‹ Les conseillers bénévoles du roi GuillaumeChapitre 14 sur 25 · V L'ÉVANGILE ET LA GUERRE · texte numérisé non relu

V L'ÉVANGILE ET LA GUERRE

Enfin, on a dit que Guillaume, en prononçant le nom de Dieu, se posait devant l'Europe comme le représentant du protestantisme et s'obligeait à observer les devoirs les plus sublimes de l'Évangile; qu'il péchait donc, non-seulement en faisant une guerre de conquête, mais même en ayant recours aux armes.

Je ne relèverais pas de tels reproches, s'ils ne dénotaient pas, dans notre public protestant, une telle confusion d'idées, qu'il vaut la peine de la dissiper.

Jésus-Christ a dit à ses disciples : < Qui prendra l'épée, périra par l'épée. C'est aux débonnaires que la terre appartient. > Ses disciples lui ont obéi pendant trois siècles; ils se sont laissés conduire comme des agneaux à la boucherie par les païens, et leur patience a été récompensée par la chute des faux dieux et par la possession de la terre romaine. Mais appliquez ce principe aux nations : aucune d'elles ne porte en soi, comme l'Eglise, un principe d'éternelle vérité et de vie indestructible qui lui garantisse la victoire sur tous ses ennemis. Si donc elle ne saisit pas l'épée pour se défendre contre ses agresseurs, elle périra infailliblement. Aussi le précepte de Jésus-Christ n'obliget-il que ses témoins. Gardons-nous de confondre les luttes spirituelles des martyrs pour leur foi avec les luttes psychiques des peuples pour leur indépendance.

Jésus-Christ ordonne à ses disciples de tendre la joue gauche à qui vous a frappé sur la joue droite, et de livrer la tunique à qui vous prend le manteau. Mais il dit aussi de ne pas jeter les perles aux pourceaux. Autrement, quand M. Benedetti, à l'ordre de M. de Gramont, prescrivait au roi Guillaume la plus humiliante démarche, celui-ci aurait dû se montrer tout prêt à se jeter repentant aux genoux de Napoléon? Ou bien, lorsque, le 6 août 1866, l'empereur sommait dans un ultimatum M. de Bismarck de lui livrer Mayence, le ministre berlinois aurait dû lui offrir Coblenz et Cologne, en ajoutant : Prenez-moi la Westphalie et je vous donnerai le Brandebourg! Après tout, un saint n'est pas un imbécile.

Est-ce donc à dire, comme le prétend. Rousseau, que la morale chrétienne dépasse la vérité et ordonne des vertus incompatibles avec l'ordre social?

Nullement. Mais il faut distinguer soigneusement les diverses sphères de la vie, la famille, l'État et l'Église. Au-

trement vous arrivez à l'absurde. Imposez au père le devoir absolu du support et du pardon : il ne châtiera jamais ses enfants, même les plus insolents, et il deviendra la cause de leur éternelle perdition. Appliquez au citoyen le précepte de ne pas juger les autres afin de ne pas être jugé soi-même : jamais chrétien ne sera membre d'un tribunal (je pourrais citer des hommes d'une éminente piété qui ont soutenu contre moi cette thèse) et l'on devrait, de par l'Évangile, fermer toutes les cours de justice ; mais saint Paul a dit que le magistrat ne porte pas l'épée en vain. Dans le domaine de la vie spirituelle, au contraire, les préceptes évangéliques ont leur pleine valeur.

On peut connaître fort bien le Dieu de l'Evangile, et ne pas connaître du tout celui de l'histoire. On peut savoir par cœur le sermon sur la montagne ou les épîtres de saint Paul, et ne pas comprendre les livres prophétiques de l'ancienne et de la nouvelle Alliance. On peut écrire au nom de son peuple ces belles confessions des péchés que toutes nos feuilles religieuses ont reproduites, et n'avoir nulle intelligence des événements dont on est le témoin. Jérémie ne s'arrêtait point à peser minutieusement le plus ou moins d'humanité des actes d'un Nébucadnésar ; il voyait en lui l'épée de Dieu, et dans ses faits et gestes les jugements divins. Mais ni la France protestante, ni la France catholique n'ont eu dans cette guerre leur Jérémie. Il est vrai qu'à remplir la mission de prophète, on risque sa réputation de patriote et même sa vie.

C'est ainsi que les conseils qu'on adresse au roi Guillaume reposent sur des erreurs de tout genre, et que les accusations qu'on porte contre lui sont injustes et calomnieuses.

A tout prendre, ces conseils se réduisaient à un seul :

< Laissez- vous battre, » et ces accusations à une seule :

< Vous nous avez battus. >

Cependant nous connaissons des Français qui, avant Se-

dan, ne pouvaient refuser leur admiration au roi Guillaume, et qui maintenant l'accablent de toutes leurs malédictions. < Ce vieux roi Guillaume, m'écrivait l'un d'eux, si j'étais Allemand, je crierais à me rompre les poumons : Vive le (futur) empereur d'Allemagne! Il est toujours là, soutenant, encourageant, ne reculant ni devant le feu, ni devant l'horrible spectacle des champs de bataille. Ah! quel roi! vive un roi pareil ! et que l'Éternel des armées nous envoie un pareil conducteur! > (Notons que cette même lettre contenait les plus terribles menaces contre les Prussiens, que trois millions de Français allaient exterminer jusqu'aux derniers, et qui blanchiraient de leurs os les plaines de la Champagne.) Mais aujourd'hui, ce même roi n'est plus qu'un < monstre, > qu'un < fléau de Dieu suscité pour nous punir ; > < c'est une bête qui a les cornes du diable et qui parle comme l'agneau. > Des paroles aussi dures après une admiration aussi loyale donnent à réfléchir, et le même revirement d'opinions s'est produit en une certaine mesure d'un bout de l'Europe à l'autre. 11 vaut la peine d'en rechercher les causes.

Parmi ces causes, il en est qui ne se discutent pas, parce qu'elles se jugent d'elles-mêmes à première vue; c'est la jalousie et la terreur des Puissances neutres à la vue de la grandeur croissante de la Prusse; c'est la douleur et la colère des Français encore et toujours vaincus.

D'autres causes nous sont déjà connues : ce sont les représailles d'une guerre de partisans, dont on se refuse de reconnaître la déplorable nécessité, et ces déprédations, réelles ou imaginaires, qu'on met toutes au compte des Allemands.

Mais la vraie cause, c'est la conquête de l'Alsace et de Metz.

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