordinaires que les populations en temps de paix auraient payés à leur gouvernement. Mais les Français, dans les journaux et

foin, 28,000 quarts d'eau-de-vie ou liqueurs spiritueuses. La fourniture du tabac est livrée tous les dix jours avec la même régularité. Chaque corps d'armée (de 25 à 30,000 hommes) reçoit pour dix jours 60 quintaux de tabac à fumer, 1,100,000 cigares pour soldats et 50,000 cigares pour officiers.»— M. Thiers en 1840 expliquait dans la chambre des députés qu'il était possible d'approvisionner Paris et ses treize cent mille habitants pour soixante jours, mais que les 250,000 ennemis qui assiégeraient la capitale, seraient contraints par la famine de lever le siège avant le trentième ou au plus tard le cinquantième jour.

dans des lettres privées qui nous ont été communiquées, n'ont point fait la distinction entre l'impôt et la contribution. En Alsace, on a cité comme une odieuse exaction une somme de 1,600 francs qu'ont dû payer par mois les 800 habitants du Ban de la Hoche. Mais 1,000 multiplié par les 12 mois de l'année donne 19,200; or, le chiffre moyen de l'impôt est en France par tête de 50 à 55 francs; 800 multiplié par 50 donne 40,000, -et ces monstres de Prussiens prélevaient ainsi sur un village la moitié de la somme qu'en temps ordinaire il aurait versé dans les caisses de l'État.

c) La contribution est arbitraire. Elle doit sans doute se proportionner à la population et à la richesse supposée des villes ou des départements. Mais elle n'en sera pas moins très-légère ou très-lourde selon la bonté de cœur ou la dureté du général qui en fixe le chiffre.

En somme, les contributions des Allemands , à les en croire, ne seraient que des douceurs au prix de celles que les Français ont prélevées sur l'Allemagne pendant deuxsiècles. Le Mercure souabe a même pu dire (avant la capitulation de Paris), qu'elles u atteignent pas le chiffre de celtes <pc a payées aux généraux de Napoléon i er , telle nu telle de nos grandes villes à elle seule, et lorsque ï argent avait beaucoup plus de valeur. >

J'ai vu dans les journaux français que, fort souvent, le premier chiffre qui était énorme, ne tardait pas à être réduit sur les réclamations des autorités locales. C'est ainsi que le roi a abaissé des deux tiers la contribution d'un million imposée au département de la Seine-Inférieure.

Souvent aussi les ordres très-durs du général sont exécutés par ses subordonnés avec une excessive douceur. Épuisée par des réquisitions de tout genre, la ville de Montbéliard est condamnée par le général de AVerder à payer 380,000 francs. C'était une somme modique auprès de celles que Ney faisait payer à Heilbronn, et Montbéliard

aurait trouvé sans peine à l'emprunter à Bâle ou ailleurs. Mais le commandant de place , la jugeant exorbitante , se refuse à exécuter Tordre de son général. Qn cherche et trouve un officier plus docile. Que fait celui-ci ? Il reçoit 20,000 francs qu'on avait sous la main, et pour le solde... il prend hypothèque sur la bibliothèque et le musée ! Il y met les scellés, qu'on brisera lors de la signature de la paix, et la paix emportera avec soi tous les arriérés.

Parfois même les Allemands font preuve d'une extrême débonnaireté. J'ai lu dans un journal de Lyon l'anecdote suivante. Une petite ville est frappée d'une contribution de 20,000 francs. Le conseil municipal déclare être dans l'absolue impossibilité de la payer. Le commandant fait arrêter le maire et son adjoint, et les envoie en prison. Le lendemain, il les appelle devant lui : < Payez. > — « Nous ne pouvons. > — < Je vous mets au pain et à l'eau. > Le jour suivant, ils comparaissent de nouveau devant l'officier : < Payez. » — < Nous ne pouvons. > — < Je vous enverrai demain en Allemagne. > — Le lendemain, même sommation, même refus. Sur quoi, l'officier leur dit : « Eh bien! retournez en paix chez vous. >

