PREMIÈRE ÉDITION
Cette brochure n'est ni politique, ni philosophique, ni religieuse. Elle est tout historique. Je ne veux que rappeler certains faits à qui les oublie.
A d'autres la tâche d'exposer les grands principes de la civilisation moderne, et de les appliquer pour la première fois au roi Guillaume et aux Allemands. A d'autres celle d'examiner avec quelle humanité et délicatesse la guerre se fera, et quel respect on aura pour la liberté des peuples conquis, dans ce beau règne de mille ans où il n'y aura plus ni conquête ni guerre. Je prends, en modeste historien, le monde actuel pour ce qu'il est, c'est-à-dire, pour un monde de péché et de souffrance, et je suis parfaitement convaincu qu'il restera jusqu'à sa fin ce qu'il a toujours été. Les vieux pécheurs, obstinés et endurcis, ne se réforment et ne se convertissent pas l'avant-veille de leur mort. Je crois non moins fermement au triomphe définitif du bien : mais jusqu'à cette journée-là, si les bons
deviennent toujours meilleurs et abondent de plus en plus en œuvres de charité et de piété, les méchants iront en empirant et s'endurciront toujours plus.
Je ne veux pas davantage soumettre à une critique plus ou moins sévère la politique de M. de Bismarck. Sa politique très-réaliste, comme disent les Allemands, a rencontré à Berlin même de très-hauts et puissants adversaires, et des Hégéliens, tels que M. Rosenkrantz, étaient d'accord avec les hommes les plus pieux pour défendre cette politique idéaliste qui devait placer la Finisse à la tête de l'Allemagne par les voies toutes pacifiques de la persuasion et du bon exemple. J'accepte ici l'Allemagne telle que l'a faite M. de Bismarck, comme j'aurais pris l'Italie telle que l'a faite M. de Cavour.
L'Allemagne unie lutte corps à corps avec la France. Le sol français est inondé du sang de l'une et de l'autre. C'est une guerre affreuse. M. Gladstone l'avait bien prévu. Il était à table quand il apprit la déclaration de guerre. Il se leva en s' écriant : < 0 Dieu ! un million d'hommes de tués ! > et il s'enferma dans son cabinet. Au spectacle de cette lutte, toute l'Europe s'est divisée en deux camps. Le camp français travaille à rejeter sur les Allemands la responsabilité, soit de la guerre entière, soit de la guerre depuis Sedan.
Aux reproches et aux conseils qu'on adresse au Roi de Prusse, on apporte une telle passion que l'instinct de la justice m'a mis la plume à la main. Je veux rappeler aux Français leur passé, qui est un passé de conquêtes, les souvenirs qu'ils ont laissés en Allemagne, les terreurs qu'ils inspirent à leurs voisins, le but qu'ils se proposaient dans cette présente guerre, et celui que, d'entrée, ont poursuivi leurs ennemis.
Les Français voulaient enlever à l'Allemagne la rive gauche du Rhin, et l'Allemagne, pour mettre fin à leurs agressions continuelles, veut leur enlever l'Alsace et Metz.
Réclameraient-ils peut-être pour eux le double privilège de posséder un territoire inviolable et sacré, et de l'agrandir à leur gré aux dépens de leurs voisins?
Mais qui spolie, n'a pas le droit de se plaindre, s'il est spolié.
Qui a toujours prélevé des contributions énormes sur les peuples vaincus, n'a pas le droit de se plaindre, si, vaincu à son tour, il paye des contributions plus ou moins modérées à son vainqueur.
Qui aurait bombardé Mayence, et, au besoin, Berlin, n'a pas le droit de se plaindre, si l'on bombarde Paris ou Strasbourg.
Faire de sa capitale la première place forte du pays et prétendre (avec M. Blanc dans son Appel à la nation allemande) que le siège de Paris serait < un phénomène monstrueux, le scandale de l'histoire, > ce n'est pas sérieux.
La menace à la bouche et l'arme au poing, s'arroger le droit d'intervenir dans les affaires de son voisin, c'est courir la chance qu'un d'eux, enfin, perde patience et vous remette à la raison.
Que si, pour ne pas être spolié, un peuple veut verser tout son sang, il en est libre.
Mais, si la contrée qu'on lui enlève, est d'une moitié ou des deux tiers moins étendue que celle qu'il se proposait d'enlever, est-il bien venu à se défendre à outrance, et si elle ne forme que la trente-huitième partie du territoire national, est-il fondé à prétendre qu'il se bat pour son indépendance ?
Qu'aurait dit la France des Allemands, si, après avoir perdu leurs armées et tout en étant toujours et partout battus, ils s'étaient opiniâtrément refusés à lui céder les provinces rhénanes qu'elle occuperait et qu'il serait impossible de lui arracher? Ce patriotisme-là lui aurait-il semblé bien sublime?
Que si M. Gambetta veut sauver non l'intégrité du sol français, mais l'honneur de la république, cela me touche
peu; car je vois telle nation plus heureuse sous ses rois que telle autre sous un président ou un dictateur.
