Malthus, Principes, II, III
résultats aussi beaux qu’en agriculture, » et que Malthus l’a répété après lui. Ricardo n’admet cette opinion qu’en ce qui concerne le travail employé à la culture des bonnes terres, les premières cultivées d’après lui.
Ilest certain pour nous que les incorporations de capitaux au sol produisent une augmentation de la production agricole suffisante pour dépasser les exigences de la population la plus croissante ; c’est même une cause dubas prix des produits agricoles ; l'absentéisme agricole en privant le sol de capitaux tendrait à justifier la loi de Malthus. Malthus avait d’ailleurs l’Irlande sous les yeux; mais ce qui l’a déterminé dans sa doctrine, c’est l’idée que l’agriculture est une industrie stationpaire ; d’ailleurs, elle l’est surtout, en général, grâce à l’absentéisme, du moins quand il se manifeste dans sa forme la plus complète: manque de direction, manque de capitaux. Au contraire, avec une direction intelligente et avec des capitaux, l’agriculture, si elle ne peut atteindre une production illimitée, peut du moins produire des substances en quantité telle que la population de certains pays où elle est déjà dense pourrait peut-être être septuplée. On peut donc dire que la disparition de l’absentéisme détruirait les conséquences de la doctrine de Malthus, sans qu’il soit besoin de songer au rôle que pourrait, dans un état plus avancé de la science, Jouer l'industrie dans la production des subsistances encore aujourd’hui presque exclusivement demandées à l’agriculture. L'économie rurale recherche toutes les conséquences de ce manque de capitaux dans l’agriculture : il nous suffit ici de chercher dans quelle mesure l’absentéisme provoque le manque de capitaux.
Il y a certainement un rapprochement à faire entre Ta naissance de la théorie de la rente foncière et l’existence de l’absentéisme, L’une et l’autre sont du même pays. De plus, certaines des propositions émises à l'occasion de la théorie de la rente ont bien vieilli: entre autres, celle qui prétend queles
terres les premières défrichées sont en général les plus productives, alors qu'il est probable que de tout temps, et non pas seulement à présent, grâce aux progrès de la science, On a cherché à vaincre les difficultés naturelles qui, tels les dragons des légendes, défendent l’accès des trésors ; quelques lignes de Plutarque, traduites par Amyot, et qui, par suite, ne furent ignorées ni dans l'antiquité ni dans des temps plus modernes, le prouvent :
« Tout ainsy doncques comme celuy qui ne se cognoistera « pas guères en l’agriculture et au faict du labourage ne pri- « sera pas une terre dans laquelle il verra pleine de brossailles, « de meschants arbres et plantes sauvages, où il y aura beau- « coup de bestes, beaucoup de ruisseaux et conséquemment « force fange, et au contraire toutes ces marques là et aultres « semblables donnent occasion de juger à qui s’y cognoistera « bien la bonté et force de la terre ».
Mais d’autres parties de la théorie de la rente, si elles n’ont pas échappé au discrédit, méritent certainement plus d’égards, et ce sont celles précisément qui se rapportent à l’absentéisme. C’est faute de considérer ce phénomène qu’on les a souvent combattues plus qu’elles ne le méritaient.
Il est impossible de ne pas tenir compte des idées contenues dans la théorie de la rente foncière dans une analyse de l’absentéisme foncier. Mais il y a plus : on peut trouver chez ceux qui l’ont formulée nombre d’aperçus sur l’absentéisme, sous un aspect plus ou moins net. On verra chez eux très clairement le rapport entre cette théorie et l’état d’absentéisme de leur pays. Quelques citations en donneront la preuve.
La théorie de la rente foncière devait naître en Angleterre, dans le pays de la grande propriété et des substitutions, avec l'exemple de l'Irlande et de l’'Ecosse sous les yeux, C’est dans ce pays qu'on a voulu séparer, dans le revenu de la terre, la part qui provient du travail, et celle qui ne provient que de
la puissance naturelle du sol. Cette dernière est regardée comme allant injustement enrichir le propriétaire au détriment de la société. On peut montrer la part de l’absentéisme dans l’état de choses qui a provoqué la naissance et le développement cette théorie de la rente qu'Adam Smith a le premier formulée, 11 la exposée en faisant remarquer que la rente n’était pas en rapport avec le travail ou l'intelligence employés dans la culture. Elle a donc dès le début un caractère pessimiste que Ricardo, qui l’a édifiée complètement, lui donnera bien davantage. Adam Smith a remarqué aussi que le prix des produits ne dépendait pas de la rente, mais bien la rente du prix des produits, en ce qu’elle est le résultat d’un monopole dont profitent les propriétaires (1). Plus Les produits agricoles seront recherchés, plus leur prix sera haut ainsi que la rente qui résulte de ce prix ; en effet, en principe, le prix des produits dépend, non pas tant du travail qu'ils ont nécessité, que de leur rareté par suite de l'étendue limitée du sol ; c’est donc bien l’autre élément du prix, c’est-à-dire la rente, résultat du monopole des propriétaires, qui augmente. Cette théorie fait voir d’une façon très défavorable le rôle des propriétaires fonciers. Pour Ricardo, « la rente est cette portion du produit de « la terre que l’on paye au propriétaire pour avoir le droit « d’exploiter les facultés productives et impérissables du « sol » (2).
