LE SOCIALISME
Dans ces considérations sur l'empire allemand qu'a fondé la présente guerre, nous n'avons pas tenu compte du socialisme, qui pourtant est la plus grave question de notre époque.
Ce parti est formé de deux éléments contraires qui se dessinaient très-nettement à mes yeux dans le Congrès de la Paix à Berne, en 1868. L'un, plus latin et slave qu'allemand, était autoritaire et despotique, communiste, athée et immoral, sanguinaire ; l'autre, essentiellement allemand, voulait l'association libre ou le self-govemment.
Ce qui fait la force du faux socialisme, c'est le nombre ses adhérents : il se vante d'en compter un million *. C'est son organisation, la puissance absolue du comité central, l'aveugle et servile obéissance des affiliés. C'est la nature cosmopolite de son association pour laquelle il n'y a plus, comme pour les jésuites, de patrie, ni de nation. C'est le mystère qui enveloppe ses entreprises ; ce sont ses menées souterraines. C'est son grand principe que le but sanctifie tous les moyens, même l'assassinat des ouvriers indépendants. C'est la république, amorce qu'il jette aux imbéci-
1 Un million en France, Belgique, Angleterre, Allemagne. On a cependant fait la remarque que, d'après les votations pour l'Assemblée de Bordeaux, les républicains rouges ne font que le de la population totale de la France. La proportion est plus petite encore pour l'Allemagne où ce parti est à peine représenté dans le Reichstag.
les. Ce sont les misères trop réelles du prolétariat qu'il séduit par la perspective d'un ordre de chose où les passions les plus grossières s'assouviraient jusqu'à la satiété. C'est cette corruption de l'Europe moderne, qui rend les âmes accessibles à tous les mensonges. C'est enfin le soin avec lequel l'Internationale des ouvriers cache ses vraies doctrines, qui sont l'abolition de toute religion, l'abolition de la propriété privée et, comme conséquence logique, l'abolition de la famille et du mariage. Cette conséquence-là, les nihilistes russes ont eu la loyauté ou l'effronterie de la proclamer.
L'Internationale épiait la chute imminente de Napoléon pour s'emparer du pouvoir et mettre en pratique son < code des brutes > et ses utopies des ténèbres. Mais, grâce aux victoires des Prussiens, l'empereur tomba et la république fut proclamée sans qu'il lui fût possible d'intervenir : la France n'était occupée que de sa défense nationale. On peut aisément concevoir combien la haine des rouges s'accrut pour l'Homme de Rastadt : c'est ainsi que M. Gœtz désigne Guillaume I er , dont il fait le pendant de l'Homme de Cayenne. Peu de jours après le 4 septembre, parut un manifeste des sections allemandes de l'Internationale sommant chacun de poser les armes et acclamant la république sociale universelle. Il passa inaperçu. La révolution qu'on préparait dans l'ombre en Allemagne et qui aurait donné à celle de la France sa vraie couleur rouge, fut découverte et déjouée. C'était folie que de songer à fonder la république cosmopolite de l'impiété et de la brutalité au moment où la nation sacrifiait son bonheur domestique à sa patrie, à son roi et à son Dieu. Aussi je conçois fort bien que M. de Bismarck ait déclaré dans le Reichstag ne point craindre le socialisme révolutionnaire pour l'Allemagne. Celui de l'ordre et de la spontanéité y fleurit au contraire d'une manière merveilleuse : les sociétés de crédit et les banques populaires n'ont point souffert pendant la guerre; la confiance qu'elles inspirent est si grande qu'elle n'a pas même été
ébranlée dans les contrées les plus voisines du théâtre des combats, et depuis janvier 1871 on a vu, contre toute attente, augmenter le nombre de leurs membres. Que ces institutions continuent à prospérer et à se multiplier, et l'Allemagne est sauvée. Elles ont devant elles un magnifique avenir. Au reste, jamais la race germanique, qui excelle à chanter et peindre 1 dans leur idéale pureté et beauté les douces joies de la famille, ne les immolera sur l'autel slave de la promiscuité.
Mais le nihilisme russe s'associe et se confond avec le communisme néolatin qui a son principal siège à Paris. J'imagine que la crainte qu'inspire à l'Europe l'esprit de révolution et d'anarchie de la nation française, est pour beaucoup dans le chiffre énorme des cinq milliards de francs imposés par M. de Bismark aux vaincus.
5° la suisse Un mot sur la Suisse.
Si elle subsiste aujourd'hui encore dans son intégralité territoriale, la Suisse le doit uniquement à la Prusse.