Voici ce que raconte de Dijon un journal très-français, le Progrès de Soi» h -et- Loire. Après la prise de cette ville, le général allemand de Werder fit, avec le conseil municipal, une convention et exigea une somme de 500,000 francs pour garantie de la fidèle exécution du traité. Mais il en restitua bientôt 200,000, qui servirent à alléger les souffrances de la classe ouvrière, et le jour où il quitta la ville, il renvoya les 300,000 restant. Est-ce des généraux français, faisant la guerre au delà du Rhin, que M. de Werder a appris à rendre l'argent qu'il s'était fait payer V

M'objectera-t-on les 17 millions imposés à Rouen ? Mais ils sont un mythe, et ce mythe jette un jour lugubre sur l'insondable démoralisation de la France, républicaine ou impérialiste, peu importe. La ville était au pouvoir d'un comité formé de patriotes ardents, grands orateurs de clubs.

Le conseil municipal avait bien résolu de résister à Pennemi, mais c'était à ce comité à organiser la défense. Tout ce qu'il sut faire, fut de décréter que les bourgeois iraient à rencontre des Prussiens, armés de < piques en fer forgé! > L'ennemi approche : l'intendance abandonne les soldats, qui n'ont rien à manger; le général s'enfuit avec la troupe ; le préfet disparaît ; 200 hommes de la lie du peuple, et parmi eux des forçats libérés , enfoncent l'arsenal et dirigent sur l'hôtel de ville une fusillade de plusieurs heures. Les hâbleurs, en s'enfuyant,vont répétant que la ville s'est vendue aux Prussiens pour 17 millions; c'était calomniera la fois amis et ennemis. Le major Sachs entre sans coup férir dans la ville, et s'écrie : < Ah! vous avez en même temps la révolution et l'occupation étrangère : c'est trop 1 ! > Mais la calomnie ira son chemin, et l'on parlera partout de la monstrueuse contribution de 17 millions que Rouen a dû payer aux Allemands.

d) Les amendes rentrent dans les représailles de la guerre de partisans.

A Epernay, un officier de cuirassiers est tué par trahison : la ville est condamnée ou à livrer le meurtrier ou à payer 50,000 francs.

St-Calais, où les francs-tireurs avaient fait une courte tentative de défense, a dû payer 20,000 francs, qui ont étéréduits à 15,000 K

Étampes, pour un fil télégraphique coupé, a été frappé d'une amende de 40,000 francs; mais on l'a bientôt diminuée de moitié 3 .

A Nemours, les mobiles enlèvent 47 uhlans attablés dans une auberge; le quartier de l'auberge est incendié, et la rançon du maire et de trois notables fixée à 100,000 fr. 4

1 Journal de Genève du 14 janvier.

2 Recueil de Bordeaux, p. 54.

3 Idem, p. 30.

4 Idem, p. 22.

Mais les Français eux-mêmes, à ces exemples de sévères représailles, opposent l'anecdote suivante que j'aimerais, si possible, à sauver de l'oubli. Je l'ai trouvée dans le Courrier de Lyon, qu'on m'avait envoyé de France pour me convaincre des atrocités commises à Châteaudun.

Un poste important du corps d'armée allemand, qui occupait Gray et Dijon, était établi à Renève. Pendant la nuit éclata un coup de feu sur la place où était installé le corps de garde. L'officier alla réveiller le maire et imposa à la commune une amende de 5,000 francs. Le jour même, le prince de Hohenlohe arrivait à Renève. Le curé lui raconte l'aventure de la nuit, et fait remarquer qu'on ne sait même pas si c'est bien un Français qui a tiré cet innocent coup de fusil. Quelques jours après arrive chez le curé un officier qui lui remet, contre quittance, 4,000 francs. Voilà, ce semble, un trait qui jure avec cet esprit de brigandage dont on prétend qu'est possédée l'armée allemande.

