‹ Les conseillers bénévoles du roi GuillaumeChapitre 6 sur 25 · IV. — L'Empire français et la Prusse · texte numérisé non relu

IV. — L'Empire français et la Prusse

En 1800, la Prusse déclara la guerre à Napoléon. Elle la fit avec la plus aveugle confiance en ses forces. Elle se croyait au lendemain de Rosbach, et ne se doutait pas que l'incrédulité,' la frivolité, la soif des joiûssances, la corruption des mœurs l'avaient, comme des légions de termites, rongée et consumée en secret. Un seul choc la jeta à terre, et après Iéna, toutes ses forteresses furent, comme celles des Assyriens dans Nahum, < des figues mûres tombant à la première secousse dans la bouche de celui qui les veut manger. > La guerre de Sept ans avait fait de la Prusse une puissance de premier rang ; sept semaines la dépouillèrent de ses armées, de sa puissance, de sa gloire, et les sept mois pendant lesquels les Russes, ses alliés, tentèrent de la sauver d'une ruine totale, aboutirent à la paix de Tilsit. La Prusse entière était au pouvoir des Français.

Comment le vainqueur se conduisit-il envers le vaincu ? Quel antécédent la France d'alors a-t-elle laissé à la Prusse d'aujourd'hui?

Napoléon avait dans son cœur une haine secrète pour la pieuse et chaste reine Louise et pour l'honnête Frédéric-

1 Les pages qui suivent, sont extraites d'une excellente brochure allemande qui avait été traduite en français et publiée à Xeuchâtel, et qui, oubliée de nous tous, était enfouie dans la bibliothèque de notre ville. Le titre en est : Tableau de la conduite du gouvernement français en Prusse depuis la paix de Tilsit, par un Prussien ; chez Fauche-Borel, 1814. Cet opuscule mériterait les honneurs d'une réimpression.

Guillaume. Il sentait qu'il y avait là une force morale qu pourrait un jour être pour lui un danger, et aussi aurait-il volontiers rayé la Prusse du rang des États indépendants. A Tilsit, le 12 juillet 1807, il réduisit la Prusse de 9,743,000 âmes à 4,938,000, et, pour l'humilier devant l'Europe entière, il constata par l'article IV de son traité de paix avec Alexandre, que ce n'était que < par égard pour S. M. l'Empereur de toutes les Russies, > et pour < unir les deux nations (russe et française) par les liens d'une confiance et d'une amitié inaltérable > qu'il < consent à restituer à S. M. le Roi de Prusse, allié de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, > la majeure partie des contrées situées à l'Est de l'Elbe.

La paix était signée ; mais les revenus de la Prusse devaient être livrés à la France jusqu'au complet paiement de la contribution de guerre, et 150,000 soldats ennemis avec 50,000 chevaux vivaient entre la Vistule et l'Elbe aux frais des malheureux habitants, que les commissaires impériaux accablaient de charges extraordinaires de tout genre. Frédéric-Guillaume III n'eut qu'une pensée : délivrer de la présence des Français ce qui lui restait de ses États héréditaires, et consacrer tous ses soins au soulagement de son peuple qui succombait en pleine paix sous le poids de la guerre. Pour atteindre ce but, il fallait payer les 19 millions de francs qui étaient le solde de la dette. Mais l' intendant-général français présenta une note de 154 Va millions, qu'il voulut bien réduire à 112. Le Roi dut céder et signer.

Mille difficultés surgissent sur le mode de paiement. On convient enfin d'un projet d'arrangement, qui est soumis à l'Empereur. Napoléon ne cache point au prince de Prusse Guillaume qu'iZ ne ferait dépendre V évacuation delà Prusse que de ses autres combinaisons politiques. Cependant plus tard il consentit à retirer ses troupes moyennant paiement de 180 millions de francs, dans lesquels entraient tous les intérêts arriérés. Par générosité, il réduisit la somme à

140 millions, et, sur l'instante intervention d'Alexandre, à 120. Le Roi, en refusant d'accepter ce règlementde comptes, aurait amené l'entière destruction de sa monarchie : il signa le traité du 8 septembre 1808.

Mais on lui imposait par ce même traité de tout nouveaux sacrifices :

La réduction de l'armée prussienne à 42,000 hommes, sans qu'elle pût être augmentée les dix premières années ;

La remise des forteresses de Glogau, Stettin et Custrin entre les mains des Français; la première jusqu'au paiement de la moitié des contributions, et les autres jusqu'à l'entière vérification de la totalité du paiement ;

L'entretien de 10,000 hommes de troupes françaises comme garnisons de ces places, et l'approvisionnement de siège pour six mois dans chacune;

L'établissement de sept routes militaires et d'étapes entre ces trois places, le grand-duché de Varsovie, la Saxe, Dantzig et Magdebourg.

Le 5 novembre de la même année, les 120 millions étaient payés. L'armée française se retira au 'delà de l'Elbe, et les caisses de l'État furent remises aux autorités prussiennes.

