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L'ALLEMAGNE

La Prusse, l'État réformé et réformateur, en domptant la France, a rendu possible l'unification de l'Allemagne, et elle est devenue le centre et le cœur d'un nouvel empire germanique.

La nation allemande s'est unie d'une manière normale, par un concours de circonstances providentielles, non par un vote de Diète, ni par un congrès des princes, ni par une insurrection du peuple, mais par un sublime élan de patriotisme qui s'est soutenu sans fléchir pendant sept mois de la guerre la plus sanglante, qui a fait taire toutes les

1 Dans ma ville natale, qui compte 10,000 habitants, les églises protestantes (française et allemande) et catholiques voient chaque dimanche entrer dans leurs murs plus de 3,000 adultes et enfants.

résistances et qui a été sanctionné par le vote de tous les souverains allemands et des villes libres.

La Prusse imprimera à l'empire germanique son esprit tout à la fois de stabilité et de progrès l . Puisse-t-elle ici encore, ici surtout, se faire le champion du self-yovcrnment, laisser au particularisme toute la liberté d'action compatible avec l'unité, insister sur le principe de fédération jusqu'au point où Y État fédéré (Bundesstaat) ne serait plus qu'une confédération (V États souverains (Staatenbund) ! Que tout Allemand ait le sentiment qu'en devenant le citoyen d'un empire invincible, il n'a rien perdu de tout ce qui lui faisait aimer son lieu natal ! C'est la plénitude des vies individuelles qui fait la santé et la force du corps social. La centralisation et la bureaucratie seraient la mort de l'Allemagne.

Mais l'unité de l'Allemagne ne sera consommée que par celle de sa vie religieuse. L'ultramontanisme est son seul ennemi redoutable, et encore n'est-il point à craindre. La guerre en commun des sept mois a fait tomber les préjugés et les haines qu'il fomentait chez les catholiques contre les protestants. Bien plus, les catholiques allemands, en voyant de près ceux de France , se sont convaincus que sous le

1 Aujourd'hui déjà un écrivain allemand, S...z, dans le Grenzboten, prouve, pièces en mains, que M. de Bismarck a depuis 1866 donné à l'Allemagne des lois et des institutions infiniment plus libérales que celles de la Suisse, et il prétend que ce dernier pays n'a plus le droit de se dire le plus libre de l'Europe. Nous ne nous faisons en effet aucune idée de l'énergie avec laquelle l'Allemagne opère les plus sages réformes dans les divers domaines de la législation, de la police et de l'économie sociale. Elle renverse les barrières qui s'opposaient au libre établissement des ouvriers et à la libre circulation du commerce et de l'industrie; elle possède un code unique et un tribunal suprême de commerce ; son code criminel est plus libéral que les nôtres; l'an prochain elle aura un code commun de procédure civile et criminelle; en même temps elle favorise son commerce extérieur par de très-considérables réformes de ses tarifs douaniers.

m&ne nom s'abritaient deux religions différentes. < Depuis que j'ai appris à connaître le catholicisme welsche, a dit un jour un officier prussien, j'ai honte de m'appeler catholique. > Enfin, la promulgation de l'infaillibilité papale provoque dans toute l'Allemagne une agitation, dont on est excessivement inquiet à Rome, et qui aboutira à une grande et noble église chrétienne d'un type calixtin, sœur des églises luthérienne, calviniste et unie. Ici encore la diversité ne nuira point à l'unité, si l'Etat a la sagesse de laisser à chacune d'elles son autonomie.

Sans doute l'Allemagne unie, c'est aujourd'hui l'Allemagne restreinte ; mais un jour Je ne suis ni Autrichien, ni Prussien, et la politique est un monde qui pour moi n'existe pas; de ma paisible retraite je cherche à lire dans le présent les grands événements de l'avenir, et ce que je vois, je ne saurais le taire.... Mais un jour, ce sera la grande Allemagne.

Les peuples allemands qui ont fondé, civilisé et gouverné l'empire d'Autriche, ont achevé leur œuvre. M. de Beust, en le divisant en deux, en a soustrait à leur suprématie la moitié orientale, et déjà en deçà de la Leitha les Tchèques et les Polonais prétendent marcher leurs égaux. S'ils doivent descendre de leur haute position, ils abandonneront le théâtre de leur ancienne gloire et redeviendront un membre et un membre très-puissant du grand corps germanique. Déjà ils combattaient naguère en esprit à côté des guerriers de Guillaume I"; déjà ils saluaient, pleins d'enthousiasme, ses victoires qui étaient à leurs yeux celles de la race allemande sur les races latines, et, lorsque dans le Tyrol, la plus autrichienne des provinces de l'Autriche, le soir de la fête de la paix cinquante feux se sont allumés sur les montagnes tout autour d'Insbruck, ces flambeaux prophétiques étaient ceux des Allemands du Danube allant en une immense procession rejoindre leurs frères du Rhin et de la Sprée. Toutefois l' Autriche, pour perdre son antique centre de gravité, ne perdra rien de sa puissance : en se portant

tout entière vers l'Orient, elle deviendra l'Etat danubien, et elle descendra, par la Valachie et la Moldavie d'une part, par la Bulgarie de l'autre, jusqu'aux bouches du grand fleuve et aux rives de la mer Noire, où les Habsbourg transplanteront la civilisation germanique.

