II.— La république française
La république française, en 1789 et 90, avait en pleine paix arraché à l'Allemagne, au nom de la liberté et de la fraternité, le tiers de l'Alsace, 254 communes avec 252,000 habitants, que les princes allemands administraient encore sous la suprématie française l . Attaquée par le duc de Brunswick, elle porta la guerre au delà du Rhin. C'était son droit. Mais quelle était sa manière de guerroyer et quel souvenir a-t-elle à son tour laissé de ses armées à la nation allemande? Mélac était un honnête homme auprès de Jourdan, et les troupes de Jourdan n'ont en Allemagne pas d'autre nom que celui de hordes de brigands. C'est sans doute à eux que le Pays faisait allusion, quand il invitait les jeunes filles allemandes à demander à leurs mères si le Français victorieux n'est pas irrésistible a .
Des brigands ! C'est là, dira-t-on, l'injure que tout peuple vaincu jette à la face des vainqueurs, et qu'aujourd'hui la France adresse aux armées allemandes. Mais ce mot, je le retrouve dans des écrits du temps d'une incontestable impartialité. Voici J.-J. Derché, employé au comité du
1 H. de Sybel, Les droite, etc. p. 77 sqq.
' Un Allemand du Rhin nous racontait l'autre jour la scène dont son père avait été le témoin à Bacharach. Les soldats français y étaient arrivés un dimanche au moment où l'on sortait de l'Église. Ils se jetèrent sur les femmes et les jeunes filles. Les pères, les maris, les frères s'armèrent de leurs haches et frappèrent à coups , redoublés sur ces brutes. Mais plusieurs de ces malheureux Allemands périrent dans la mêlée.
salut public, auteur d'un discours sur la question : Est-il de l'intérêt de la république française de reculer ses limites jusqu'aux bords du Min 1 (de l'Alsace à la mer du Nord)? < La France devenue libre ne sera jamais trop puissante. Elle doit pour accroître sa prospérité acquérir cette immense et laborieuse population, s'approprier ces provinces fertiles arrosées par quantité de rivières navigables. Elle le doit pour son commerce : Flessingue sera un second - Brest, un nouveau Toulon. Elle le doit pour la sûreté de ses frontières et la protection de l'Alsace et de la Lorraine. Elle le doit aux vaillantes armées qui viennent de faire la conquête de toute la rive gauche du Rhin. L'unique objection, ce sont les sentiments des populations; les esprits y sont encore infectés de la rouille des préjugés ; on se refuse à reconnaître dans les Français les libérateurs remplissant les devoirs d'un bon père qui souvent fait le bien de ses enfants sans les consulter et par la contrainte ; on est aigri par les vexations de quelques agents infidèles, les contributions forcées et d'autres inconvénients, effets nécessaires de la guerre ; la république française pourrait même être menacée de plusieurs Vendées. > Comment Derché résoutil la difficulté? Par l'annexion. < La république n'en doit pas moins préparer le bonheur de ces contrées, et ce bonheur ne saurait s'effectuer que par la réunion; c'est le seul moyen de les venger de toutes les horreurs que leur ont fait essuyer ces essaims de Verrès et de Hastings, qui se sont enrichis de leurs dépouilles et des aliments destinés à nos braves défenseurs. Que la république punisse tous les scélérats qui, dans ces contrées, ont déshonoré le nom français, désorganisé nos armées, préparé nos revers et servi nos ennemis; qu'elle leur fasse rendre un compte sévère de leurs dilapidations; que le règne des lois et de la justice succède promptement aux horreurs du crime et du briyan-
1 Paris, chez Desenne et Louvet, an IV de la république française.
dage; que la réunion soit effectuée et irrévocablement proclamée aux habitants de la rive gauche du Rhin : bientôt ils chériront la république, et, comme nous, feront le serment de verser leur sang pour la défense de la patrie et de la liberté. Réalisons ce précepte du sublime Buffon : < L'homme ne peut que par le nombre, n'est fort que par la réunion, n'est heureux que par la paix. >
De ces brigandages, on en remplirait aisément un volume. Je me bornerai à extraire quelques lignes d'un long rapport officiel du représentant Becker à la Convention, daté du 25 prairial (13 juin) 1735. < Le Palatinat est un pays riche et fertile dont la France aurait pu tirer par des républicains honnêtes 200 millions de francs, et où l'armée du Rhin aurait pu vivre pendant quinze mois dans l'abondance. Mais l'histoire de l'évacuation de ce pays n'est qu'une compilation de monstruosités, d'infamies, d'exactions et de brigandages. Une bande d'hommes sauvages et barbares, sous la conduite de René Legrand qui avait une commission secrète signée par Saint-Just et Lebas, a dans ces belles contrées renversé tout ordre social, répandu la frayeur dans l'âme de tous les habitants paisibles et jusque dans la chaumière des pauvres, pillé les maisons du toit à la cave , arraché jusqu'aux serrures des portes , enlevé tout ce qui pouvait se transporter, et donné pour toute réponse, avec un rire moqueur, aux malheureux qui se plaignaient : < Tout est à nous , il ne vous reste que les yeux pour pleurer. > Ils ont tout fait pour rendre le nom français dans ces contrées un objet d'horreur et d'exécration 1 . >
Becker avait voulu réunir toutes les quittances de la commission; mais ces brigands s'étaient bien gardés d'en donner de toutes leurs réquisitions, et plusieurs villages
1 Je cite ce rapport d'après la traduction allemande qu'en a donnée le Revoluiion's Ahnanach von 1796. Gœttingen.
étaient tellement terrorisés qu'ils n'osèrent pas envoyer les leurs. Avec les seules pièces qu'il avait en mains, Becker constata que les contributions en argent du Palatinat s'élevaient à 3,345,783 livres, 7 sous, 11 deniers, desquelles 130,000 seulement avaient été livrées au trésor public d'après la déclaration de Cambon.