Cependant, que se passe-t-il dans le cas, assez rare, où une ville ne peut, ne veut pas payer la somme dont elle est imposée à un titre quelconque. < On la livre au pillage, > disent les Français sans autre explication, et le lecteur s'indigne. Mais le pillage des Allemands est comme leur tonnerre que nous a décrit Heine: il ne ressemble à celui d'aucune autre nation: il est un peu lourd sans doute, mais calme, méthodique, honnête. Un officier apparaît avec sa compagnie et avec dix, quinze, vingt voitures, fait choix des maisons qui ont la plus riche apparence, place deux factionnaires à la porte, envoie une demi-douzaine de soldats avec des emballeurs dans le salon, évalue les pianos, pendules, sophas qu'il enlève, les fait charger sur les voitures, puis va d'une maison à l'autre, jusqu'à ce que la somme voulue soit complète. D'ailleurs, pas un acte de violence envers les propriétaires, pas une parole inconvenante à leur femme ou à leurs filles. On leur laisse la quittance des objets qu'on emporte, et le soin de s'en faire rembourser la valeur par

les autorités desquelles le mauvais vouloir ou l'impuissance les ont exposés à ce dommage.

Mais ce pillage se produit parfois dans des circonstances qui le rendent véritablement odieux. Ainsi, dans le Montbéliard est une famille neuchâteloise qui a créé dans un village une fabrique d'horlogerie ou plutôt de boîtes à musique. Pendant la guerre, elle avait transformé sa maison en une ambulance, s'était réfugiée dans une dépendance et soignait depuis plusieurs semaines cent cinquante blessés. Ce village, qui est pauvre, est imposé d'une somme dont j'ignore au juste le chiffre, mais qui dépassait 10,000 fr. 11 ne peut la payer. Un officier y arrive, voit une vaste maison qui indique une certaine richesse, et veut commencer par là le pillage. On lui représente en vain que cette famille n'est point française et qu'elle soigne une foule de blessés allemands : l'argent en caisse fut enlevé, ainsi que toutes les boîtes à musique.

Bien plus odieuses encore seraient : la contribution de 200,000 fr. imposée à Remiremont (Vosges) qui n'a que 5,000 habitants : ou les réquisitions faites pour une somme équivalente à Yillers-Sexel (Haute-Saône), village de 1,250 âmes, déjà ruiné par la guerre; ou la rançon de 80,000 fr. exigée du propriétaire d'un château de l'Oise? Mais ces chiffres sont-ils exacts? J'en doute fort, ou ils s'expliquent par certaines circonstances tout exceptionnelles.

L'argent qui provient de ces contributions par paiement régulier ou par pillage , n'entre pas tout entier dans la caisse du régiment. On nous dit que le cinquième reste aux mains des officiers et des soldats. L'exemple de la Seine- Inférieure semble indiquer d'ailleurs que l'appel au roi est toujours ouvert.

Reste la question de ce qui est vol aux yeux des Français, butin au dire des Allemands.

Où est la limite entre le butin qui, la guerre admise, est autorisé par l'usage, et le vol qui est toujours défendu?

Nous avons vu qu'avant Sedan les Allemands payaient comptant tout ce qu'ils prenaient à l'ennemi, et aujourd'hui encore nombre d'entre eux (comme nous le savons positivement de ceux qui occupent le Montbéliard) peuvent à juste titre se glorifier d'être restés fidèles à leur première règle de conduite. Cependant il faut bien que la discipline de l'armée se soit sur ce point singulièrement relâchée pour que les Français éclatent de toutes parts en plaintes aussi amères et aussi ironiques contre les larcins et les act es de brigandage de leurs vainqueurs ? A les en croire, ce qui était au début la loi, serait devenu l'exception.

