‹ Les conseillers bénévoles du roi GuillaumeChapitre 7 sur 25 · I. — La déclaration de guerre · texte numérisé non relu

I. — La déclaration de guerre

L'Allemagne, à demi unie, à demi divisée, se sentait encore exposée, sans défense, aux invasions françaises; mais déjà elle voyait dans un prochain avenir renaître les beaux temps des Hohenstauffen, et se nourrissait en espérance de sa gloire future. On ne pouvait certes lui refuser le droit de parvenir enfin à cette unité à laquelle l'Espagne, la France et l'Angleterre sont arrivées il y a plusieurs siècles, et dont Napoléon venait de doter l'Italie.

La Prusse, de son côté, était, descendue à un tel degré d'humiliation qu'un officier des provinces du Rhin me disait : < Rappelez- vous, Monsieur, qu'il est deux noms qu'un étranger ne doit jamais prononcer devant nous : Olmiïtz et »

Sadowa avait effacé la honte d'Olmiitz et préparé l'unité de l'Allemagne.

Mais les Français virent dans la gloire de Sadowa une insulte personnelle, et dans l'unité de l'Allemagne un amoindrissement de leur gloire et un danger.

L'Allemagne voulait s'unir; la France ne le lui permettait pas : voilà l'unique cause de la guerre.

La candidature espagnole d'un Hohenzollern en a été le prétexte. La ligne du Main et le Schleswig n'en auraient été que l'occasion.

La guerre était inévitable, on s'y prépara des deux côtés.

La France , cependant , ne se bornait point à vouloir intervenir flans les affaires intérieures de l'Allemagne, à exercer sur ses voisins son prétendu droit de suzeraineté européenne, à les obliger dans son unique intérêt à végéter dans la désunion, à méconnaître l'existence de la grande nationalité allemande et à se faire l'hypocrite protecteur d'une soi-disant nationalité badoise, hessoise, saxonne, contre l'ambition de la Prusse. La France voulait la rive gauche du Rhin. C'est sa pensée fixe depuis plus de quatre siècles. Charles VII déclarait déjtà que la France devait reculer ses limites jusqu'à ce fleuve, et c'est pour réaliser ce vœu qu'il lança sur l'Alsace les Armagnacs '. Henri II appuyait cette même prétention sur Clovis et Charlemagne. Louis XIV, comme successeur de ce dernier empereur, voulait avoir non-seulement le Rhin tout entier, mais tout le pays des Francs et enfin l'empire romain héréditairement, ab antique* ex Caroli nuujni familia\ Frédéric II a couru les risques terribles de la guerre de Sept ans pour que la Belgique, les pays rhénans et le Hanovre ne devinssent pas français 3 . Après la restauration, les Bourbons cherchèrent, parPozzo di Borgo, à faire alliance avec la Russie pour reconquérir la limite du Rhin. Sous Louis-Philippe, en 1840, M. Thiers menaça ces mêmes contrées à propos de différends entre l'Egypte et la la Turquie. Tous les Français sont de l'avis de cet homme d'État que leur nation ne peut être grande et forte que si l'Allemagne reste désunie. Tous savent par cœur et chantent la réponse d'Alfred de Musset au Mi m allemand de Becker. Nul d'entre eux n'a protesté contre le belliqueux rédacteur de la Libellé excitant ses compatriotes à se jeter sur le Rhin. M. de Girardin avait bien au contraire pour complices le catholique Montalembert, Michel Chevalier,

1 De Sybel, Les droits, etc. p. 27.

* Ibidem, p. 49.

