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III. — L'armée allemande depuis Sedan

Les journées de Sedan dépassèrent toutes les espérances du roi Guillaume. On sait en quels termes il exprima à la reine ses plus intimes pensées :

< Tu connais à présent, par mes trois télégrammes, toute l'importance du grand événement historique qui vient de s'accomplir. C'est comme un rêve, même pour celui qui l'a vu se dérouler heure par heure.

< Quand je pense qu'après une grande et heureuse guerre (Sadowa) , je ne pouvais rien attendre , sous mon règne, de plus glorieux, et qu'aujourd'hui pourtant je vois s'accomplir un acte qui appartient à l'histoire du monde, je m'incline devant Dieu, qui, seul, nous a élus, moi, mon armée et mes confédérés, pour exécuter cette grande œuvrent qui nous a choisis comme instruments de sa volonté. Ce n'est que dans ce sens que je puis comprendre cette œuvre, si je veux louer dans l'humilité les desseins de Dieu et sa grâce. >

La guerre semblait terminée. L'empereur qui l'avait déclarée, était prisonnier avec toute son armée. Les vainqueurs étaient au comble du bonheur, les soldats s'embrassaient en pleurant de joie, les aumôniers parlaient d'un retour immédiat au foyer domestique, et tous auraient renoncé sans hésiter à la gloire d'entrer dans Paris. Mais Napoléon, qui, malgré la régence, était toujours le souverain de la France et l'élu des sept millions , déposa son sceptre avec son épée,et il se mit ainsi dans l'impossibilité de signer une paix qui aurait consommé sa ruine.

En même temps, la république était proclamée le 4 septembre dans toutes les grandes villes de France.

Dans une circulaire du 6, M. Jules Favre formula le programme du gouvernement de la défense nationale : < Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. >

La France ravie répéta tout entière avec enthousiasme ces nobles et belles paroles.

M. de Bismarck exprima sa surprise qu'on ne réclamât pas en même temps de l'Allemagne les frais de guerre \

Cependant les républicains rouges , pour ne pas se laisser devancer par les républicains modérés , ajoutèrent au programme : < Pas un sou de notre bourse. >

Puis M. Gambetta s'écria : < La guerre à outrance ! la guerre jusques au dernier homme ! la guerre jusques au couteau. >

Malheur aux nations qui ont pour hommes d'État des avocats et des orateurs !

Mais après avoir admirablement parlé à la France et à l'Europe, il fallut s'adresser aux Allemands et changer de ton.

M. J. Favre 2 reconnut la France < responsable > de la guerre, < ne prétendit point demander du désintéressement à la Prusse, > et déclara que sa nation < n'avait d'autre ambition que de travailler fraternellement avec ses voisins au progrès de la civilisation. > Mais la France ne peut accepter une paix < déshonorante 3 > et elle offre une indemnité de guerre.

M. de Bismarck, qui a plus que tout autre le droit de dire : <Nous savons ce que nous voulons, cela nous suffit *,> exigeait une cession de territoire.

1 Correspondance du Standard du 13 septembre.

2 Circulaire du 17 septembre.

8 Rapport officiel de J. Favre dans le Journal officiel du 25. * Standard, même correspondance.

Sa pensée était : < Vous nous auriez pris Mayence et trois millions d'Allemands pur sang. Nous gardons avec Metz, qui est votre Mayence, Y Alsace, qui est votre province rhénane, et qui compte sur 1,100,000 habitants, 90,000 seulement parlant le français K >

L'entente était impossible. L'entrevue de MM. de Bismarck et J. Favre à Ferrière, les 19 et 20 septembre, né fit que le constater.

La France s'engagea dans une guerre nouvelle, qui lui a coûté plus de 300,000 hommes, et après cinq mois de combats et de ruines, le même J. Favre a dû accepter les conditions qu'il avait sans raison déclarées déshonorantes.

La guerre continua par la faute seule de la France.