Faisons la plus large part possible aux exagérations et aux calomnies habituelles des journaux français. Rappelons la confusion qu'ils se plaisent à faire entre les maraudeurs des deux partis et les soldats allemands. Insistons, si l'on veut, sur l'excessive infirmité de la nature humaine. La statistique nous dirait quelle est en Europe la moyenne des crimes commis en temps de paix, pendant sept mois, par un million de citoyens. Or, il est bien évident que, malgré toute la rigueur de la discipline prussienne, cette moyenne doit considérablement s'élever pour un million de soldats vivant en pays ennemi, au milieu de francs-tireurs et sous le feu incessant de l'injure

D'ailleurs, je l'ai dit, la guerre de partisans rend le sol-

1 Les Français ne tarissent pas d'allusions sur les traces peu agréables à l'odorat que les Allemands laissent partout de leur passage. Ce qu'on se garde bien de .rappeler, c'est que les voyous de Paris ne sont point les seuls à désigner du nom de prussien la partie la moins honorable du corps humain. N'est-il pas infiniment probable que les Allemands ont eu connaissance de cette ignoble plaisanterie; qu'elle les a irrités, et que ne pouvant y répondre par de simples paroles ou par des soufflets, ils ont eu recours à une vengeance qui, j'en conviens, n'est pas de bon goût, mais dont les Français n'auraient, certes, pas le droit de se plaindre?

dat féroce La Gazette de Cologne non-seulement reproche à certains généraux une inqualifiable rigueur dans leurs représailles ; mais elle dit que dans les contrées ravagées la guerre devient une guerre de brigands, la violence des réquisitions augmentant nécessairement en proportion directe de l'épuisement de la contrée. Toutefois je ne puis prendre au sérieux je ne sais quel journal bavarois qui proposait de construire en toute hâte de nombreuses maisons de correction pour tous les pillards que la paix fera rentrer dans leurs foyers. Que l'Allemand pose les armes et se retrouve au sein de sa famille : sa vie de brigand lui apparaîtra comme un mauvais réve.

Mais que les Allemands n'attendent pas de moi que, par amitié pour eux, je jette voile sur voile sur leurs méfaits. < Les blessures faites par celui qui aime sont fidèles, > a dit le sage. < L'homme qui flatte son prochain, tend un piège devant ses pas, > tandis que « celui qui reprend quelqu'un, trouvera grâce à la fin auprès de lui plutôt que celui qui flatte de la langue > ou de la plume 2 . D'après les récits que nous font des témoins neutres qui ont passé à Versailles un temps plus ou moins long, ainsi que d'après des correspondances privées, il est hors de doute que la

1 Dans le Nord des paysans français dont les Allemands avaient brûlé les maisons, crevaient les yeux aux blessés. — Au reste, en Alsace, les blessés avaient été, déjà après Wœrth, tués, mutilés, aveuglés par des villageois que fanatisaient leurs prêtres. — La race allemande des assassins de Latour, d'Auerswald et de Lichnowsky, pourrait sans doute un jour commettre sur des Français de semblables actes de férocité. Mais la nation entière pousserait un cri d'indignation et renierait de tels monstres. A Paris, au contraire, vers le commencement de la guerre, le Charivari publiait le dessin d'un zouave qui, en crevant les yeux d'un Prussien prisonnier, disait: « L'un pour Waterloo, l'autre pour Sadowa. » De pareilles plaisanteries seraient impossibles en Allemagne. Le bon goût et le sens moral n'y sont pas assez corrompus pour supporter ce genre d'esprit.

* Prov. XXVII, (J; XXIX, 5; XXVIII, 20.

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gloire des armées allemandes, si pure au début, a été ternie dans la dernière moitié de la guerre par de trop nombreux actes privés de spoliation et de destruction.

Les soldats de la landwehr en particulier, me dit-on, se laissent emporter par l'indignation et la colère. Ils n'ont qu'une pensée : leur foyer domestique; qu'un désir, celui du retour. Ce sont les Français qui, par leur déclaration de guerre, les ont contraints à prendre les armes ; ce sont les Français qui, par leur obstination, prolongent indéfiniment la lutte. Aussi ces pères de famille se battent-ils avec rage, et reviennent-ils furieux du combat. On en a vu, devant Paris, après la grande sortie du 19 janvier, rentrant à minuit dans la maison abandonnée d'un peintre neuchâtelois, en mettre à sac tous les étages. C'est là un exemple de cette rage de destruction que les journaux allemands eux-mêmes ont signalée, blâmée et déplorée.