• Ibidem, p. 76.

l'apôtre de la liberté commerciale, Jules Favre, républicain modéré, les socialistes Louis Blanc et Barbes et le grand poète Victor Hugo. La conquête de Mayence et des provinces rhénanes était la proie que Napoléon s'en allait jeter à la France, qui commençait à aboyer contre son despotisme. Sa cour envisageait cette annexion comme certaine, et déjà dans la seconde moitié de juillet 1 on délibérait sur le sort qu'on ferait à ces provinces conquises. Quelques-uns inclinaient à les constituer en un État neutre et indépendant; mais cet avis, dit-on, était peu goûté en haut lieu. D'ailleurs, s'il s'était trouvé dans toute la France un seul homme qui eût osé protester contre cette conquête, il aurait passé pour un traître ou un niais. Car on n'est Français qu'à la condition de rêver de la rive gauche du Rhin. M. de Bonald n'a-t-il pas dit : < Si vous voulez une

< paix profonde, laissez la France atteindre le Rhin ; sinon

< la France, toujours inquiète, ne cessera d'être inquié-

< tante, et, tôt ou tard, elle troublera le monde. >

La Prusse, d'autre part, que voulait-elle? On l'accuse de s'être laissée enivrer par ses victoires et d'avoir ainsi enflé démesurément ses prétentions. Je cherche en vain les preuves de cette assertion. M. de Bismarck me paratt au contraire être de tous les hommes d'Etat passés et présents celui qui, à son point de départ, se rend le mieux compte du but à atteindre. Voyez-le en 186G. Pourquoi faire la guerre à l'Autriche? Pour l'obliger à céder à la Prusse l'hégémonie de l'Allemagne? L'étonnante campagne des Sept jours, la conquête de la Bohême et de la Moravie remplissent-elles les vainqueurs d'un fol orgueil? Cèdent-ils à la tentation de faire une entrée triomphale dans Vienne? Demandent-ils à l'Autriche un pouce

1 Journal de Genève, 29 juillet. — Voyez dans Les papiers secrets, n° 3, p. 10, une note du 8 août 1866 où M. Drouyn de Lhuys propose à l'Empereur la création, sur la rive gauche du Rhin, d'un État neutre qu'on aurait formé uniquement aux dépens de l'Allemagne !

de son territoire, une pierre de ses forteresses? La contribution de guerre qu'ils lui imposent (20 millions de thalers), n'est-elle pas si modeste que, malgré l'embarras de ses finances, elle a pu la payer pour ainsi dire le lendemain du traité de Prague? De quel droit donc suppose-t-on que le même monarque et le même premier ministre, qui en 1866 étaient restés strictement fidèles à leur modeste programme, se sont laissés quatre ans plus tard emporter et aveugler par le plus criminel orgueil ?

Ils ne prétendaient point arracher à la France le sceptre de l'Europe pour en frapper à leur tour tous les peuples, ni lui imposer le fédéralisme pour l'affaiblir, ni protéger contre la tyrannie de Paris la nationalité franc-comtoise ou flamande. Mais, toujours menacés, ils voulaient m finir, et c'est ce que prouvaient assez les formidables armées qu'ils lancèrent d'emblée sur la France, et qui sont un sujet de scandale pour tel de nos conseillers bénévoles. Ils se proposaient d'achever l'œuvre ébauchée par le Grand Électeur, poursuivie par Frédéric II, entravée au congrès de Vienne par la malveillance de toutes les puissances 4 pour la Prusse. Ils espéraient guérir une fois pour toutes la France de ses velléités périodiques de prendre le pays rhénan, de saccager le pays de Baden et de faire une promenade à Berlin. Pour atteindre ce but, il fallait la traiter tout autrement qu'on n'avait traité l'Autriche. Il fallait ne ménager ni son territoire, ni ses forteresses, et ne pas lui épargner les milliards. Il fallait reprendre, si ce n'est Toul et Verdun, au moins Metz, pour que Trêves et Cologne pussent vivre en paix ; il fallait, pour rassurer Baden et le Wurtemberg, reconquérir Strasbourg et l'Alsace.

< L'Alsace et Strasbourg, disait Frédéric II, sont les ïhermopyles de l'Allemagne \ > Strasbourg aux mains de la France, c'est le riche pays de Baden envahi en un jour,

1 Telle n'est pas l'opinion de certains Français. Une brochure anonyme contient ces lignes : « Invoquer les nécessités militaires,

Carlsruhe et Stuttgard pris dans la semaine. Sous le canon de cette ville forte, l'Allemagne du Sud était la servante et l'alliée des Français. Elle ne pouvait s'unir à l'Allemagne du Nord et s'associer à toutes ses guerres qu'à la condition expresse et absolue qu'on la mît à l'abri des invasions ennemies par la conquête de l'Alsace. Aussi inclinerai-je à croire que M. de Bismarck, ainsi que l'a dit le Times, ne voulait point cette conquête, et qu'il ne l'a fait entrer dans son programme que pour rassurer pleinement le Wurtemberg.