Mais le 10 mai 1808 avait été conclu à Bayonne, entre Napoléon et le roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, un traité par lequel le prince allemand s'engageait à payer à son redoutable allié 200 millions de francs. Pour faciliter à son complice ou à son esclave le paiement de cette somme, Napoléon lui céda ses créances sur les propriétés que le roi de Prusse possédait dans le grand-duché de Varsovie, et dont le sort avait été réglé par la convention vraiment léonine du 8 septembre. Cependant, avant cette date, le roi de Saxe avait déjà mis le séquestre non-seulement sur ces propriétés, mais sur celles de la Banque et de la Compagnie maritime, mais sur celles des deux caisses des veu-

ves, de la Chambre des orphelins de Potsdam, des hôpitaux et des Chambres de justice, mais sur celles des églises, des fondations pieuses, des universités et des écoles, mais enfin sur celles des simples particuliers. On dressa, avec une exaspération sans exemple, l'inventaire de tous ces biens qui ascendaient à 17,013,956 risd. 20 gros. On peut difficilement se représenter la consternation qui se repandit parmi des milliers de familles, de veuves, d'orphelins, qui se voyaient en pleine paix dépouillés de toutes leurs ressources. Frédéric-Guillaume, qui gémissait de leur détresse et de son impuissance, se déclara prêt à tous les sacrifices pour faire cesser une aussi odieuse spoliation. On leva la confiscation des fonds de la Caisse des invalides et de celle des veuves; mais le séquestre fut maintenu sur 15 millions d'écus appartenant à la Prusse. Le vrai criminel, c'était d'ailleurs moins le roi de Saxe que l'empereur des Français.

Ruinée, épuisée, saignée à blanc par son impitoyable ennemi, il restait à la Prusse une ressource, le commerce maritime. Mais Napoléon en avait déjà fermé tous les ports, le 12 juillet 1807, aux vaisseaux anglais. Bientôt après, le 11 juin 1808, il les ferma à ceux de la Suède ; puis le 9 mars 1810, à tous ceux où se trouveraient des denrées coloniales ; le 19 juillet de la même année, à ceux des États- Unis. Le 28 juillet 1811, le gouvernement prussien, qu'on voulait à la fois avilir et ruiner, fut contraint d'ouvrir ses ports et d'en faciliter l'entrée à tous les bâtiments, dans le but de saisir ceux qui seraient en contravention, et de vendre les marchandises confisquées en déduction de la contribution de guerre. Des consuls français, npii avaient constamment la menace à la bouche, surveillaient avec une excessive rigueur l'observation des conventions. Pour comble de maux, Dantzig, Rostock et Stralsund qui, contrairement aux traités, étaient aux mains des Français, devinrent, à dater de 1810, de vrais repaires de pirates qui

donnaient la chasse aux vaisseaux marchands de la Prusse jusque dans ses ports. Cependant Frédéric-Guillaume, à qui l'on imposait depuis Paris toutes les ordonnances de commerce, conséquences logiques du système continental, soulageait indirectement et en silence son peuple, en supprimant certains droits de consommation et d'entrée, et en modérant ceux qu'il était forcé d'établir.

En 1811, la Prusse avait acquitté la première moitié de sa dette, avec les intérêts qu'on réclamait d'elle sans merci, et en 1812 l'autre moitié allait être payée par les fournitures à livrer pour la campagne de Russie. Aux termes des traités, Napoléon aurait dû retirer les dix mille hommes qui occupaient les trois forteresses de l'Oder, Stettin, Custrin et Glogau. Que fit-il ? Il arracha à sa victime une nouvelle convention, celle du 24 février 1812, par laquelle il se faisait céder ces places fortes pour un temps indéfini.

La Prusse, qui avait scrupuleusement accompli toutes les volontés de son maître, et s'était libérée de sa contribution de guerre, aurait dû avoir recouvré son indépendance ! Mais quelle était en réalité sa position ? Non-seulement elle était coupée en tout sens par onze routes militaires pour l'usage des troupes françaises ; mais, contre la foi des traités, six forteresses étaient aux mains des ennemis : celles de l'Oder, dont on avait porté les garnisons de 10,000 à 23,000 hommes, et qui coûtaient à la Prusse 250,000 risd. par mois ; Magdebourg, avec 12,500 hommes; Dantzig, avec 20,000, et, enfin, Stralsund, dont les Français s'étaient inopinément emparés le 27 janvier 1812. L'ennemi avait 50,000 soldats dans un pays qui ne devait en avoir sur pied que 42,000.

Le vrai souverain absolu de la Prusse, c'était Napoléon.

Mais il ne lui suffisait pas d'étreindre sa proie dans ses griffes de fer et de l'étouffer à demi : il fallait à chaque heure varier ses tourments. Les commandants des forteresses de l'Oder fatiguaient méchamment les autorités de

leurs plaintes sans fondement et de leurs exorbitantes prétentions. Puis, outrepassant leurs pouvoirs, ils défendaient à la poste de faire son service sans leur permission, arrêtaient des transports, ordonnaient des visites domiciliaires, imposaient des passe-ports français aux vaisseaux marchands, se faisaient payer pour 8,491 quintaux de marchandises 1,028,018 francs d'impôts, destituaient des officiers de police prussiens, mettaient les villes en état de siège.

Cependant la guerre de Russie était imminente. Frédéric-Guillaume ne pouvait que se déclarer l'allié de celui qui était de fait son tyran. De mars 1812 à l'hiver suivant, 480,000 hommes et 80,000 chevaux traversèrent sur trois glandes routes les Etats prussiens. Nul ne peut dire ce que ce passage de troupes a coûté à ce royaume ; car, tandis que le gouvernement, d'après la convention du 24 janvier 1812, subvenait par des fournitures régulières à leur entretien, les soldats se permettaient chez les bourgeois et les paysans des exactions et des rapines qui surpassaient de beaucoup la charge des réquisitions. On sait seulement que, par semaine, le corps du duc d'Abrantès coûtait au gouvernement 400,000, et celui du prince d'Eckmiihl 378,000 risd.