Quant aux spoliations, les Allemands sont les premiers à dire qu'une habitation déserte est une habitation pillée. Mais on nous cite des maisons qui auraient eu le même sort, et qui pourtant étaient habitées par les maîtres ou gardées par des intendants. A en croire les journaux français, on enlèverait pianos, pendules, tableaux, linge, robes, dentelles. Il y avait, semble-t-il, autour de Paris comme un service régulier d'emballage établi probablement par les juifs de toutes nations qui suivaient l'armée allemande et sans lesquels ce pillage aurait été impossible. Car, pendant un siège comme celui de Paris, quel militaire aurait eu le temps d'emballer avec soin ces meubles et celui de les porter aux gares voisines ? Puis, quand les lignes de chemin de fer suffisaient à peine aux exigences de l'administration militaire, comment ces caisses auraient-elles pu parvenir en Allemagne? Personne n'a pu d'ailleurs nous dire ce que devient le butin acheté par les juifs. Nous savons seulement qu'un juif, qui accompagnait ses côlis par la.voie de Nancy, a été incarcéré dans cette ville par l'administration prussienne, qui a saisi son bagage. Ajoutons

que depuis le commencement de la guerre aucun piano venant de France n'a passé par la gare de Carlsruhe.

Mais, quoi qu'il en soit du sort et surtout du nombre de ces objets de prix dérobés aux Français parleurs ennemis, toujours est-il certain que l'accusation de pillage est la plus plausible de toutes celles qu'ils font peser sur l'armée allemande. C'est là le côté vulnérable de sa gloire; c'est là qu'a faibli cette discipline qui, après le siège de Paris, faisait encore l'admiration d'un journaliste de cette capitale 1 ; c'est là que doit se porter la sollicitude des vrais

1 On lit dans la Presse, des derniers jours de février : « Certes on ne peut nous accuser de prussianisme.... Nous ne pouvons donc pas être suspect si l'évidence nous arrache aujourd'hui un cri d'étonnement et d'admiration. Quelles que soient notre haine et la profondeur de l'abîme où ils nous ont précipités, nos ennemis nous contraignent à nous incliner cette fois devant leur merveilleuse ténacité et l'incroyable persistance avec laquelle ils maintiennent parmi leurs soldats la discipline sévère et les habitudes de travail régulier qui ont été leur véritable, leur principale supériorité.

« C'est qu'en effet, cela est stupéfiant et écrasant à voir, et tous ceux qui sortent de Paris et y peuvent rentrer, en rendent un témoignage éclatant, Quelle armée et quels soldats !

« La victoire, inouïe dans sa persistance et son étendue, qu'ils ont remportée, ne les a ni grisés ni amollis. Maîtres de Paris, de nos forts et de nos armes, vainqueurs du tiers de la France, tenant sous clef toute notre armée prisonnière, et libres de dicter à notre malheureuse patrie les conditions de la paix, les Prussiens ne se sont pas départis une minute de leurs habitudes rigides. Ils travaillent toujours, sans relâche, sans cesse, et rien n'est changé pour eux.

« Tous les jours ils s'exercent, ils manœuvrent, ils s'instruisent et se perfectionnent. Parades, marches, revues, tir à la cible, tout le détail de la vie militaire continue pour eux comme si de rien n'était, et comme si la campagne n'était pas arrêtée.

« Et toujours, au milieu de ces occupations incessantes et supplémentaires, le service régulier se fait; les postes se succèdent, les régiments fatigués sont relevés par des régiments frais; avantpostes, réserves, gardes et grand'gardes, tout fonctionne avec une précision implacable et mathématique, et cette armée victorieuse ne sait pas encore ce que c'est qu'un jour de repos.

patriotes. Car aimer son pays, ce n'est pas nier ses fautes, c'est travailler à l'en corriger.