La guerre est déclarée. Mgr. l'archevêque de Paris la dit légitime ; le Times (du 16 juillet), criminelle et insensée.

< La France , suivant le journal anglais , convoite la rive gauche du Rhin ; mais la Prusse a déjà plus d'une fois annoncé que si elle était contrainte à prendre les armes contre la France, elle ne déposerait l'épée que lorsque les anciennes provinces de la Lorraine et de l'Alsace auraient été rendues à la patrie allemande. >

Le garde des sceaux , M. Emile Ollivier, < accepte , le cœur léger, la responsabilité de cette guerre; car l'honneur est le premier des intérêts de la France. > M. Thiers, qui excitait sa patrie à se jeter sur la Prusse après Sadowa, n'est d'un avis contraire que parce qu'il sait qu'on n'est point prêt. M. de Kératry se sépare de ses amis, qui, pour des motifs divers, voulaient le maintien de la paix. L'immense majorité du Corps législatif rivalise d'ardeur guer-

* dire que la ligne des Vosges est indispensable à la défense de l'Al-

< lemagne, c'est un pur enfantillage, un argument à l'usage des po~

* litiques de brasserie de Berlin ou de Munich. »

1 Ces prétentions de l'Allemagne étaient si bien connues que le Charivari du 15 septembre 1864, à propos d'un article de la Bœrsenlialle de Hambourg, lui conseillait ironiquement de ne pas se contenter de l'Alsace, mais de prendre toute la Lorraine, puis la Champagne, puis la Brie, enfin Paris, et avec Paris tout le reste de ^a France.

rière avec les ministres. Les frais de la guerre sont votés , notons-le bien, à V unanimité. Les journaux se font l'écho de l'enthousiasme de la France entière ; ils nous parlent de l'élan < furibond > de Paris; les départements étaient, si possible, en avance sur la capitale.

Ce que ces journaux ne disaient pas, c'est que les gens qui criaient sur les boulevards : < A Berlin ! à Berlin 1 ! > étaient payés à 2 fr. 50 par jour. Les préfets , dans leurs rapports confidentiels 2 , ne pouvaient dissimuler entièrement la douloureuse surprise que causait dans plusieurs contrées la déclaration de la guerre. Il est en effet évident que partout et toujours les habitants des paisibles campagnes ne prendront avec élan et joie les armes que pour défendre leur patrie envahie par l'ennemi. Le plébiscite de mai avait été une protestation en faveur de la paix, et des étrangers qui se trouvaient en France vers la mi-juillet m'attestent la consternation de la population. A Paris, la police empêchait les processions des ouvriers qui rappelaient que les armes tuent le travail. Elle enlevait à Bordeaux l'écriteau portant : La guerre, deuil jjublic, qu'un négociant avait placé sur son magasin fermé. Mais toute nation est responsable de son gouvernement, et quand elle s'est donnée un chef par le suffrage universel et à une majorité immense, elle fait avec lui un seul et même corps. Or, nonseulement l'Empereur, sa cour et le Corps législatif, mais l'armée, mais la presse politique et la presse ultrainon-

1 Les journaux allemands ont prétendu qu'on avait trouvé dans le butin pris sur l'ennemi les rubans d'une triple décoration, qui auraient été distribués aux officiers d'état-major le jour de l'entrée à Berlin.