La Prusse livra, jusqu'au 8 septembre 1812 : 314,981 quintaux de froment, 233,G88 quintaux de seigle, 28,157 quintaux de pois, 1,702,744 bouteilles d'eau dévie, 44,845 bœufs, 72,600 quintaux de foin, 24,508 quintaux de paille, 1,251,558 mesures d'avoine, 7,109 chevaux.

Mais à ces 7,169 chevaux il faut en ajouter 77,920, je dis soixante dix-sept mille neuf cent vingt qui furent enlevés et volés, ainsi que l'ont été 13,394 chariots et, dans huit cercles seulement de la Prusse orientale, 22,772 bœufs.

Vers la fin de septembre 1812, la Prusse non-seulement s'était entièrement acquittée de sa dette par ses fournitures, mais ses avances s'élevaient à 94 millions de francs. En dépit de toutes les conventions, jamais elle ne put ob-

tenir des autorités françaises le règlement des comptes, et Napoléon, à son retour de Moscou, se crut dispensé par ses revers de payer ses dettes à Frédéric-Guillaume.

On évalue à 900 millions de francs les sommes payées en argent et en nature par la Prusse à l'Empire de 1806 à 1812. Cinq millions d'habitants et 900 millions de francs : c'est 180 fr. par tête. A ce taux-là, la France, dont le sol est si riche, l'industrie si prospère et le commerce si florissant, devrait payer aujourd'hui de 14 à 20" milliards.

Mais pour se faire une juste idée de la conduite de la France impérialiste en Prusse et dans le reste de l'Allemagne, il faudrait demander aux villes et aux familles tout ce qu'elles ont eu à souffrir de l'avidité insatiable, de la brutalité, de l'insolence et des calomnies des vainqueurs.

Les historiens ne font trop souvent qu'une rapide allusion à ce qui se grave le plus profondément dans l'esprit des nations, et ils se traînent longuement sur des batailles ou des traités de paix qui ne sont plus pour elles que de vains noms. Nous insisterons ici de toutes nos forces sur une calomnie partie de si haut, je me trompe : de si bas, et visant si haut qu'après soixante ans l'écho en vibre encore dans des millions de cœurs allemands. Napoléon I er , ce parvenu sans dignité ni noblesse, poursuivait de ses grossières plaisanteries la reine Louise l . Dans les bulletins de la grande armée, il la comparaît, tantôt à la belle Armide, habillée en amazone, portant l'uniforme de dragon et soufflant le feu de la guerre ; tantôt à lady Hamilton (la célèbre maîtresse de Nelson), mettant la main sur son cœur et regardant le bel empereur de Russie. Caulaincourt, avec le cynique langage d'un soldat, calqué sur celui du maître, disait, à propos d'un voyage fait par le roi et la reine de Prusse près de Napoléon, et dont on cherchait le but politique : < Il n'y a point de mystère, la reine vient > Ma

' Alfred de la Guéronnière, Les deux abîmes, p. 76.

plume se refuse à finir la phrase. De tels propos faisaient mourir Louise de honte et de douleur, et ils pèsent aujourd'hui dans les souvenirs de la Prusse dix fois plus que les 900 millions qu'elle a dû payer à la France.

La haine de Napoléon pour la nation prussienne n'éclatait pas toujours en odieuses calomnies ou en menaces hruyantes : elle savait aussi se dissimuler à tous les regards. Voici ce que raconte le feld-maréchal autrichien Koller, qui accompagna Napoléon à l'Ile d'Elbe < J'acquis, sur la flotte que je visitai à Toulon, une nouvelle preuve de la manière infâme dont l'empereur des Français en agissait envers les Prussiens. Sur le vaisseau amiral, deux matelots misérablement vêtus m'adressèrent tout à coup la parole en allemand : ils me prièrent au nom de Dieu de les délivrer de l'esclavage, eux et leurs 300 compagnons d'infortune. C'étaient tous des Prussiens, dont près de la moitié du corps de Schill, et les autres des prisonniers faits à Dantzig en 1807. Au mépris du traité de paix, on les avait envoyés à Anvers , et de là conduits enchaînés à Toulon , où ils étaient traités comme des galériens. > Sur le rapport de M. Koller, Louis XVIII fit délivrer ces malheureux.

Napoléon avait dit à des Prussiens : < Je rendrai votre noblesse si petite qu'elle sera forcée de mendier. > Il tint sa parole. En 1810, non-seulement les riches étaient appauvris, et l'Etat ne pouvait plus payer ses employés, mais les classes moyennes manquaient de pain, les paysans étaient ruinés, et les indigents étaient plongés dans la plus affreuse misère. Le nombre des chevaux dans la Prusse orientale se trouvait réduit à un douzième, et, sur un es- pace de quatre milles allemands carrés , il ne restait plus que huit vaches. On n'avait plus assez de blé pour les se-

1 Voyage de Napoléon Bonaparte de Fontainebleau à Frèjus, par le comte de Truchsèa-Waldbourg, traduit de l'allemand. Neuchâtcl, 1815.

menées, des districts entiers étaient en friche, et les arbres commençaient à y pousser.

