LE ROI PARJURE
< Le roi Guillaume, poursuivent ses conseillers, avait déclaré ne faire la guerre qu'à Napoléon. Depuis Sedan, il l'a faite à la nation française. Il a donc failli à sa promesse; il s'est parjuré. » M. Franck va même jusqu'à le menacer d'un châtiment pareil à celui d'Ananias et de Saphira.
Cette accusation est de toutes la plus odieuse, la plus fausse et la plus accréditée. Elle tombe de soi-même à la simple lecture de la proclamation du 11 août. Mais démentie et réfutée cent fois, < toujours il se trouve, dit M. de Sybel, des gens pour la croire. Répétons-le donc une fois de plus : le manifeste royal déclarait dans les termes les plus clairs et les plus simples que le Roi combattait les soldats armés et non pas les citoyens paisibles de la France. Il promettait ainsi, comme chacun le sait, d'épargner les habitants des villes, des villages, des campagnes, — bien entendu s'ils ne tiraient pas, par derrière, sur ses soldats ! > Ce manifeste prévoyait donc la guerre nationale, qui a éclaté avec fureur, et, d'autre part, le discours du Roi au Reichstag était plein de sourdes menaces contre la France.
C'est M. Jules Favre qui a le premier accusé le roi Guillaume d'avoir violé sa parole. Etait-il de bonne foi en jetant dans le monde une pareille calomnie : sa légèreté est impardonnable. Savait-il qu'il calomniait : sa perfidie est criminelle. Quoi qu'il -en soit , jamais mensonge officiel aussi grossier n'a été accueilli partout en Europe avec une aussi aveugle confiance.
1 Les droite, etc. p. 101.
ti° LE ROI HYPOCRITE
Si le Roi ne s'est pas parjuré, au moins est-il un extravagant qui < affecte de puiser ses inspirations à une source surnaturelle. Vous avez, lui dit M. Franck, introduit dans la politique le langage de la théologie. On va même jusqu'à vous attribuer des sermons où vous combattez la France avec le texte de saint Luc. > (!!!)
D'autres lui reprochent de < se réclamer du nom de Dieu et d'une certaine mission divine, tout en abusant indignement de ses victoires, et flétrissent énergiquement, comme un odieux blasphème, l'invocation du nom de Dieu sur une guerre de conquête et de pillage > (les sept pasteurs).
En vérité, notre Europe, qui se croit et se dit chrétienne, offre aujourd'hui un étrange spectacle. Dans les beaux temps du paganisme, les héros d'Homère, les grands hommes d'Etat d'Athènes et de lioiue, faisaient intervenir la pensée de la Divinité dans tous leurs discours, et voici qu'un prince met en émoi toute la France parce que, dans ses lettres à la reine ou dans ses proclamations, il rend grâces à Dieu de ses victoires. Je conviens toutefois que sa proclamation de Sedan est unique dans l'histoire. Ses triomphes devenaient si extraordinaires qu'il ne savait plus ce que Dieu voulait de lui, et il l'a dit en toute simplicité. On s'en scandalise ! mais était-il possible de s'abaisser devant Dieu avec plus de modestie et de recueillement au milieu des plus enivrants succès? Certes, les siècles futurs ne reconnaîtront pas dans ce langage (avec les sept pasteurs) < une déplorable aberration. > Six mois plus tard, en quels termes ce même roi annonce-t-il de Versailles à l'impératrice la conclusion de la paix? < Le Dieu des armées a partout béni visiblement nos entreprises, et c'est
dans sa grâce qu'il nous a conduits à cette paix glorieuse. Gloire soit à lui! A l'armée, à la patrie ma plus profonde reconnaissance. > Le lendemain, comment termine-t-il, dans la plaine de Longchamps, son allocution aux commandants de la garde? < C'est à cette armée héroïque et surtout à vous, Messieurs, qu'est acquise ma reconnaissance la plus profonde. Cependant n'oublions pas que nous sommes redevables à la Providence, qui a voulu que nous fussions son instrument pour amener de si grands événements historiques. > Il répète cette même pensée, en l'accentuant davantage, dans sa réponse du 3 avril à l'adresse du Reichstag : < Sans doute, il faut payer un tribut de légitime reconnaissance au courage héroïque déployé par les troupes allemandes pendant la guerre, et à ses hauts faits incomparables ; mais avant tout cette reconnaissance doit s'adresser à la manière dont cette guerre a été visiblement dirigée par la Providence, et nous voulons nous efforcer d'agir toujours à l'avenir de telle sorte que sa protection ne nous fasse jamais défaut. > Enfin, lorsque, à Berlin, le Conseil suprême de l'Église vint féliciter le Roi de son avènement au trône impérial et de l'unité de l'Allemagne: < J'envisage, dit-il, la marche progressive du royaume et de l'empire comme l'objet de ma constante prière et je demande le concours de celle des chrétiens évangéliques. >
Que nos conseillers bénévoles, qui connaissent fort peu le souverain auquel ils s'adressent, n'imaginent pas qu'il fait parade de sa piété ! Il est dans sa vieillesse ce que la reine Louise, sa mère, disait de lui à onze ans : < Simple, loyal, intelligent, comme son père. > Ajoutons : intrépide sur les champs de bataille et non moins courageux dans la vie civile, disant ce qu'il pense et sent, ni plus ni moins, sans se préoccuper des rires ou des insultes des esprits iucapables de le comprendre.