' J'en admets l'authenticité parce que je n'ai pas la preuve matérielle du contraire (Papiers secrets, n° 11, p. 50 sqq.; III, p. 83). Mais toutes les publications françaises m'inspirent une extrême défiance, et les Allemands ont publié d'autres rapports trouvés à Versailles qui constataient l'enthousiasme de toutes les grandes villes de la France.

taine, mais le clergé, mais tous les hommes qui par leurs talents et leur influence représentent et mènent la France, étaient unanimes à vouloir, tôt ou tard, cette guerre, qu'on s' efforçait de convertir en une lutte religieuse et nationale. La seule voix puissante qui protesta contre cette levée de boucliers, fut celle de M. le comte de Gasparin. Napoléon, comme l'a dit M. de Bismarck l , a donc fort bien pu déclarer à la Prusse, < sans altérer la vérité , que l'état de l'opinion publique l'avait forcé à faire la guerre. > Au moins est-il certain que la nation qui se taisait dans l'attente de faciles victoires, n'a pas le droit, après ses défaites, de se déclarer innocente de tout le sang versé.

* La guerre était déclarée , dit un des publicistes anonymes de France 2 , et de toutes parts la nouvelle en avait été saluée par de bruyantes manifestations patriotiques que l' amour-propre national froissé enflammait plus que lahaine. L'armée, pleine d'ardeur et d'enthousiasme, avait couru k la frontière, encouragée par les vœux et les démonstrations touchantes de nos généreuses populations qui l'acclamaient partout à son passage. >

Cependant l'Allemagne du Sud était saisie d'effroi. Elle s'attendait à être immédiatement envahie par les Français. On a prétendu que le roi de Wurtemberg voyait déjà

ses Etats ruinés pour vingt ans et ses sujets le supplier de faire une paix séparée.

Mais la terreur qu'inspirent aux familles allemandes les invasions françaises, s' ajoutant aux aspirations de la nation vers l'unité, tous les peuples germains se levèrent comme un seul homme pour repousser d'un commun effort leur éternel ennemi. Tous, depuis Sadowa, nous savions que la première menace de la France ferait l'unité de l'Allemagne. La France l'aurait prévu comme nous si elle avait

1 Circulaire de Rheims, du 7 septembre.

1 Des causes qui ont amené les désastres de V armée fronça ise dans Ja campagne de 1870. Troisième édition, Bruxelles.

moins largement soudoyé son armée d'espions qui la trompaient pour vivre à ses dépens.

La déclaration de guerre arriva à Berlin le 19 juillet, le jour anniversaire de la mort de la reine Louise.

Ce même jour, le roi Guillaume adressa à la Diète de l'Allemagne du Nord un discours plein de modération dans les termes, mais où se lisaient entre les lignes de redoutables menaces à l'adresse de la France.

< Lorsque , dans votre dernière session , je vous souhaitai la bienvenue au nom des gouvernements alliés, j'ai pu déclarer d'un cœur reconnaissant et joyeux, qu'avec le secours de Dieu, je n'avais pas travaillé en vain à répondre aux vœux des peuples et aux besoins de la civilisation, en écartant tout ce qui aurait pu troubler la paix.

< Si, néanmoins, des menaces et des dangers de guerre ont imposé aux gouvernements alliés le devoir de vous convoquer en une session extraordinaire, vous partagez avec moi la vivante conviction que la Confédération de l'Allemagne du Nord, en développant les forces nationales, visait, non à ébranler la paix générale, mais à la consolider, et que, si nous invoquons aujourd'hui cette force pour protéger notre indépendance, nous ne faisons qu'obéir à l'honneur et au devoir.

« La candidature d'un prince allemand au trône d'Espagne, que les gouvernements alliés étaient aussi peu appelés à appuyer qu'à écarter, n'avait pour eux d'intérêt qu'autant que les chefs de cette nation amie y attachaient l'espérance d'assurer par ce moyen, à un pays sévèrement éprouvé, les garanties d'un ordre de choses régulier et paisible. Le gouvernement de l'empereur des Français, usant de procédés diplomatiques depuis longtemps tombés en désuétude, a fait de cette candidature un cas de guerre, l'a maintenu après que tout prétexte avait été écarté, et a fait preuve, pour le droit qu'ont les peuples aux bénédictions de la paix, d'un mépris dont Vhistoire des précédents souverains de la France offre des exemples analogues.