Peu après le coup d'État du 2 décembre, Napoléon II l offrit à Frédéric-Guillaume IV, de lui rendre Neuchâtel à la condition de prendre Genève. La Suisse venait de blesser au vif le roi dans ses affections et dans son honneur. La vengeance lui eût été aussi douce que facile ; mais il fut assez généreux et honnête pour rejeter sans hésiter ce marché.
Avant la guerre de 1866, Napoléon convoitait, entre autres pays, la Suisse romande. M. de Bismarck l'en a
1 A l'exposition de 1807 à Paris, j'ai été singulièrement frappé de voir les peintres des nations protestantes former tous ensemble une école nouvelle : l'école idéaliste de la vie individuelle et domestique.
accusé dans sa dépêche du 29 juin 1870 au comte Bernstorff, et le duc de Grammont n'a pas osé le nier. On a même su que le gouvernement français avait offert de l'argent à un ardent défenseur du principe des nationalités, pour le décider à appliquer cette loi imaginaire à la Suisse française. Si M. de Bismarck avait eu le même mépris que Napoléon pour la liberté et la neutralité de la Suisse, et qu'il eût consenti à cette annexion, il aurait pu fonder l'Empire allemand sans verser une goutte de sang.
La route du St-Gothard qui relie à Brindisi et à l'Orient la mer du Nord et la Baltique, assure à la Suisse le transit de la moitié du commerce européen. Nous en sommes redevables à l'esprit pratique et décidé de M. de Bismarck, qui a dit : < Ou cette route ou nulle autre, > et qui a fait cesser ainsi d'entrée toutes les hésitations. La presse suisse n'a pas manqué de crier à la trahison, et à Paris, au Corps législatif, la gauche, qui se donne aujourd'hui pour si pacifique, disait par la bouche de M. Ferry: < Le gouvernement qui a laissé faire Sadowa, laisse faire le Gothard. > Il a fallu que notre ministre, M. Kern, vint démontrer, pièces en mains, au duc de Grammont et par lui à l'Assemblée, avec quelle sollicitude le Conseil fédéral avait sauvegardé la neutralité suisse. C'est le premier et prophétique exemple d'une entreprise économique d'une suprême importance, qui se fait par le concours spontané de trois nations sans arrière-pensée politique ! .
D'où vient donc en Suisse cet engouement pour la France et cette haine ou cette peur des Allemands? La Presse a-telle comme la France fait occuper, contrairement aux traités, quelque vallée des Dappes? S'est-elle annexé, tout en nous endormant par de bonnes paroles, quelque territoire neutre, comme Napoléon III a fait, en 1859, le Chablais et le Faucigny? En 1861 lors de l'incendie de Glaris, en 1868
1 Grenzboten, 1871, I, p. 538.
lors des inondations de nos vallées des Alpes, la France nous aurait-elle peut-être témoigné plus de sympathie par une surabondante libéralité que ne Pa fait l'Allemagne? Est-ce Napoléon qui nous donnait 20,000 fr. quand le roi Guillaume ne nous en aurait donné que 1000? En juillet dernier, qui a reconnu franchement notre neutralité, et qui prétendait nous envoyer un de ses généraux pour nous surveiller et conseiller?
Comment cette Suisse qui laisse paisiblement se réunir dans ses cités les adorateurs de Victor Hugo et ceux de Bakounine, accourant des quatre vents des cieux, se rue-telle à Zurich sur les Allemands célébrant dans la Tonhalle la fête de la paix, et leur donne-t-elle à Bâle, à Genève, à Berne le prudent avis de s'abstenir de toute démonstration semblable? Pourquoi applaudit-elle aux reproches les plus injurieux que nos conseillers bénévoles prodiguent à Guillaume I er et à son armée?
Les causes de tant d'aveuglement sont aisées à énumérer. C'est le prestige que Paris exerce sur les esprits frivoles, qui sont partout en majorité. C'est l'indifférence religieuse qui passe l'éponge sur la St-Barthélemy et les Dragonnades et ne se soucie pas de Luther et de son peuple. Ce sont les intérêts matériels de ceux des cantons et des chemins de fer, qui veulent le Simplon et le Luckmanier. C'est la supériorité morale et intellectuelle des industriels allemands, établis dans nos villes, contre lesquels nos travailleurs ne peuvent lutter. Mais c'est surtout la rage des radicaux, des révolutionnaires et des socialistes autoritaires qui voient leur cause perdue par les triomphes de la Prusse.
Au reste, dans la plupart des cantons suisses nombreux sont les hommes qui résistent au torrent aveugle de l'opinion publique, et dont les sympathies sont pour l'Allemagne.