Le Roi n'est, d'ailleurs, point seul avec sa foi au milieu de ses généraux, de ses officiers et de ses soldats. Le prince
royal semble à dessein se tenir dans T ombre et le silence; mais nous nous souvenons de la sollicitude avec laquelle, dans la guerre de Danemark, il invitait ses troupes à prendre la Cène avant les batailles. Le prince Guillaume de Mecklembourg-Schwerin, blessé lors de la catastrophe de Laon, écrit à la duchesse : < Remerciez Dieu à genoux avec moi de sa grâce merveilleuse qui m'a sauvé lors de l'explosion, > et en terminant : < Je rends grâces à Dieu à chaque heure, de ce qu'il m'a conservé dans sa bonté. > Lorsque à Gravelotte le Roi reprocha aux officiers leur mépris de la mort, qui causait à l'armée des pertes irréparables, un d'eux répondit : < Sire, en partant pour cette guerre, nous avons tous fait devant Dieu le sacrifice de notre vie. > Un officier supérieur écrivait à son père le 31 mars :
< J'ai pris aujourd'hui la Cène ici, au fort de Rosny, sur un bastion, avec deux cents de mes soldats. Ce culte en plein air a été très-solennel. Ma musique remplaçait l'orgue. > Sont-ce bien là les mœurs d'une race de farouches Vandales? Leur foi n'explique-t-elle point cette conduite irréprochable dont les Français semblent ne faire qu'un très-médiocre cas?
Des officiers wurtembergeois écrivaient à leurs familles :
< La plus grande conquête qu'aura faite le plus grand nombre de nous dans cette guerre, c'est le réveil et l' affermissement de notre foi. La guerre a ravivé chez nous tous le christianisme et accompli dans mille cœurs ce que nos pasteurs avaient en vain tenté. Puissions-nous garder fidèlement ce trésor de la foi chrétienne 1 ! >
Les soldats wurtembergeois de leur côté étonnaient et réjouissaient les aumôniers par leur empressement à écouter la parole de Dieu et même à prendre la Cène. Nos journaux de la Suisse romande ont raconté que, dans l'Allemagne du Nord, les soldats allemands, avant de partir pour l'armée, ont communié dans l'église avec leurs famil-
1 Friedemfestpredigt am 7 J&ârz 1871 von Prœlat D r Kapff.
les. Sur le champ de bataille de Sedan, un Anglais a vu les officiers avertir les soldats, quelques moments à l'avance, qu'ils vont marcher à l'assaut des positions ennemies; les soldats baissaient la tête ou plaçaient la main devant leurs yeux et priaient : puis au commandement : En avant ! ils marchaient à la mort avec ce courage recueilli auquel nul ne peut refuser son admiration. M. le prélat Kapff, à Stuttgart, a pu rappeler aux soldats, le jour de la fête de la paix, les promesses que dans leurs lettres ils avaient faites à leurs parents, de mener désormais une vie nouvelle dans la tempérance et la piété On a pu dire des soldats allemands ce qui se dit des Machabées : < Ils priaient de leur cœur et combattaient de leurs mains 2 . >
Tandis que Ton priait et combattait en France sur le sol français, l'Allemagne priait pour les combattants, et elle célébrait toutes leurs victoires par des cantiques religieux sur les places publiques. Même en 1813, elle n'avait point, tant s'en faut, présenté un tel spectacle. Je l'ai dit et je le répète : Je ne connais pas dans les annales du monde une guerre où l'une des nations belligérantes ait, avant, pendant et après, fait monter au Ciel autant de supplications et d'actions de grâces, et où la piété du peuple entier se soit montrée aussi simple et naturelle, aussi fervente.
Les catholiques eux-mêmes ont été frappés du contraste qu'offraient à cet égard les deux armées ennemies. < Nos troupes, a osé dire en 1870 le P. Marchai, se permettent des jurements à faire dresser les cheveux sur la tête. Beaucoup se livrent à des excès déplorables d'ivrognerie et d'immoralité. Us conservent très-peu de foi. On dirait même à les entendre qu'il suffit de servir l'Empereur pour être dispensé de servir Dieu. L'Allemand est plus mystique et beaucoup plus penseur. Il porte une bible dans son
1 Idem et Begriissungs- und Gcdenkblatt fur die heiml-ehrenden Deutschen Kriegcr.
1 Zwr Eroberung von Paris. Pmligt von D r Ahlfeld. Leipzig.
sac avec un livre de prières, et, dans son cœur comme sur son casque, cette belle devise : Avec Dieu et le Moi pour le pays de nos pères. >
Déjà en 1866, un doyen de Moravie disait à un général prussien de division : < Excellence, je sais maintenant pourquoi vous avez vaincu : vos gens craignent Dieu, et les nôtres ne le craignent pas. >
Cette même foi que des catholiques reconnaissent et admirent chez des armées en majorité protestantes, des protestants la renient. Un d'eux même s'est oublié au point de traiter « d'impie la piété prussienne. > L'esprit d'aveuglement s'est évidemment emparé d'à peu près tous les Français. Ils se scandalisent du mal que fait leur ennemi, et se refusent à voir le bien qui l'honore. Leurs soldats sont dans leur propre pays la terreur des familles; et ils n'ont pas le moindre mot d'éloge pour ces huit cent mille Allemands qui ont, pendant sept mois, fait chez eux la guerre et une guerre de partisans sans que pour ainsi dire une femme ait été déshonorée. Ils ne voient qu'hypocrisie dans une foi qui, sans doute, n'était point assez générale et assez puissante pour transformer tous ces étrangers en des prodiges de sainteté, mais qui du moins les faisaient accueillir sans crainte par tous les paysans. Ils ne comprennent pas ce qu'il y a de grand et d'inouï dans une guerre où les victoires se comptent par dizaines et où l'humilité du souverain victorieux va croissant avec ses triomphes.