I. — L'ancienne monarchie française
L'Allemagne, d'Othon I à Frédéric II et au grand interrègne, avait été la première puissance de l'Europe et avait tenu en mains les grands intérêts de l'humanité. Pendant plus de quatre siècles l'histoire de la race germaine fut la plus riche en beaux et nobles caractères et la moins chargée de crimes et de scandales. Les chefs du Saint-Empire romain défendirent même la cause de tous les princes et de tous les peuples contre la plus redoutable des tyrannies, celle de la papauté. Mais ils furent vaincus, et leur nation, succombant avec eux, entra dans une longue période de déclin et de marasme.
Au XVI 0 siècle, cette même Allemagne rendit par Luther au monde chrétien la vérité, la foi personnelle et la liberté. Mais elle se déchira en deux moitiés, et, par ses guerres de religion, acheva de perdre le peu de force qui lui restait, tandis que les Turcs à l'Est, les Français à l'Ouest, agissant parfois d'un commun accord, l'attaquaient en même temps ou tour à tour.
Maximilien I avait déjà un Livre noir où il inscrivait
les péchés de la France envers Y Allemagne. Mais nous n'en commencerons rénumération qu'avec les spoliations de Henri II. Ce roi, qui persécutait les protestants en France et les protégeait en Allemagne, s'empara en 1553 des trois évéchés de Metz, Toul et Verdun. Ce fut, dit Sismondi, < une œuvre de trahison. > Ces villes étaient le triple boulevard de l'Allemagne à ses trois portes occidentales, et elle ne fit pas entendre la moindre protestation.
Henri IV, lorsque Ravaillac le frappa de son poignard, achevait de formidables préparatifs de guerre contre l'Autriche qu'il voulait abaisser à tout prix. Il rêvait d'une monarchie élective de Bohême, et d'un soi-disant Empire d'Allemagne, qui aurait été à la merci de la France comme l'a été la Confédération napoléonienne du Rhin.
Puis vint la guerre de Trente ans qui laissa l'Allemagne couverte de sang et de ruines, déserte, anéantie; on aurait dit un pauvre soldat perdant son sang par vingt blessures et dépouillé par les hyènes des champs de bataille de tous ses vêtements. C'étaient les armées catholiques de Tilly et de Wallenstein qui l'avaient réduite en cet état, tandis que celles de Gustave-Adolphe s'illustraient par la protection qu'elles apportaient aux bourgeois et aux paysans. Cependant, la France qui, par sa politique de bascule et d'ambition, avait prolongé indéfiniment cette guerre lugubre, sut à la paix de Westphalie se faire céder les droits de l'Autriche sur une partie de l'Alsace, et l'Allemagne expirante y prit à peine garde *.
Louis XIV, pendant la guerre de Hollande, s'empara des dix villes impériales de l'Alsace et terrorisa l'Allemagne entière par les affreuses dévastations qu'opéraient partout ses armées. La ruine du Palatinat, en 1674, illustra Turenne et Mélac. L'électeur Charles-Louis dans son indignation envoya un cartel à Turenne, qui, pour obéir à
1 Voyez H. de Sybel, Les droits de V Allemagne sur V Alsace et la Lorraine. Bruxelles, 1871, p. 39 sqq.
son roi, ne se présenta pas au rendez-vous. Quant à Mélac, son nom est aujourd'hui celui que les habitants du Palatinat donnent de préférence aux gros chiens de bouchers. Le seul prince allemand qui dans cette lutte fit preuve de patriotisme et d'énergie fut le Grand Électeur, le noble et pieux Frédéric-Guillaume; mais l'Autriche était déjà jalouse de la grandeur naissante du Brandebourg, et les autres princes se prenaient sottement d'admiration pour ce Louis XIV qui mettait à feu et à sang leurs États. Le Grand Électeur fut seul à rougir de la paix de Nimègue (1678) : Exoriare aliquis, s'écria-t-il, nostris ex ossibus ultor ! < Puisse un vengeur naître de nos os ! > Le vengeur s'est fait attendre deux siècles.
Bientôt après, en pleine paix, par la plus indigne des trahisons, Louis XIV s'empara, le 30 septembre 1681, de la ville libre et impériale de Strasbourg. Dans ce siècle de lâche trahison et de fanatisme religieux, il se trouva un Furstenberg pour célébrer cette spoliation par un Te Deum, et pour dire au Roi lors de son entrée dans cette cité : < Seigneur, tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut. > Ce Furstenberg était l'évêque même de Strasbourg. Mais, plutôt que de subir le joug de l'étranger, plusieurs familles alsaciennes de la haute noblesse abandonnèrent leur patrie et fixèrent leur demeure au delà du Rhin. D'autres familles émigrèrent en Amérique, où elles se souviennent encore de leur origine. A Strasbourg, le souvenir des anciennes libertés et de la perfidie de Louis XIV vivait naguères encore en secret dans bien des cœurs, et il se serait fait jour à cette heure s'il n'avait pas été étouffé par les horreurs du dernier bombardement.
En poursuivant ses fameuses < réunions, > Louis XIV éleva des prétentions sur le Palatinat. Le Grand Électeur et l'Empereur s'allièrent contre lui (1686). Irrité, pour faire une diversion favorable aux Turcs, il saccagea la Souabe et la Franconie. L'empereur Léopold déclara que
< la couronne de France était l'ennemie non-seulement de l'Empire, mais de toute la chrétienté, et méritait d'être assimilée aux vrais Turcs. >
En 1689, Louis XIV se surpassa lui-même. Il fit incendier tout le Palatinat. Ce souverain de la plus civilisée des nations donna à l'aimable et galant duc de Créqui la liste de 1,200 villes et villages à brûler. Le duc s'acquitta consciencieusement de sa commission. Alsey, Baden, Bruchsal, Heidelberg et son splendide château, Kreuznach, Mannheim, Offenbourg, Pforzheim, Rastatt, Spire, Worms et cent autres villes furent détruites. A Spire et à Worms, les habitants avaient obtenu par leurs instantes prières quelques centaines de chars pour sauver au moins les débris de leurs fortunes : les chars arrivèrent, mais, quand on y eut entassé tout ce qu'on avait de plus précieux, les Français s'en emparèrent et firent main basse sur cette proie.
Voilà le souvenir que la France de Louis XIV a laissé de ses armées à la nation allemande.
Du règne de Louis XV, nous ne rappellerons ici que l'acquisition de la Lorraine, la bataille de Rossbach et les ravages commis par les Français dans la Westphalie, la Hesse et le Hanovre. Il y eut alors peut-être moins de carnage que dans la guerre de Trente ans ; mais c'étaient les mêmes exactions et la même brutalité. Paris sait fort bien que le maréchal de Richelieu eut l'effronterie de nommer Hôtel d'Hanovre le palais qu'il avait construit avec le fruit de ses rapines. De cette époque date en Westphalie et dans la Basse-Saxe la haine invétérée et traditionnelle des paysans pour les < Franzosen. >
Voltaire lui-même disait que < le Français était un composé de la moitié d'un singe et de la moitié d'un tigre, > et ailleurs, dans son Dictionnaire philosophique : < Les nations étrangères jugent de la France parles spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'opéra qui ont les mœurs fort douces, par nos danseurs d'opéra qui ont
de la grâce, par M Ue Clairon qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point, au fond, de nation plus cruelle que la française. > Et cependant cette nation n'avait pas encore ajouté à la Jacquerie et à la Saint- Barthélémy les horreurs de 1793.