Elle changea complètement de nature. Elle avait été avant la république d'armée à armée, d'État à État ; elle devint de nation à nation. Le gouvernement provisoire organisa de toutes parts des corps de francs-tireurs. Il fit plus : il appela la nation entière sous les armes. Dans une de ces proclamations sonores qu'on écrit dans son cabinet avec enthousiasme et qui doivent élcctriser tout le pays, frapper d'admiration F Europe entière, mais dont on ne calcule pas les conséquences immédiates et pratiques, If. Gambetta livrait < à l'infamie, au mépris public, > traitait de < lâches > tous les Français qui, à l'approche de l'ennemi, ne se défendraient pas < à outrance > avec toutes les armes disponibles, et condamnait à < être mis devant le tribunal de guerre > les préfets et les maires qui n'obéiraient pas à ce décret.

Le roi Guillaume, dans sa proclamation de Sarrebruck, avait promis sa protection aux citoyens paisibles. M. Gambetta d'un mot fait de tous les citoyens sans exception, des

1 De ces 90,000, il y en a 58,000 dans le bassin du Rhône. La Lorraine compte, en 481 communes, 296,000 Allemands, sur une population totale de 1,600,000 âmes.

soldats. L'ennemi a donc le droit de les tuer ou de les emmener prisonniers. Et quand, d'une part, tous les moyens d'attaque deviennent légitimes, même l'empoisonnement, ne sera-t-il pas permis, d'autre part, d'user de tous les moyens de défense l ?

La guerre de guérillas est une guerre atroce.

Se rappelle-t-on comment l'ont faite les Français républicains dans les Calabres, ou les Français impérialistes en Espagne?

Murât était entré le 23 mars 1808 à Madrid. Le couteau faisait périr en secret plus d'hommes que la mitraille, et cinq cents soldats manquaient à l'appel. Murât fit en conséquence afficher cet ordre du jour : < Quiconque sera pris les armes à la main sera fusillé ; de même ceux qui recèleront chez eux des personnes armées. Tout attroupement de plus de huit personnes sera dispersé à coups de fusil, tout lieu où il aura été tué un Français sera brûlé. Quiconque fera ou distribuera des écrits provoquant à la sédition sera fusillé. Les maîtres seront responsables pour leurs domestiques, les marchands et les chefs d'ateliers pour leurs ouvriers, les pères et mères pour leurs enfants, les supérieurs des couvents pour leurs religieux. >

< Le dépit, poursuit Gantù \ d'avoir à faire à un ennemi insaisissable, exaspéra les soldats de Napoléon, qui devinrent aussi féroces dans leur obéissance que les Espagnols dans la défense de leur territoire. Le gouvernement se fit tUt ester par les exécutions qu 'il était contraint d'ordonner, et par les mesures qu'exigeait une guerre flagrante. Il fit une levée de chevaux dans la Vieille-Castille, et ordonna

1 L'auteur anonyme de La campagne de France en 1870 (Genève, Lelièvre, 1871) menace du « poison, s'il le faut, » les armées allemandes, p. 4. — Le doux, le pieux, le royaliste M. de Laprade, de l'Académie française, se déclare prêt à c applaudir » à l'assassin de ce roi Guillaume auquel il assigne une place « entre Bonaparte et Marat. »

» Histoire universelle, trad. franç. t. XVIII, p. 238 sqq.

que le reste fût aveuglé d'un œil ou rendu impropre au service militaire. Les généraux volèrent, et parèrent leurs maîtresses des diamants enlevés aux madones. Il semblait que la conduite du maître, donnât aux soldats le droit de recourir à toutes sortes de ruses; mais ce qu'ils appelaient des stratagèmes blessait hautement la loyauté espagnole, et leur valut non-seulement l'imputation d'arrogance, mais celle de lâcheté.

< Il ne pouvait résulter de là que des représailles terribles : le frère de l'un était tué après capitulation; on violait la ■ femme d'un autre ; on ravissait les filles d'un troisième; et ceux qui avaient été ainsi blessés dans leurs plus chères affections devenaient des brigands farouches. Les femmes se jetaient sur les blessés pour les mettre en pièces, les faire griller sur les charbons, les égorger à plaisir; on empoisonnait le vin des tonneaux et l'eau des puits. A Oporto, à Coimbre, des hôpitaux entiers furent livrés au massacre ; sept cents prisonniers périrent noyés dans le Minho. La licence et la barbarie marchaient front levé avec les envahisseurs qui trafiquaient des femmes. >

Me dira-t-on qu'aujourd'hui les Français ne commettraient plus de telles cruautés et de telles infamies? Je renverrai aux tableaux que M. de Kératry a tout récemment tracés de la chasse aux hommes dans le Mexique.