Je ne m'en cache d'ailleurs point : mes sympathies sont plus allemandes que françaises. Protestant, j'aime mieux la patrie de Luther que celle de Louis XIV révoquant l'édit de Nantes. Patriote, je redoute l'esprit conquérant de la France, tandis que je m'associe depuis longtemps de cœur aux efforts qu'a faits l'Allemagne pour arriver à l'unité. Neuchâtelois, après la rupture définitive de nos liens avec la Prusse, j'ai gardé un souvenir de reconnaissance, et, je puis ajouter, d'affection pour la dynastie des Hohenzollern, qui a fait, pendant un siècle et demi, le bonheur de ma patrie.
Mais sympathie n'est point partialité. On le verra, si l'on veut bien me lire : je ne me fais point le panégyriste des Allemands. Je sais même telles pages de cette brochure qui leur causeront une vive peine. Que si je ne me suis pas appesanti sur toutes les horreurs qu'on raconte d'eux, c'est que, sur dix cas, il en est neuf qui me paraissent excessivement douteux. Je crois le bien que les Français disent des Allemands, le mal que les Allemands disent d'eux-mêmes, le bien et le mal que les neutres disent des uns et des autres, et surtout les lettres privées dont je connais les auteurs. Mais les proclamations officielles et les journaux de la France, quand ils accusent les Prussiens, m'inspirent, et pour d'excellentes raisons, fort peu de confiance.
La Suisse est ma patrie. Membre d'un peuple neutre, je vis sur un sol neutre. Placé entre la France et l'Allemagne, j'entends arriver des deux parts des voix contradictoires. Je me flatte de connaître quelque peu l'un et l'autre pays, et il n'est pas difficile de voir que la France est dans une complète ignorance sur les sentiments et les vues des Allemands. Je me borne à lui faire connaître, à lui rappeler, à redresser les faits qu'elle oublie, ignore ou al-
tère. Je suis bien moins un avocat qu'un juge instructeur. Je dois même quelques excuses à mes lecteurs de leur présenter un aride et indigeste dossier.
Mes compatriotes savent qu'après huit années d'exil, j'ai travaillé pendant quatre mois à la conclusion du traité de Paris de 1857, qui a mis fin à la principauté de Neuchâtel. Ils savent aussi que, depuis mon retour dans mon pays, j'ai vécu complètement étranger aux affaires politiques. Aussi n'est-il pas d'écrit plus personnel que cette brochure. En rendre responsable tout un parti, ce serait mentir sciemment et méchamment.
Sans renier quoi que ce soit de mon passé, j'ai accepté franchement la république comme une dispensation de la Providence divine. Les serments qui me lient à la Constitution actuelle, me sont aussi sacrés que ceux que j'avais prêtés à nos princes, et la loyauté avec laquelle j'ai gardé les uns, peut, ce me semble, être un garant de celle que je mets à observer les autres.
Le bien que je dis du roi Guillaume ne satisfera pas les Allemands qui veulent faire de lui un David, et excitera l'indignation et les rires ironiques des Français ou de leurs amis. Ce prince est, à mes yeux, l'instrument choisi de Dieu pour faire une œuvre immense, dont nos enfants seuls comprendront toute la portée. Pour M. Louis Blanc et la France entière, il est au contraire < l' Attila du XIX™ siècle. > Ces jugements pourraient sans doute se concilier ; car Attila lui-même se nommait la verge de Dieu, et c'est ainsi que les prophètes hébreux désignent les grands destructeurs des royaumes et des peuples, les Sennacherib et les Nébucadnésar. Mais l'œuvre que le roi Guillaume a mission d'accomplir, est à mon sens une œuvre bénie; il édifie plus encore qu'il ne détruit. Que les Français, à l'heure présente, ne puissent comprendre cette mission, personne ne leur en fera un reproche : Nébucadnésar n'était pour les patriotes de Jérusalem qu'un féroce conquérant,
et Jeanne d'Arc elle-même, la pieuse et pure Jeanne d'Arc, pour les Anglais qu'une méchante sorcière. Je suis intimement convaincu que dans peu d'années les amis de la vraie liberté et de la civilisation rendront pleine justice au roi Guillaume, tout en signalant et déplorant l'alliage humain qui s'est ajouté à l'œuvre divine.
Au reste, je désire plus que je n'espère que ces pages contribuent à l'apaisement des passions. Je sais pourtant un Français qui, en apprenant les exactions que les armées de sa patrie avaient commises en Allemagne, a dit: < Maintenant je comprends que l'on se doit mutuellement beaucoup de support, et je ne me plaindrai plus. >
Neuchâtel, 23 janvier 1871.
Ces feuilles avaient été écrites alors que les généraux Chanzy, Faidherbe, Bourbaki et Trochu menaçaient à la fois les armées allemandes, et qu'un retour de la fortune pouvait donner aux accusations et aux conseils des Français, la sanction du triomphe. Il y avait alors quelque courage à prendre la défense du roi Guillaume. Aujourd'hui, Paris a capitulé et l'armistice est signé. J'avais devant moi une nation qui se disait sûre de la victoire finale, et voilà que sa capitale s'avoue vaincue et demande grâce. La brochure aurait dû être jetée de nouveau dans le moule pour en changer la forme. Mais ça ne se peut, le temps presse. D'ailleurs Lyon ni Bordeaux ne paraissent disposés à cette heure de suivre l'exemple de Paris. Le sud de la France pourrait donc fort bien rester longtemps encore ce qu'était la France entière lorsque j'ai pris la plume.
31 janvier.