< Si, demies siècles précédents, V Allemagne a supporté silencieuse de pareilles atteintes à son droit et à son Jionneur, c'est que, déchirée comme elle Vêtait, elle ignorait toute sa force. Aujourd'hui que les tribus allemandes sont spirituellement et légalement unies par les liens que les guerres de T indépendance avaient déjà formés et qui se sont resserrés avec les années; aujourd'hui que l'Allemagne, prête à la lutte, n'offre plus à l'ennemi de porte ouverte, l'Allemagne possède en elle-même la volonté et la force de repousser les nouvelles violences de la France.

c Ce n'est point la présomption qui me met ces paroles sur les lèvres. Les gouvernements alliés ainsi que moi, nous agissons dans la pleine conscience que la victoire et la défaite sont entre les mains du Dieu qui préside aux batailles. Nous avons d'un regard assuré mesuré la responsabilité, qui, devant les jugements de Dieu et des hommes, pèse sur celui qui, au cœur de l'Europe, pousse deux grandes et pacifiques nations dans des guerres dévastatrices.

< Le peuple allemand et le peuple français, qui, l'un autant que l'autre, goûtent et désirent les bénédictions d'une civilisation chrétienne et d'un bien-être croissant, sont appelés à une rivalité plus salutaire que la sanglante lutte des armes.

< Cependant, les maîtres de la France ont réussi à exploiter habilement au profit d'intérêts et de passions personnels la légitime, mais susceptible fierté de la grande nation voisine.

< Plus les gouvernements alliés ont le sentiment d'avoir fait tout ce que permettaient l'honneur et la dignité pour conserver à l'Europe les bénédictions de la paix, et plus il est évident à tous les yeux qu'on nous a contraints à saisir l'épée, plus aussi, appuyés sur la volonté unanime des gouvernements allemands du Sud comme du Nord, faisonsnous appel avec une pleine confiance au patriotisme du peuple allemand et à son esprit de sacrifices pour la défense de son honneur et de son indépendance.

< Selon V exemple de nos pères, nous combattrons pour notre liberté et pour notre droit contre la violente agression de conquérants étrangers, et dans ce combat, où nous ne nous proposons d'autre but que d'assurer d'une manière durable la paix de V Europe (en mettant la France dans l'impossibilité de renouveler ses attaques Dieu sera avec nous comme il le fut avec nos pères. >

D'après ce discours, que nous venons de traduire le plus littéralement possible, le roi annonçait la ferme et énergique intention de mettre pour toujours un terme aux agressions de la France. Mais il n'y a dans ses paroles pas le moindre sentiment d'animosité contre la nation ennemie. Toutefois, quiconque connaît l'Allemagne, devait se dire que, victorieuse, elle reprendrait les contrées limitrophes qu'elle avait en vain réclamées cinquante-cinq ans auparavant.

Il y a d'ailleurs dans les paroles du roi un profond sentiment de joie et de confiance à la vue de l'Allemagne s'unissant pour la première fois depuis six siècles en une œu-

1 Cette pensée sous-entendue, qu'il eût été souverainement présomptueux d'exprimer avant la victoire, se devine pareillement dans la proclamation du Prince royal du 30 juillet : « Nous abordons une lutte difficile et grave ; mais nous en sortirons vainqueurs, grâce à notre bon droit, défendu par votre courage, votre persévérance et votre discipline. Nous resterons unis dans une fraternité d'armes qui, avec l'aide que Dieu prêtera à nos drapeaux, nous conduira à de nouvelles victoires pour la gloire et la paix de l'Allemagne. » — L'espoir d'assurer la paix de la patrie peut seul expliquer l'épithète de sainte que le général en chef Herwart de Bittenfeld donnait à cette guerre dans une proclamation du 16 juillet, où il parlait des « mensonges les plus monstrueux des ministres français. » — Mais le moyen d'assurer cette paix n'est ouvertement exprimé que dans la proclamation du prince Frédéric-Charles devant Metz, le 27 octobre, après la capitulation : « La grande œuvre que vous voyez aujourd'hui accomplie avec la grâce de Dieu, c'est la puissance de la France brisée à jamais, » ou en d'autres termes l'Allemagne à jamais abritée contre les invasions dévastatrices de la France.