Les Français avaient enlevé des villages, avec les bestiaux et les chars, les hommes eux-mêmes, qui ne revenaient pas et qui périssaient on ne sait où. Vendamme se plaisait à répéter qu'il ne laisserait aux Silésiens que leurs yeux pour pleurer leur misère. Son habitude était, quand il avait dîné dans un château, de faire enlever par ses gens toute l'argenterie de table. -Dantzig, que le traité de Tilsit avait déclaré république libre, resta pendant sept ans occupé par les Français. < On frémit, écrit un historien allemand d'une rigoureuse impartialité, en voyant à quels odieux traitements fut soumise cette malheureuse cité. Le moindre de ses malheurs fut la somme de quarante millions de florins qu'elle eut à payer en argent et en munitions, et cependant dans ce chiffre ne sont pas compris les sacrifices du commerce paralysé par le blocus continental , ni les pertes des particuliers. > Ktenigsberg fut, en 1807, taxé par Soult, qui au moins préserva la ville du pillage, à huit millions de francs. Breslau dut en payer dix-huit.

Mais rien ne peut se comparer aux malheurs de Lubeck et de Hambourg.

Lubeck, en 1806, était une ville libre et n'avait point pris parti pour la Prusse. Ses anciennes fortifications étaient à demi rasées. Néanmoins Blucher s'y jeta avec son corps d'armée que l'ennemi serrait de près, et, malgré les protestations des autorités, il tenta de s'y défen'dre. Mais, après un siège de 24 heures , les Français pénétrèrent dans cette cité , qui fut livrée pendant trois jours à toutes les horreurs et les infamies d'une ville prise d'assaut. < L'histoire, pour me servir des expressions du même écrivain allemand, l'histoire se refuse à décrire, dans un siècle de civilisation, le destin sans nom de cette malheureuse cité. > Voilà comment la France, il y a soixante ans,

se comportait en pays neutre, et cependant elle n'avait pas encore appelé à son aide les turcos.

Les malheurs de Hambourg sont plus connus que ceux de Lubeck. Le système continental avait infligé à Hambourg < des souffrances et des pertes incalculables*. > Cette cité avait < passé, avec une rapidité inouïe, de l'état de la plus riche opulence à celui d'une ruine totale. > Mais ce n'était là que le commencement des douleurs. Le 18 décembre 1810, Hambourg fut réuni à l'empire français, et Davoust nomma chef de la police un vrai scélérat , Brun d'Aubignosc, < le même qui s'était déjà rendu fameux à Toulon. > Il < s'associa un essaim d'êtres méprisables, pris dans la lie du peuple. Pères, mères, frères, sœurs, enfants, amis, tout fut dénoncé et vendu par la cupidité de ces espions d'une espèce aussi horrible que nouvelle. > Sous prétexte de réprimer la contrebande, d'Aubignosc établit < un système de pillage manifeste, > appuyé par les menaces, la violence, les cachots et la mort. < Cette conduite abominable > lui a valu justement le surnom de Robespierre de Hambourg. Le 24 février 1813, la cité hanséatique, se souvenant de son ancienne gloire , tenta de briser un joug devenu intolérable, et la colère du peuple fit parmi les fonctionnaires français de nombreuses victimes. Mais cet élan de patriotisme, qui n'était pour les conquérants étrangers qu'une criminelle émeute, fut étouffé dans le sang. Trois semaines plus tard, à l'arrivée des troupes russes, la ville tout entière s'arme pleine de cet enthousiasme qui de la Prusse se propageait dans l'Allemagne entière. Mais Davoust arrive à la tête de troupes nombreuses, et Hambourg, mollement défendu par les alliés, retombe au pouvoir de ses oppresseurs. Le ^^néral fran-

1 Pour éviter toute exagération, j'emprunterai les faits et leur appréciation à un apologiste de Davoust : Le Bobespierre de Hambourg démasqué. Réponse à une brochure (d'un Anglais, de Haupt, ancien officier) intitulée: Hambourg et le maréehal Davoust, par un ancien fonctionnaire français. Paris, 1814.

çais, dans le simple but de semer partout la terreur, réduit en cendres des villages, entre autres Kothenbourg et Lilienthal, et fusille dans toutes les grandes villes plusieurs hommes de marque. Hambourg est frappé d'une amende , de 4S millions de francs, qu'elle doit payer en un mois, et transformé en une ville forte. On contraint les habitants à travailler aux fortifications; au cœur de l'hiver, on en expulse dans les 48 heures 40,000 sur 120,000, et 8,000 villas furent détruites sans qu'on laissât même aux propriétaires quelques heures pour enlever leurs meubles. Un des lieutenants de Davoust faisait enlever chaque jour des jeunes personnes honnêtes, soit par ruse, soit par force \ En 1810 on s'était déjà emparé de toutes les caisses de l'amirauté, des maisons et des sociétés de charité, des hôpitaux, des prisons, et Bourienne avait en outre versé tant en argent qu'en fournitures, pendant son séjour à Hambourg, une valeur de près de cent millions de francs dans le trésor de l'empereur. Mais en 1813, contre le droit des gens et par un acte que son apologiste ne tente pas même d'excuser 2 , Davoust enleva tout l'argent de la Banque , huit millions de marcs ou quinze millions de francs. Le gouvernement français refusa plus tard de rembourser cette somme, par la raison < qu'elle n'avait pas été employée à des dépenses d'un intérêt public. > C'était, semble-t-il, avouer que quelqu'un l'avait gardée pour soi seul.