L'Allemagne unie sera une puissance assez formidable pour imposer le respect à tous ses ennemis, mais assez modeste pour se contenter de sa gloire présente. Elle préférera toujours le doux foyer domestique aux cruelles émotions des champs de bataille , et la culture des arts de la paix au service des armes sanglantes. Voyez-la depuis quelques années s'adonner aux pacifiques conquêtes du commerce et envahir les pays d'outre-mer par des armées d'industrieux colons. En 18Gt), M. Drouyn de Lhuys s'étonnait du très-grand développement que le commerce de r Allemagne du Nord avait pris depuis deux ans en Chine et au Japon. En 18(i7, à son retour de l'Exposition universelle de Paris, notre professeur de chimie, M. F. Sacc, disait que dans toutes les branches de l'industrie , la Prusse dépassait de beaucoup l'Angleterre et la France : < C'était là le magnifique résultat auquel était arrivée la petite Prusse avec d'aussi pauvres ressources que les siennes, mais avec un bon sens, une habileté, une persévérance qu'on n'avait pas vus depuis Sully, > — et ce résultat était < le trait le plus saillant > de ce grand concours des nations. Aujourd'hui, les cent mille ouvriers allemands que la France a expulsés au commencement de la guerre, enrichissent leur patrie de tout ce que Paris a perdu, et voyagent dans l'Europe entière, faisant au commerce français la plus menaçante concurrence. Enfin, par delà l'Atlantique, les colons allemands sont si nombreux, si riches, si influents, que telle contrée de l'Amérique du Sud sera un jour leur propriété, et qu'aux Etats-Unis, le président Grant doit les ménager et les flatter en vue des prochaines élections. La

1 Papûrs secrets, n° 6, p. 28 sqq.

race anglo-saxonne qui écrasait de sa supériorité les races latines, se voit à son tour surpassée par la race germanique.

Puissante et pacifique , l'Allemagne deviendra par son principe du sdf-government , la protectrice désintéressée des petits États qui l'avoisinent, la Suisse, la Belgique, la Hollande, qui de leur côté n'ont aucune raison de refuser le passage à son commerce. Le Danemark finira par reconnaître que son propre intérêt lui commande de vivre en paix avec elle. Mais à l'Orient, l'horizon est gros d'orage. La Russie a entrepris une œuvre inique. Prenant l'uniformité pour l'unité et la diversité pour une source de faiblesse, elle veut russifier et les Polonais et les races lette, finnoise, allemande des provinces baltiques. Elle les dépouille de leur langue, de leur religion. Elle n'aspire à rien moins qu'à les faire mourir comme s'il était plus permisse tuer les peuples que les individus. Mais ses malheureuses victimes la maudissent nuit et jour dans leur cœur en secret, et Dieu recueille toutes ces malédictions, qu'il lancera un jour en mille traits de foudre sur le meurtrier. Le temps viendra où sur le trône des Czars montera un prince qui ne saura pas, comme Alexandre II, résister aux tentations du panslavisme, et qui prétendra réaliser le rêve des vieux Moscovites, la monarchie universelle. Il déclarera, avec ou sans la France, la guerre à l'Autriche et à la Prusse. Que feront ces deux puissances? Leur ligne de conduite me semble, dans ma pauvreté d'esprit, si nettement tracée que, à leur place, je n'hésiterais pas un instant. Je détacherais immédiatement de mes Etats la Galicie et la moitié de Posen ; j'appelerais aux armes les Polonais russes, les Allemands et les Finnois de la Baltique; je ferais de Varsovie et de Riga les capitales d'États neutres, et je rendrais la Finlande à la Suède. L'Allemagne serait ainsi bordée à l'Est comme à l'Ouest par des peuples libres de troisième rang qui vivraient heureux et prospères à l'ombre de ses ailes. Quant à la Russie, elle serait;

comme l'Autriche danubienne, refoulée vers l'Orient, et la cour émigrerait de Saint-Pétersbourg, d'où le choléra la chassera tôt ou tard, non point à Constantinople, où elle n'a rien à faire, mais à Moscou, qui deviendrait la capitale d'un empire immense, plus asiatique encore qu'européen.

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