vre commune, et résolue enfin à se faire respecter de la France. Elle était donc venue, l'heure solennelle de sa résurrection, que Henri Heine 1 avait prédite il y a trente ans. Après avoir dépeint en des paroles brûlantes les hardies investigations des Allemands dans le domaine de la » pensée philosophique, il disait : < Quand vous entendrez le fracas et le tumulte, tenez-vous sur vos gardes, Français, nos bons voisins, et ne vous mêlez pas des affaires que nous avons à régler chez nous, en Allemagne. Vous pourriez vous en trouver mal. Gardez-vous d'attiser le feu ; gardezvous de l'éteindre. Vous vous y brûleriez aisément les doigts. Xe riez pas de mon conseil, du conseil d'un rêveur qui vous dit de vous méfier des kantiens, des fichtiens et des philosophes de la nature. Xe riez pas du phuntastr qui attend dans le monde des phénomènes la même révolution qui a eu lieu dans le monde de l'esprit. La pensée précède l'acte, comme l'éclair le tonnerre. Le tonnerre allemand est sans doute un tonnerre allemand, un peu gauche, un peu lourd et qui roule et approche lentement; mais il viendra, et quand vous l'entendrez, la foudre éclatera comme jamais encore elle n'a éclaté dans l'histoire du monde, sachez-le; le tonnerre allemand aura enfin atteint le but Et l'heure viendra. >

Deux jours après, le roi Guillaume, s' adressant à son peuple tout entier, l'invita à célébrer le 27 juillet un jeûne extraordinaire.

La piété du roi cause à ses conseillers bénévoles un tel scandale, que je dois non leur rappeler, mais leur apprendre quelles sont les vieilles traditions de la famille des Hohenzollern.

Le fondateur de la grandeur de la Prusse, le Grand Électeur, s'est illustré par trois victoires héroïques que les historiens passent d'ordinaire sous silence. Tout jeune,

1 Zur Gesehichte der Religion und Philosophie in Deutschland.

à 18 ans, il avait été envoyé par son père à La Haye ; les seigneurs de la cour lui donnèrent un splendide souper, vers la fin duquel la salle fut envahie par un essaim... d'élégantes beautés. Le prince se lève : < Je dois à mon père, je me dois à moi-même de me retirer devant une telle société, > et il s'en alla. Plus tard, on lui offre la couronne de Pologne, à la seule condition qu'il assistera une fois palan à la messe. Il la refuse, et elle passe à l'électeur de Saxe, qui a été de l'avis d'Henri IV : < Paris vaut bien une messe. > Enfin, notre héros n'avait point d'enfant, et sa femme, qui se nommait Louise, le pressait de se séparer d'elle par un divorce et de se remarier. < J'ai juré à Dieu, lui dit-il, det'être fidèle et je tiendrai ma promesse jusqu'à la mort. > L'année suivante, elle lui donnait un premier enfant.

Les successeurs du Grand Électeur ne se sont pas soutenus à son niveau de piété et de vertu, et l'incrédulité de Frédéric II est la première cause du désastre de Iéna. Mais Frédéric-Guillaume III trouva, lors de ses revers, dans son chapelain Borowski un chrétien d'élite, plein de fermeté, de franchise et d'affection, qui lui expliquait les causes de ses désastres, et qui soutenait son courage en lui répétant : < Il faut apprendre à croire; il est fait à l'homme selon sa foi. > Le Roi crut et la Prusse fut sauvée. Son fils et son successeur, Frédéric-Guillaume IV, dont les Français ont fait le plastron de leurs calomnieuses plaisanteries, n'avait rien plus à cœur que les progrès de la foi chrétienne. C'est par des scrupules de conscience autant que par des motifs politiques qu'il refusa la couronne d'Allemagne que lui offrait le parlement de Francfort. Toutefois , son règne fut peu glorieux Mais n'est-il pas permis de dire que ce qu'il a semé avec larmes, son frère le roi Guillaume le moissonne avec chants de triomphe ?

1 En 1857, à Berlin, dans une des grandes fêtes de la cour, où j'étais perdu au milieu d'étrangers, je m'étais retiré dans une em-

Se scandalisera- t-on maintenant de la proclamation du 25 juillet? N'y reconnaltra-t-on pas plutôt l'écho des soixante dernières années d'humiliations et de relèvement qu'ont traversés en commun le peuple et la famille royale?