Voyons maintenant quelle ligne de conduite a suivie le roi de Prusse depuis le jour où M. J. Favre l'a contraint à garder en mains les armes qu'il allait déposer, et où M. Gambetta a soulevé contre lui la nation tout entière?

A-t-il retiré sa proclamation de Sarrebruck ? Aucunement. Elle subsiste en plein et garde toute sa valeur. Aujourd'hui comme au mois d'août, l'armée allemande s'efforce de causer le moins de dommage possible et d'être le moins à charge aux villages et aux villes qui renoncent à se défendre. Elle aimerait à leur faire ainsi vivement sen-

tir tout le profit qu'il y a pour eux à ne pas tenter une lutte désespérée et insensée.

Mais autant elle est pleine de ménagements pour les populations paisibles, autant elle se montre sévère envers celles qui, tout en gardant les vêtements de la paix \ la reçoivent avec les armes de la guerre. A ce genre de lutte il n'y a plus pour l'ennemi un lieu et un instant où il peut reposer en sûreté. Il redoute de tout homme, à distance un coup de fusil, de près un coup de revolver ou de pique. Les apparences les plus pacifiques cachent de sanglantes surprises, qui sont à ses yeux d'odieuses trahisons. Pour y mettre un terme ou du moins un frein, il a recours à de rigoureux châtiments qui répandront une salutaire terreur dans toute la contrée. C'est ainsi que les Allemands incendient sans pitié la maison, le village, le quartier de ville d'où l'on a, sans combat en règle, tiré sur leurs officiers ou sur les simples soldats.

Quant aux francs-tireurs, ils ont l'uniforme, et on devrait donc les traiter comme de vrais soldats. Mais que nous apprend d'eux l'aumônier suisse d'une ambulance en campagne? Qu'il se glisse en grand nombre dans leurs rangs < des aventuriers qui peuvent être aussi dangereux aux amis qu'aux ennemis, ou même des gens qui veulent ainsi échapper au service régulier 2 . > Et quelle mesure vient de prendre contre eux le gouvernement français luimême ? Le général directeur de la guerre, M. Haca a, dans une circulaire, ordonné aux généraux de traduire devant une cour martiale tout homme ou tout groupe d'individus qui se disent francs-tireurs et qui ne justifieraient pas de leur position 3 . Mais si parmi ces gens-là il est des malfaiteurs et des brigands, les Français sont-ils bien venus à re-

1 Par exemple, dans la contrée d'Orléans, depuis que M. Gambetta avait promis son appui au clergé, les paysans tiraient constamment sur les soldats allemands isolés.

2 Liberté chrétienne de Genève du 6 janvier 1871. 8 Journal de Genève du 15 janvier 1871.

procher aux Allemands qu'ils ne traitent pas ces brigands avec le respect dû aux soldats ?

Mesurons d'ailleurs la distance qui sépare de la proclamation de Murât celle des généraux allemands.

Le 17 septembre, le prince royal de Prusse faisait savoir de Meaux au peuple français que, dans chaque ville et village où entreront les troupes allemandes, les habitants sont responsables sur leur vie et leurs biens de tout malheur arrivé par trahison à un soldat allié. Les chefs des divers corps de troupes sont invités à user des représailles les plus sévères, si le droit des gens est encore violé par la population française en quelque manière que ce soit K

D'autres proclamations plus explicites condamnent les francs-tireurs à être pendus ou fusillés, et le village ou la maison qui leur aura donné abri et d'où ils auront tiré sur les Allemands, à être brûlés si le maire n'a pas donné avis de leur présence.

Dans les premiers jours d'octobre, comme les abus commis par les bandes armées se multipliaient indéfiniment, les départements qui en étaient le théâtre furent frappés d'une contribution d'un million. Cette menace, qui d'ailleurs épargne la vie des hommes, a-t-elle été appliquée une seule fois dans toute sa rigueur?