Les Français, au reste, traitent tout spécialement" de pillards les Bavarois. Ils font au contraire les plus grands éloges des Wurtembergeois et, en seconde ligne, des Saxons. Ils se taisent sur le compte des Prussiens , dont . ils ne voudraient à aucun prix dire le moindre bien.

Les actes répréhensibles qui sont à la charge des armées allemandes, n'ont malheureusement pas pour uniques auteurs de simples soldats. Parmi les milliers d'officiers de tous grades, il s'en est trouvé plusieurs (nous en avons les preuves) qui ont singulièrement élargi la notion de butin. Mais, si je n'entends point lâchement ménager ceux qui devaient maintenir leurs inférieurs dans la voie de la probité, et qui les ont au contraire par leur mauvais exemple excités à piller, je sens d'autre part combien est délicat l'honneur militaire. Aussi je me hâte de dire que dans celles des armées allemandes où ils sont à peu près tous nobles, les officiers ont été soutenus, dans leur lutte contre les tentations de la guerre , par leur esprit de corps

« D'Allemagne, les recrues arrivent sans relâche, relayant les troupes fatiguées, et l'éducation de ces nouveaux venus se fait immédiatement, ponctuellement et promptement. Trois appels par jour, manœuvres, matin et soir, exercice à feu tous les jours ; et toujours la terrible discipline maintenue sévèrement, sans que jamais le moindre relâchement se produise, sans que la moindre infraction soit tolérée. La main de fer de l'autorité militaire prussienne est toujours là, brisant les hommes, broyant les volontés et châtiant sans pitié les moindres écarts.

* Franchissez nos murailles et allez voir, par vos yeux, si ceci est exagéré ! Allez vous en assurer vous-mêmes, et vous reviendrez effrayés et émerveillés de ce labeur sans trêve et de cette activité infatigable. Que la guerre doive recommencer, et l'armée prussienne sera prête en deux heures à reprendre la campagne et nous écraser encore.

« Ce que nous disons iei, nous l'avons vu, et nous revenons stupéfaits de ce spectacle inattendu. Quel exemple et quelle leçon nous donnent nos ennemis ! »

ainsi que par la constante pensée que noblesse oblige. Là (d'après un témoignage que je crois impartial), sur cent histoires de butin illicite qui circulent chez les Français, il y en a quatre-vingt-dix-neuf de fausses, et les maraudeurs déguisés en officiers en expliquent une foule. Mais ailleurs la proportion est tout autre. Je souhaite pour l'honneur de l'Allemagne que l'on dresse de sévères enquêtes sur la . conduite des officiers qui, innocents ou coupables, ont donné lieu à tous ces bruits que la presse allemande elle-même répète et propage. De telles enquêtes font partie, je le sais, de la discipline militaire allemande. Je laisse aux Français le soin de nous dire s'il en est de même dans leurs armées. Sous le premier empire, les généraux les plus fameux par leurs exactions obtenaient le bâton de maréchal comme les plus honnêtes.

Au reste, de tous les vols qui se commettent en temps de guerre, le plus fréquent est pour cent raisons celui de chevaux. Or, dans les dossiers des accusations françaises, je ne trouve mentionné, à ce chapitre, que deux chevaux de luxe dont un général se serait emparé à Giromagny près de Montbéliard. Admettons, malgré le silence de leurs implacables ennemis, que les officiers allemands aient enlevé non pas deux chevaux, mais vingt, mais deux cents, mais par impossible deux mille, et même si cela peut faire plaisir aux Parisiens, vingt mille. Comme les Français ont, pendant les années 1812 et 1813, volé 77,920 chevaux prussiens, il en résulte que l'honnêteté de leurs armées était et est encore de 77,918 à 57,920 fois inférieure à celle des armées allemandes, et comme la Prusse était alors Vàttiée et Y amie de la France, il devient impossible d'établir entre ces deux nations, sur ce point spécial, une comparaison quelconque.

Que le Français, avant d'ôter la paille de l'œil de l'Allemand, ôte premièrement de son propre œil la poutre énorme qui l'aveugle!

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