. Pillage et brutalité, ruine et déshonneur : telle est la signification qu'a pour l'Allemagne le nom de soldat fran-

1 Mémoires de Bourienne, t. IX.

a L'embarras du fonctionnaire français contemporain fait un singulier contraste avec l'assurance de M. Thicrs traçant le portrait idéal de Davoust à Hambourg. Cet « exact et probe général * ne s'empara de l'argent de la Banque que parce que la ville se refusait à payer les contributions de guerre, et il employa aux services publics ces 13 millions de francs, « sans en détourner un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque. > Voilà le roman moderne, dont Bourienne ne laisse pas subsister une phrase.

çais ; tels sont les deux spectres qui se sont dressés devant l'Allemagne effrayée, au moment où la guerre actuelle a éclaté ; tels sont les deux fléaux dont cette nation veut à à tout prix prévenir le retour l . Pour atteindre ce but, elle versera la moitié de son sang, et même elle se permettra de reprendre aux Français les portes et les clefs de sa demeure. Ce sont là tous les mystères de sa politique, comme au reste le roi Guillaume nous le dira bientôt.

Nous avons encore à citer, des années 1812 à 1815, quelques faits qui importent à notre discussion.

En 1813, Frédéric-Guillaume appela toute la nation à prendre les armes, par un édit du 28 avril, que la presse viennoise a tout récemment fait connaître à la France, et gui spécifiait tous les moyens de nuire à P ennemi. Mais on s'est bien gardé de citer l'édit du 11 juillet qui tempérait, pour ne pas dire : révoquait le premier. La Prusse d'ailleurs, à cette date, n'a pas commis l'inconséquence de reprocher à la France les représailles , suites inévitables d'une guerre de francs-tireurs.

En 1814, lors du traité de Paris, la France vaincue sut persuader à ses vainqueurs que, pour le bien de l'Europe, elle devait être grande, forte et florissante. Et, cependant, l'histoire de la répubhque et de l'empire venait de démontrer, que, puissante, la France mettait à feu et à sang tout le continent et s'annexait peuples après peuples, royaumes après royaumes. On lui laissa toutes les conquêtes de Louis XIV et Louis XV; on y ajouta même Avignon, Nice,

1 Pour faire comprendre aux Français quels souvenirs ils ont laissés en Allemagne, il est nécessaire de citer des paroles comme celles-ci qui sont d'un des hommes célèbres d'outre-Rhin, M. le professeur Fréd. Vischer, à Stuttgard : « Vous laisser les pays que vous avez dérobés et que nous avons repris, ce serait laisser le poignard aux mains d'un brigand et d'un meurtrier que le châtiment aurait irrité jusqu'au sang. •

la Savoie et le Montbéliard, et la nation qui, pendant plus • de vingt ans, s'était en vingt contrées gorgée d'or, n'eut pas à payer la moindre contribution de guerre.

Il n'en fut plus de même en 1815. Les puissances avaient fini par s'irriter contre cette France qui les obligeait constamment à verser à flots pour leur défense le sang de leurs sujets. Elles lui imposèrent une amende de 700 millions de francs. Mais ce n'était pas la dixième partie des pertes qu'elle leur avait causées, et, en la ménageant ainsi, elles lui sacrifiaient les intérêts de leurs peuples. D'ailleurs, nous sommes les premiers à reconnaître que, si dans la guerre de 1815 les armées alliées ont eu beaucoup à souffrir des francs-tireurs du Nord-Est de la France, les représailles ont été sévères. Toutefois, aucun général allemand n'a laissé après lui la réputation des Jourdan et des Vandamme. Je n'ai jamais entendu dire que Châlons ou Versailles , ou telle autre ville aussi rudement éprouvée , gémissent aujourd'hui sous le fardeau des dettes qu'elles auraient contractées alors, tandis que des centaines de villes allemandes sont encore obérées depuis les guerres de l'empire. Quoi qu'il en soit, les Français entendent que cette unique campagne contre-pèse tous les innombrables et odieux excès commis en Allemagne par leur nation pendant deux longs siècles. Les Allemands se permettent de n'être pas de cet avis. Ils veulent bien pardonner; mais ils ne peuvent oublier et ne sont pas assez simples pour s'endormir dans une aveugle confiance.

Enfin, et surtout, nous rappellerons qu'en 1814 et 15, alors qu'on refaisait la carte de l'Europe, les Allemands réclamèrent en vain l'Alsace et la Lorraine. < Ce que les généraux font de bien , disait Bliicher, les diplomates le défont. > L'Autriche elle-même avait d'abord appuyé la demande des princes allemands, dans l'espoir que ces deux grandes et riches provinces seraient constituées en une

principauté dont l'archiduc Charles serait le souverain. Mais lorsqu'elle vit l'impossibilité de les acquérir, elle ne • voulut pas que quelque autre prince allemand les reçut en partage, et la Prusse se trouva seule à défendre les intérêts de l'Allemagne. Guillaume de Humboldt et le général de Knesebec le firent dans des mémoires fort remarquables, où ils démontraient comment l'Allemagne ne serait jamais en sûreté tant que Metz, les Vosges et Strasbourg seraient aux mains des Français, qui, à la première occasion, s'empareraient de toute la rive gauche du Rhin. Si les efforts de la Prusse vinrent échouer contre le mauvais vouloir des autres puissances, l'Allemagne resta persuadée que ses désirs n'étaient que trop légitimes.