La guerre en se prolongeant a-t-elle peut-être exaspéré les vainqueurs? Voici une proclamation du général de brigade, deRandzau, daté d'Ouzouer-sur-Loire , 23 janvier 1 :

1 Quelques jours plus tard, le 5 octobre, après l'explosion de la citadelle de Laon, qui était une insigne perfidie, le commandant de cette ville menace ses habitants et ceux des villages voisins de fusiller quatre Français pour chaque soldat allemand tué par trahison, tout en promettant sa protection aux gens paisibles. Ce document, que je ne connais que par le Courrier du Pas-de-Calais, est-il authentique ? Je ne sais. Mais il va sans dire qu'il passe aujourd'hui en France pour provenir du Roi lui-même et pour s'adresser à toute la nation française.

8 Elle est citée en preuve des atrocités des Allemands dans le

< Il est arrivé dans les dernières journées que , sur le territoire des communes environnantes, les paysans ont tiré sur nos troupes. S. M. le roi Guillaume, au commencement de cette guerre , a proclamé hautement que cette guerre ne serait pas faite contre les citoyens paisibles, mais contre les forces militaires régulières. Le système de francs-tireurs établi depuis en France, contrairement aux droits des gens, a forcé mon auguste souverain d'ordonner aux commandants des troupes allemandes les mesures nécessaires afin de réprimer ce système qui n'est qualifiable que par le mot meurtre. Le général soussigné commandant à Ouzouer-sur-Loire prévient donc les communes que toutes les fois que des paysans ou des hommes non soldats tireront sur un militaire allemand, la commune respective sera non-seulement frappée d'une forte amende, mais que les maires, adjoints, etc., seront aussi menacés d'être emmenés comme otages; de plus, les fermes, maisons, etc., desquelles les coups seront tirés ou dans lesquelles les armes ou francs-tireurs armés seront trouvés , doivent être brûlées, ainsi que leurs propriétaires prêtant leur concours aux francs-tireurs étrangers devront, selon les circonstances, être punis de la peine capitale. >

Les ordres de représailles , donnés avec réflexion , ont été exécutés avec une inflexible ponctualité. Le roi seul, dit-on, les tempérait ou retirait. Mais je ne vois rien qui autorise à les comparer aux procédés des Français en Espagne ou même en Prusse l .

On m'a opposé les aveux du correspondant de la Gazette de Cologne 7 . M. de Wickede. Il déplore que les Français,

Recueil des documents sur les exactions, vols et cruautés des armées prussiennes en France.

1 Napoléon écrivait au Prince Eugène : « Si vous recevez la moindre insulte dans quelque ville ou village de Prusse, brûlez-le sur-le-champ, fût-ce même Berlin. » (Traduit de l'anglais de Sir Sainclair).

1 Numéro du 5 décembre.

par leurs efforts désespérés, prolongent < une guerre dure, cruelle, qui déjà maintenant (aux premiers jours de décembre) est menée de notre côté avec une rigueur inflexible et même, hélas ! par quelques chefs avec une vraie et injustifiable sauvagerie. > Mais M. de Wickede rejette sur la fierté et la ridicule vanité des Français toute la responsabilité de cette guerre sanguinaire, et le blâme qu'il inflige à quelques généraux ne l'empêche point, dans ce même article, de dire à deux reprises qu'en considérant dans leur immense étendue les résultats de cette campagne, on ne peut qu'adorer avec une humilité et une reconnaissance toujours plus grandes le Dieu qui a pareillement béni les armées allemandes.

Il est d'ailleurs dans la nécessité des choses que la guerre des partisans, en se prolongeant, devienne de plus en plus haineuse et cruelle, de plus en plus lamentable pour l'une et l'autre nation. Mais la nation qui l'a commencée, en savait à l'avance les conséquences effroyables. Elle ne peut donc les rejeter sur son ennemie et lui en faire un crime. En 1S06, Napoléon à son entrée à Berlin disait aux magistrats de la ville : < Vous avez voulu la guerre, vous l'avez. > Le roi Guillaume serait en droit de dire à la France : < Vous avez voulu la guerre de francs-tireurs : vous l'avez. >

C'est là, ce me semble, l'unique réponse à faire à la circulaire du 29 novembre, de M. le ministre français des affaires étrangères : < Acceptez nos conditions de paix , et nous poserons les armes. Cessez votre guerre de partisans, et nous cesserons nos représailles. Mais vous réserver le monopole de tous les moyens d'attaque et nous dicter ceux de défense qui vous conviennent , c'est vous faire la part trop belle. >

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