LA CONQUÊTE
Après avoir accusé en aveugles de tous les crimes possibles les armées allemandes, les conseillers bénévoles s'adressent au Roi et à ses ministres. Ils l'engagent à ne pas < continuer une guerre inutile et cruelle > (les sept pasteurs), une guerre de conquête (M. Delmas). — Mais, en vérité, les Français préparent aux historiens futurs de grandes surprises ! Ils sont vaincus : on ne leur fait point, comme à Louis XIV dans la guerre d'Espagne, des conditions déshonorantes, puisque ce sont celles qu'ils se préparaient à imposer à leur ennemi ; ils les refusent, et, après cela, ils s'étonnent que la guerre < continue. > Le roi Guillaume aurait dû replier ses troupes sur le Rhin ! Évidemment ils se croient hors du droit commun. 11 n'est pas permis de les traiter comme ils auraient traité les autres î
M. Franck aurait certainement sanctionné par ses acclamations ou par son silence la conquête de la rive gauche du Rhin, et il a bien le courage de dire à Guillaume I er que la conquête de l'Alsace serait, de sa part, d'après saint Augustin, un acte de brigandage. — Mais, à ce taux-là, que seraient toutes les gloires de la France?
< Les temps ont changé, poursuit-on. On ne fait plus de conquêtes, mais l'on s'annexe les populations qui vous en expriment le désir par le suffrage universel. Nous nous serions sans doute emparés par la force des provinces rhénanes; mais elles ne seraient devenues françaises que par
une votation > (M. Pétavel-Oliff). — Aux Français je ne puis opposer une autorité plus imposante que celle de leur chef actuel, M. Thiers. Le 18 mars 1867, il disait au Corps législatif: < Le principe nouveau... du consentement des
< nations, est un principe arbitraire, très-souvent menson- « ger, et qui n'est, au fond, qu'un principe de perturbation
< quand on veut l'appliquer aux nations. > Et il avait dit. le 13 avril 1865 : < Si les Badois voulaient, par je ne sais
< quel caprice qu'on rencontre quelque fois chez les peu-
< pies, se donner à la Prusse, est-ce que vous y consen-
< tiriez?... Le droit de disposer de soi n'est pas un droit
< absolu. >
Ce principe est mensonger, dit M. Thiers, et l'application en est parfois odieuse et ridicule. Nous l'avons vu fonctionner de près en 1860, lors de l'annexion de la Savoie. Ce pays devint un immense tripot, où tous les moyens de corruption furent mis en usage pour amener un vote favorable : achat de tout homme vénal quelque peu influent, et surtout des journalistes ; promesses d'argent, de places, de décorations et de titres, de chemins de fer, de routes ordinaires, d'écoles; menaces de destitution et de ruine; déclamations creuses sur le bonheur d'appartenir à la grande nation ; profusion de vin et de liqueurs offerts aux électeurs, et, enfin, votations frauduleuses. Je ne sais plus quelle ville de 2,500 âmes avait donné 2,800 bulletins portant oui K Toutes ces comédies et ces tripotages me sont odieux. J'aime mille fois mieux la force ouverte sans le masque grimaçant de la liberté, que le masque qui prétend voiler la force ouverte. Je sais ce que vaut le suffrage universel : il ne sera jamais ma < religion, > et si la France en a réellement fait la sienne, je la plains de tout mon cœur.
1 C'est ainsi encore que, tout récemment à Paris, lors des élections de la commune, le vingtième arrondissement de 11.000 votants a fourni 15,000 bulletins.