Le Roi s'y déclare sûr devant Dieu de la justice de sa cause, et c'est un grand repos pour lui de n'avoir en aucune manière donné lieu à la guerre. < La lutte sera sérieuse et imposera à l'Allemagne de durs sacrifices. Mais j'y entre en regardant au Dieu qui sait tout et en invoquant son secours tout-puissant. Maintenant déjà, je puis louer Dieu de ce qu'au premier bruit de guerre un même sentiment a fait battre tous les cœurs allemands, un sentiment d'indignation contre une telle agression et en même temps d'une joyeuse assurance que Dieu accordera la victoire à la bonne et juste cause. Mon peuple sera avec moi dans ce combat comme il l'a été avec mon bienheureux père. 11 ne reculera ainsi que moi devant aucun sacrifice pour assurer de nouveau la paix aux nations. Depuis nia jeunesse, j'ai appris à croire que tout dépend de la grâce et du secours de Dieu. C'est en lui que j'espère, et j'invite mon peuple à la même confiance. Je m'humilie devant Dieu dans le sentiment de sa miséricorde et je suis certain que mes sujets et mes compatriotes le font avec moi. > Puis le Roi fixe au mercredi 27 juillet le jour du jeûne , et il ordonne en outre que pendant la durée de la guerre on demandera à Dieu dans les services publics qu'il nous conduise à la victoire, qu'i[ nous accorde la grâce de nous comporter en chrétiens envers nos ennemis, et que dans sa bonté il nous fasse parvenir à une paix qui garantisse pour longtemps l'honneur et l'indépendance de l'Allemagne.

brasure de fenêtre, comparant les pompes qui m'entouraient, et la faiblesse de la Prusse. Tout à coup, un général à^ui j'avais été présenté chez M. de B? H., vint à moi et me dit: « Monsieur, ne vous y trompez pas, il y a ici bien des âmes qui prient pour leur roi et leur patrie, et ce sont elles qui sont la force de la Prusse. »

L'Allemagne entière répondit à l'appel du roi, les évêques comme les pasteurs, les catholiques comme les protestants. Dans les paroisses protestantes où la chaire est occupée par la libre-pensée , il se forma des réunions de simples laïques. Jamais, dans l'antiquité et dans le monde moderne, guerre n'a été entreprise, soutenue et terminée au milieu d'un tel concert de prières et d'actions de grâces. Aussi n'ai-je point été surpris d'entendre un soldat prussien dire : < Depuis nos premiers combats jusqu'aux derniers, nous avions le sentiment que la bénédiction divine reposait sur nous. >

Le 1 er août, le roi assista à un service religieux au Dôme. A midi, tous les ministres s' étant réunis autour de lui pour lui faire leurs adieux, il leur parla avec émotion de l'enthousiasme de toute la nation allemande. < Votre premier devoir, > ajouta-t-il, < est de soutenir et d'alimenter cet esprit de bonne harmonie ; car nous pouvons avoir (ce que Dieu veuille empêcher), de mauvais jours à traverser. Notre armée et notre peuple ont été gâtés par les succès extraordinaires de 1866. Il faut nous attendre à des revers, et c'est alors que la nation devra faire ses preuves et devenir l'appui moral de l'armée. > Peu d'heures après, une proclamation annonça une pleine et entière amnistie pour tous les crimes et délits politiques. Elle se terminait par ces mots : < Mon peuple sait avec moi que ce n'est pas nous qui avons rompu la paix et déclaré la guerre. Provoqués, nous sommes résolus à soutenir la lutte pour le salut de la patrie, comme l'ont fait nos pères, en plaçant toute notre confiance en Dieu. > Puis le roi et la reine se rendirent à la gare dans leur voiture ouverte à deux chevaux, au milieu d'une foule immense qui leur barrait le passage. Les rues pavoisées retentissaient de hurrahs enthousiastes, et mille prières muettes s'élevaient du fond des cœurs à Dieu. .

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