Voici un échantillon des divers genres de brigandages que commettaient les agents français.
L'un reçoit en assignats le paiement d'une contribution, prétend que plusieurs de ces assignats sont faux, et se fait livrer 34,000 francs en argent.
Un autre reçoit 2,305 florins pour se comporter honnêtement dans ses exactions.
A Spire, à Worms, on pillait la caisse des négociants, et l'on vendait en enchères publiques les pièces de drap d'un marchand ou les meubles des bourgeois.
La commune de Burweiler estimait à 17,694 florins le vin dont elle avait été spoliée. Un bourgeois de Rhodt, dont les caves avaient été pillées, réclamait 55,152 livres. A Spire, on avait enlevé 972 tonneaux sans compter tous ceux du chapitre.
Ailleurs on vendait en enchères publiques tout le bétail d'une commune, puis on l'enlevait aux acquéreurs et on le mettait une seconde fois en vente.
Ces brigands officiels avaient pillé et incendié douze à quinze châteaux splendides, et l'un d'eux s'était fait avec les meubles de ces résidences princières une fortune de quatre millions de livres.
Les églises catholiques et luthériennes furent dépouillées de tous leurs ornements et vases précieux, de leurs cloches, de leurs orgues ; on enleva jusques aux grilles en fer et au plomb des fenêtres.
Les réquisitions se faisaient le sabre au poing; les menaces étaient si atroces que des femmes moururent de frayeur ; on réduisait au silence avec une balle dans la
tête les malheureux qui vous importunaient de leurs plaintes.
Enfin, ces agents français réquisitionnaient des femmes. Mais ici Becker se refuse à mettre par écrit les infamies qui sont arrivées à sa connaissance. Il cite seulement ces mots du mémoire de la municipalité de Deux-Ponts ;< Nous ne trouvons pas de couleurs assez noires pour peindre ce monstre que Y enfer avait vomi pour le malheur de son siècle. >
Jourdan et Moreau pénétrèrent en 1Î95 par le Main et le Danube au cœur de l'Allemagne. En passant par Francfort, qui en 1792 avait été déjà frappé d'une contribution de 5 Va millions de francs, ils demandèrent à cette ville seule 2 millions de francs à livrer sur l'heure et 8 millions de contributions. Epouvantés par les déprédations de ces hordes de Français, tous les Etats se hâtèrent les uns après les autres de payer pour un armistice : le Wurtemberg, 4 millions de francs ; Baden, 2 ; le cercle de Souabe, 12 ; les principautés ecclésiastiques de ce même cercle, 7 ; la Bavière, 16; la Franconie, 10. Mais les paysans n'en avaient pas moins été exposés à de telles exactions et à de tels actes de brutalité qu'en 1796, après la défaite de Jourdan à Wurzbourg, ils firent la chasse aux Français comme à des bêtes fauves.
Pour ne citer qu'un exemple de tout ce que les villes du Sud de l'Allemagne ont eu à souffrir des armées françaises, je prendrai Heilborn qui, à la fin du siècle passé, n'avait d'autres sources de richesses que ses bains et ses vignobles, et qui en 1834 n'avait encore que 7,580 habitants. Cette petite ville, qui comptait à peine en 1789 4 à 5,000 habitants, avait acheté de la république française la paix en concourant pour une grosse somme aux 12 millions payés par le cercle de Souabe. Elle n'en fut pas moins, à cette date, occupée sans motif et pillée par le général Ney. Il fusilla le libraire Allinger (moins célèbre, mais non
moins malheureux que Palm), et se fit payer en trois mois 104,324 florins, sans compter les réquisitions en nature. Dans cette somme sont comprises : honneur au commandant Boreau 175 fl. ; douceur au commissaire Charpentier 176 fl. ; honneur au général Royer 8,800 fl., et au même le lendemain (2 nov.) 2,200 fl. ; honneur à trois officiers français 957 fl. Les contributions et les réquisitions continuèrent sur le même pied en 1800 et 1801. Les frais de guerre s'élevèrent, pour cette seule ville, à 1,400,999 fl. Aussi sa dette, qui en 1793 était à peine de 8,000 fl., était encore, en 1866, de 356,109 fl. 50 kr.
On a trouvé dans les papiers de lord Castelreagh une liste des contributions levées par la France dans les différents pays de V Europe depuis le commencement de la révolution jusques au Consulat. Le chiffre des Etats allemands est de 1,679,904,000 francs, de 1792 à 1800. Comme la valeur de l'argent était alors double de ce qu'elle est aujourd'hui, cette somme équivaut à 3 i / 3 milliards de notre monnaie actuelle. Napoléon a d'ailleurs continué à rançonner l'Allemagne pendant quatorze longues et lamentables années.