Y. — L'Allemagne et la Prusse de 1815 à 1870.

Tandis que les Allemands reprochent à la France ses conquêtes et ses exactions passées, la France reproche au roi Guillaume et à la Prusse leurs injustices récentes, et elle en fait comme Y arrière-plan du sombre tableau qu'elle trace de leur conduite actuelle.

Mais en fait d'histoire, la France ne connaît bien que la sienne, et elle ignore tout spécialement celle de l'Allemagne. Sans me laisser détourner de mon sujet par toutes ses accusations, je veux au moins rappeler ici en quelques pages ce qu'a voulu, subi, tenté et opéré la nation allemande de 1815 à 1870.

Ces cinquante-cinq années sont celles de son unification. Elles forment un drame en trois actes, dont la guerre de l'indépendance a été le prélude, et ce drame compte cinq personnages principaux.

Ces personnages sont : le peuple, l'Autriche, les États secondaires, la Prusse et la révolution.

Le peuple ou la nation qui, en 1813, avait versé son sang pour expulser de son sol l'étranger, aspirait par la liberté à l'unité, par l'unité à la puissance et à la gloire.

Tout occupée de faire vivre en paix ses vingt nations, l'Autriche avait la plus profonde indifférence pour les intérêts de l'Allemagne.

Les princes secondaires, naguère vassaux de leur empereur, entendaient jouir en pleiu des droits de suzeraineté que leur avait conférés Napoléon I er , le grand ennemi de

leur patrie. Leur devise était : morcellement et absolutisme, et l'Autriche était leur point d'appui.

La Prusse sortait purifiée du creuset de l'épreuve ; mais le congrès de Vienne l'avait faite aussi faible que possible. Elle devait donc chercher sa force en elle-même, dans ses ressources matérielles, morales et intellectuelles, et, en même temps, elle sentait son existence indissolublement liée à celle de la nation germanique.

La nation et la Prusse faisaient cause commune, et leur cause était celle du progrès. En face d'elles se dressait l'Autriche, qui prenait sous sa protection les petits princes et qui opposait une force invincible d'inertie à tout essai de réformes. Quieta non moverc : tel était son mot d'ordre.

Mais la lutte entre ces deux grands et honnêtes partis du passé et de l'avenir était troublée par l'intervention de notre cinquième personnage, la révolution démagogique universelle. Elle agit sous terre et dans les ténèbres par ses sociétés secrètes, apparaît au grand jour avec le masque de la nation, dont elle se fait le Sosie pour mieux la perdre, mine et renverse religion, morale, famille, Etat, et prétend fonder dans le sang, par la plus odieuse tyrannie, une société nouvelle où toutes les nations, unies et confondues, célébreraient une perpétuelle orgie.

Le premier acte comprend la période de 1815 à 1840. C'est le règne sans partage et sans gloire d'un conservatisme aveugle qui prend la nation pour la révolution, et qui, par peur de l'une, charge l'autre de fers. La diète de Francfort, pour ne pas faire de faux pas, n'en fait aucun, et elle s'endort d'un sommeil de mort. Frédéric-Guillaume III qui, après dix ans d'effroyables tempêtes, avait besoin de repos et de paix, se range dans les affaires fédérales à la politique inintelligente du prince de Metternich. Mais dans ses propres Etats il restaure les finances, complète le système militaire, fortifie ou introduit le principe du sdf-govcrnment dans l'administration des provinces et des

villes, développe l'instruction publique et surtout abolit (en 1818) les entraves du commerce dans toute l'étendue de son royaume. La résistance opiniâtre que lui opposa la Diète, l'obligea, à dater de 1828, dé former, par la voie des concordats, avec plusieurs des États secondaires, une Union des douanes, qui, en 1834, embrassait 25 millions d'Allemands. Le Zollverein était l'Allemagne de l'avenir brisant les étreintes d'institutions qui avaient été calculées pour l'empêcher de naître et la tuer au berceau.

Avec 1840 commence le deuxième acte, où l'Allemagne se réveille, marche vers son but, s'égare sur les voies de la révolution, et, à l'ordre de l'Autriche, recule honteuse et désespérée.

En cette année 1840, M. Thiers menaça la province rhénane : la Diète, secouant quelques instants son sommeil, se prêta à la réforme de l'armée fédérale. Frédéric-Guillaume IV monta à cette même date sur le trône de Prusse, et la nation dans les fers poussa un cri d'espérance. Le nouveau roi, de concert avec son ami et son conseiller secret, M. le général de Radowitz, travailla en effet avec autant de désintéressement que de zèle au grand œuvre de l'unité allemande. Son idéal était, non point la monarchie féodale du moyen âge, ni je ne sais quelle théocratie mystique, mais un État fédératif qui concilierait la forte unité du pouvoir central avec la diversité et le libre jeu des États particuliers ! .

L'Autriche opposa son apathie accoutumée à toutes les réformes prussiennes, qui embrassaient l'armée, le droit civil et les intérêts matériels 2 . Le roi, dont les in-

1 Le Roi appliquait à la constitution de l'Allemagne son principe de la hiérarchie sociale, qui était déjà celui d'Aristote, et qu'Auguste Comte a formulé dans ces mots : la multiplicité des travaux ou des classes et la combinaison des efforts.

