III. — Les Français en Suisse
Avant de quitter V Allemagne du Sud pour celle du Nord, qu'on veuille bien me suivre quelques instants en Suisse. 11 m'est difficile de rappeler les maux de nos voisins d'outre-Rhin sans me souvenir de ceux de ma patrie. Mais je laisse ici la parole à un de mes concitoyens de langue allemande, et je ne suis que son traducteur. Il écrivait lé 5 mars dernier à sa fille :
< Aujourd'hui il y a 73 ans, la pauvre Berne, contre laquelle l'odieux La Harpe avait appelé 40,000 Français, perdait son sang sur les champs de bataille de Fraubrunnen, Grauholz et Neueneck, et devait pour la première fois depuis son origine ouvrir ses portes à l'ennemi.
< Puis se succédèrent coup sur coup toutes ces exactions du soi-disant droit de la guerre qui sous sa forme nouvelle est un monument de la première république française. D'abord l'enlèvement de tout le trésor de l'Etat, argent et titres, ascendant à 30 millions de francs ; puis une contribution de 6 millions, trois mois de réquisitions jusqu'au complet épuisement de toutes les subsistances, des logements militaires en nombre infini, douze magistrats emmenés comme otages, et enfin le territoire bernois déchiré et diminué des trois quarts (Argovie, Vaud et l'Oberland). Mais auparavant la ville et la campagne avaient été mise au pillage, et d'après évaluation officielle le dommage avait été de 4 millions et demi l . Nous devons aujourd'hui dou-
1 La plupart des familles patriciennes furent à cette date dépouillées de leur argenterie, et quelques-unes à demi ruinées. — On
bler cette somme pour nous rendre un compte exact des malheurs de notre patrie.
< Nos pères et nos mères durent les supporter dans la désolation et les larmes, sans trouver ailleurs je ne dis pas le moindre secours, mais la moindre pitié. Ils ne pouvaient que prier, et que pressentir qu'un jour, à la même mesure qui leur était appliquée, seraient aussi mesurés ceux qui, avec une cruauté qu'on appelle aujourd'hui frivolité, leur avaient apporté la guerre et toutes ses horreurs.
< Nos confédérés, plusieurs au moins, eurent un sort pareil au nôtre, et presque tous les peuples de l'Europe le subirent les uns après les autres. Quelques-uns même l'eurent plus affreux encore.
< Ainsi les pauvres bergers de ce Nîdwald, qui est à peine plus grand qu'un de nos baillages. Dans leur simplicité, ils eurent l'audace de repousser la constitution helvétique qui leur était imposée : dix mille Français vinrent les y contraindre par le fer et le feu. Le soleil du 9 septembre 1708 se leva sur un bain de sang : 86 hommes morts en combattant; 197 hommes, 114 femmes, 25 enfants égorgés après le combat, la plupart dans l'église de Stanz, auprès du prêtre, devant l'autel, et 5G0 maisons réduites en cendre.
< Et maintenant?.... les pères et les mères reposent dans le sein de Dieu; les enfants et les petits-enfants ont, d'après son commandement, pardonné et oublié. Mais Lui se souvient ; car il est dans la société humaine un ordre moral qui a pour fondement la foi en la rémunération divine, et cette foi ne doit pas disparaître du monde. De là cet effrayant châtiment du peuple qui a comblé la mesure de ses fautes. Nous pouvons, nous devons, nous voulons, comme chrétiens, sympathiser à ses souffrances, nourrir et
se demandait alors en Suisse si Hapinat venait de rapine ou rapine de Hapinat. Ce général avait pour secrétaire un Forfait et pour agent subalterne fin Grugeon. — Les Français mirent les plaintes amères des Suisses sur le compte de « l'avarice, caractère distinctif des petits peuples montagnards. » (Trad.)
vêtir ses malheureux qui sont nus et affamés et, si possible, verser du baume sur chacune de ses blessures. Mais ce serait blasphémer la souveraine justice de Dieu que de vouloir, avec notre courte vue et notré esprit obtus, nous élever contre son jugement. Car ici-bas sa volonté s'accomplit toujours et en son temps. Qu'on ne fasse donc pas aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils nous tissent! < Telles sont mes pensées à l'anniversaire du 5 mars. >
D'après un calcul où l'on a fait entrer les populations respectives du canton mutilé de Berne et de la France, les budgets des deux pays et la différence de valeur de l'argent, les charges de Berne en 1708 ont été 5 % fois plus lourdes que celles que le traité de Versailles vient d'imposer à la France.