* Mémoire de M. de Radowitz, du 20 novembre 1847, sur les mesures à prendre par la Diète germanique, dans Dcuischland und Friedrich Willhelm IV y par J. v. Radowitz. Hambourg, 1848.

tentions étaient si droites, les pensées si nobles, la piété si sincère, recula devant les obstacles qu'il trouvait à chaque pas devant lui, et M. de Radowitz, qui restera l'une des gloires les plus pures de l'Allemagne moderne, ne sut pas inspirer à son royal ami l'énergie sans laquelle tout progrès est impossible La révolution de 1848 éclata avant qu'aucune réforme eût été opérée, et Ton put croire qu'elle imposait au Roi les mesures salutaires qui étaient depuis huit ans le but constant de ses efforts.

Tandis que les sociétés secrètes, s'alliantà la lie du peuple, faisaient éclater aux mêmes jours des émeutes dans toutes les capitales et assassinaient les plus nobles de leurs adversaires, la nation allemande, représentée sans ses princes et avec ses révolutionnaires par le Parlement de Francfort (ouvert en mai 1848), tentait de se constituer en un Etat fédératif qui porterait le nom traditionnel d'Empire, et elle en décerna, le 28 mars 184<>, la couronne au roi de Prusse. Mais elle avait dû en exclure l'Autriche, qui ne pouvait y entrer ni pour ses seules provinces allemandes, ni avec tous ses peuples madjares, slaves et italiens.

Cependant à Vienne avait surgi tout à coup, en novembre 1848, un homme audacieux, impérieux, violent, hautain, arrogant, le prince de Schwarzenberg, qui tenta de rendre aux Habsbourg non-seulement l'hégémonie de l'Allemagne, mais la domination sur tout l'Occident. Il soumit à une même constitution toute l'Autriche, et prétendit la faire entrer sous cette forme dans la Confédération germanique. Il rétablit la vieille Diète, défendit à Frédéric- Guillaume IV d'accepter la couronne qu'on lui offrait, et

1 Un jour comme il était à Vienne et que le ministre autrichien écoutait ses projets de réforme avec la plus profonde indifférence, M. de Radowitz, exaspéré, lui dit: « Vous me rappelez ce Grand- Vizir à qui l'on annonçait le mariage d'un prince danois, et qui répondit : « Que m'importe qu'un verrat du Danemark épouse une truie allemande ! »

annonça l'intention « d'avilir la Prusse pour la démolir 1 . > — < Silence ! disait un manifeste autrichien. Quand l'empereur a parlé, les margraves se taisent 2 . >

Les occasions d'humilier la Prusse ne tardèrent pas à se présenter. Dans la Hesse-Électorale, la Prusse soutenait contre le despotisme du prince les légitimes demandes du peuple et de ses représentants. Dans le Schleswig et le Holstein, les Allemands étaient opprimés par le Danemark, comme les Lombards et les Vénitiens par l'Autriche. On prétendait les daniser. Ils avaient appelé à leur secours, en avril 1848, la Diète germanique, et, à cette date, lord John Russel, Garibaldi et Louis Blanc prenaient leur défense. La Diète déclare la guerre, la Prusse fait marcher ses troupes, les Allemands des duchés saisissent leurs armes pour défendre leurs droits et leurs libertés. Mais, en 1850, le prince de Schwarzenberg cite devant lui la Prusse dans la ville d'Olmiitz, et lui intime l'ordre d'abandonner ses protégés et dans les duchés et dans la Hesse. M. de Manteuffel a peur et cède. Seulement, pour couvrir sa retraite et sauver les apparences, il fit raser quelques arbres devant les forteresses de la frontière méridionale, tout en avertissant la cour de Vienne que ces démonstrations n'étaient point un réavis et une menace. Sa lettre fut publiée en entier dans un journal autrichien ! C'est ainsi qu'on avilissait la Prusse pour la ruiner. Livrée à la risée de l'Europe, elle perdait son rang de grande puissance. J'ai vu de mes yeux à Berlin, en 1857, à propos des affaires de Neuchâtel, à quel degré de faiblesse et d'anéantissement était tombée la Prusse sous le ministère de M. de Manteuffel. Je sentais trembler sur ses bases l'édifice de Frédéric II. Il ne fallait offenser ni l'Autriche, ni la Russie. Si l'on eût voulu mettre à la raison la Suisse, le plan de

1 D'après M. de Sybel, Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1866, p. 494.

2 D'après M. Taillandier, 15 octobre 1866, p. 940.

campagne aurait dû être revu, corrigé et approuvé à Paris. J'entendais soutenir gravement par un professeur l'opinion que Frédéric II a été le mauvais génie de la Prusse, en l'obligeant à prendre place parmi les puissances de premier rang. Ceux qui souffraient le plus d'un tel abaissement, n'y voyaient aucun remède. Les officiers seuls étaient impatients de se mesurer avec les Autrichiens, et de relever par quelque grande victoire l'honneur du drapeau national.

La Prusse avilie et démolie, la cause de l'unité allemande semblait perdue pour toujours. Mais Dieu tenait en réserve pour la faire triompher, au troisième acte : le roi Guillaume, auquel était réservée la couronne impériale; M. de Bismarck, qui sauverait la Prusse et restaurerait l'empire germanique, et M. de Moltke, qui rendrait à l'Allemagne ses enfants d'outre-Rhin et ses frontières militaires.

Guillaume avait succédé à son frère. A Kœnigsberg, en 1861, pendant son couronnement, il fut plongé dans une méditation si profonde que le cours de la cérémonie en fut suspendu. Perdu dans ses pensées ou ses visions, le roi oubliait la solennité du jour et du lieu, et ne se doutait pas de l'étonnement qui s'emparait des princes qui l'entouraient et de la foule immense qui remplissait l'église. On n'a jamais su d'une manière certaine ce qui s'était passé en son esprit. Mais le bruit a couru qu'il avait eu comme une vue anticipée des grands événements de son règne.

Nul n'avait été plus affligé de la journée d'Olmiitz que Guillaume. Elle lui avait fait comprendre la nécessité de réorganiser l'armée. Il en fit son œuvre particulière, et M. de Bismarck, devenu son premier ministre en 1862, y mit pareillement tous ses soins.

La seconde Chambre refusa les fonds que nécessitaient ces réformes. Le conflit entre le Parlement et la Couronne

agitait les esprits. L'empereur François-Joseph crut le moment venu de frapper la Prusse d'un coup mortel. En 1863, il convoqua les princes à Francfort pour aviser aux réformes de cette Constitution fédérale, qu'il déclarait être un vrai < chaos. > Mais les réformes projetées étaient telles que le ministre de Baden, M. de Roggenbach, ne craignit pas de dire officiellement que cela s'appelait < donner à la nation une pierre au lieu de paix *. > Le Roi se refusa à prendre part à ce congrès, où il aurait été seul à défendre les intérêts de la nation et qu'il aurait sanctionné par sa présence.

En novembre 1863 mourut le roi de Danemark, Frédéric VII. Le sort du Schleswig et du Holstein avait été réglé en 1852 par \e protocole de Londres, qui les avait réunis pour toujours à la monarchie danoise, et la Prusse avait dû non-seulement signer ce traité, mais contraindre, de concert avec l'Autriche, ces populations allemandes à plier la tête sous le joug de l'étranger. Onze ans s'étaient écoulés dès lors. L'esprit national, comprimé si longtemps par l'Autriche, se refusa, lors de l'avènement au trône de Christian IX, à laisser incorporer au Danemark cette autre Alsace et cette seconde Lorraine. La Diète de Francfort, en décembre, ordonna l'occupation du Holstein par les armées fédérales. Bientôt la Prusse, qui avait à laver tant d'opprobres, intervint de son chef dans la lutte, et le 27 janvier ses troupes entraient dans Kiel. L'Autriche, qui se serait gravement compromise en se tenant en dehors de ce grand mouvement national, se vit obligée de combattre à côté de la Prusse, pour ne pas dire à sa suite. La victoire resta aux armées allemandes. La cour de Vienne voulut la faire tourner à son profit : les duchés formeraient un Etat indépendant, qui aurait été hostile, comme tous les autres États allemands, aux Hohenzollern. Mais M. de Bismarck déjoua ce projet, et la Prusse, au sortir de cette

1 De Sybel, td.,p. 498.

guerre, avait effacé dans son sang le souvenir de ses défaillances récentes, recouvré son rang de grande puissance, fait sentir sa supériorité à l'Autriche et, enfin, réprimé indirectement un mouvement révolutionnaire et socialiste qui menaçait la France autant que l'Allemagne.

La politique de M. de Bismarck est, dans ses traits généraux, celle de Frédéric-Guillaume IV, de M. de Radowitz et du Parlement de Francfort : l'Allemagne restreinte, l'État fédératif, le respect des libertés et des institutions pcuiicuUhrcs ou provinciales, et la poursuite de toutes les saines et sages réformes. L'exclusion de l'Autriche était la condition absolue de l'unification de l'Allemagne. Vienne conduisait la nation au fractionnement, à la débilité, à la mort ; Berlin, à la vie et à la puissance. Cette longue lutte de cinquante ans, où la Prusse usait en vain ses forces et risquait son existence, ne pouvait ni se prolonger plus longtemps, ni se terminer autrement que par les armes. Si l'État protestant et progressif du Grand Électeur devait être définitivement écrasé par les Habsbourg et l'ultramontanisme, mieux valait encore périr glorieusement aujourd'hui sur un champ de bataille que de traîner pendant des années ses jours dans l'oppression et la honte. Le roi Guillaume et M. de Bismarck savaient fort bien qu'en répondant enfin au cartel d'Olmiitz, ils devaient vaincre ou mourir. Mais , sans doute aussi , ils se disaient que la Prusse, en succombant, entraînerait dans l'abîme la liberté et avec elle la vérité. Or, la vérité ne peut périr.

Fidèles à leurs vieilles traditions, tous les princes secondaires s'allièrent avec l'Autriche contre la Prusse et la nation. Que leur importait la faiblesse de la patrie allemande, pourvu qu'ils conservassent intact leur pouvoir?

Le 15 juin 1866, la Prusse, en invitant la Saxe, le Hanovre, la Hesse-Électorale et Nassau à déposer les armes, leur garantissait leur souveraineté. Ses propositions furent repoussées. La nuit même qui précéda l'entrée des troupes

prussiennes dans le Hanovre, Guillaume télégraphia (à deux reprises, si je ne fais erreur) au roi Ernest : < Je ne vous demande pas d'être mon allié ; restez neutre, et vous garderez dans leur intégrité vos États. > Le roi de Hanovre s'y refusa : l'Autriche lui avait promis une portion de la Prusse, et la Prusse lui laissait simplement ce qu'il possédait! ]

La guerre dura sept jours (du 27 juin au 3 juillet). La cause de l'avenir avait triomphé; mais la ligne du Mein scindait encore en deux l'Allemagne restreinte.

Page 1