Aussi, bien que le fond de la théorie de Ricardo consiste à placer la source de la rente dans l'inégale force productive des terres, cette définition montre que dans le cas où elles en auraientune à peu près égale, il y aurait tout de même rente, si tout le sol était accaparé et approprié individuellement. Le propriétaire, dans celte définition, nous est présenté comme un
privilégié.
1. Adam Smith. Richesse des nations, Livre [°', chapitre XI. 2, Ricardo. Principes. Chap. Il.
C’est bien le caractère en effet de la propriété foncière dans le Royaume-Uni, et s’il n’en était pas ainsi, peut-être Ricardo n’eut-il pas formulé sa définition de cette façon. Si l’accès du sol était facile dans son pays, il se serait sans doute demandé avec plus d’insistance qu'il l’a fait pourquoi « l’on paye au propriétaire cette rente pour avoir le droit d'exploiter », etc. Si les propriétaires avaient pris davantage part aux travaux de l’agriculture, il eût peut-être cherché à mieux voir le rôle du travail dans la création de la valeur du solet dans sa force productive. On peut bien dire que Ricardo se serait répondu à lui-même que le fait de la rente n’en était pas moins vrai, que la propriété fût aisément accessible ou non. Mais un privilège qui peut profiter à tous et dont on peut jouir moyennant finances n’est plus un privilège, c’est un bien dans le commerce, et alors son injustice est bien moins manifeste puisque il constitue, sinon en soi, du moins par suite de l’échange, une richesse légitime et qu’on l’a obtenue sans doute le plus souvent contre du capital ou du travail de source parfaitement juste. Or, pour Ricardo, la rente est quelque chose d’injuste et de fâcheux. Nous savons que c’est un autre pessimiste, Malthus, et un anglais encore, qui a contribué à édifier la théorie de la rente. Si ni l’un ni l’autre ne sont arrêtés par l’idée que la valeur presque totale de la terre vient du travail, n’est-ce pas parce que dans leur pays le propriétaire le plus souvent n’a rien fait pour sa terre et que pourtant elle a bien une valeur dontil profite ? Le grand propriétaire absentéiste est certes celui contre qui la rente est un argument redoutable, et sa défense, s’il l’osait faire, ne pourrait consister qu’à dire que cette prétendue rente dont il profite provient du travail, non pas actuel, mais ancien de ceux qui ont défriché le sol et qu’il a, lui, expropriés par la violence.
D’autre part Ricardo explique que la rente ne naît que lorsque la terre commence à manquer. « Lorsque les hommes font
« un premier établissement dans une contrée riche et fertile, € dont il suffit de cultiver une très petite étendue pour nour= « rir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de ca- « pital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente, « car qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, « alors que tant de terres restent sans maître, et sont, « par conséquent, à la disposition de quiconque voudrait les « occuper. » (1) Est-ce que ces explications sur la rente ne devaient pas naître dans un pays où lon souffri du manque de terre ? Or celle-ci fût à jamais entre les mains de quelques grands seigneurs? Il est certain que la théorie est formulée en termes généraux, applicables, en tous temps et tous pays à la propriété foncière. Mais il n’en reste pas moins que c’est en considérant seulement un des aspects de la propriété qu’on l’a constituée ; ce n’est certes pas en regardant les facilités dont chacun peut jouir pour acquérir de la terre, l’abondance de la terre, mais au contraire les difficultés qui éloiqnent d’elle ceux qui en veulent, sa rareté,que l’on a été conduit à l'idée de la rente. Ensuite, la théorie a pu se dégager d’un ordre de faits déterminé, et s’épurer afin de prendre une portée générale, mais cela n'empêche point de trouver son origine. Plus on aura de propension à voir grand le rôle du travail dans l’augmentation ou dans la création de la valeur du sol, moins on sera porté à admettre la théorie de la rente ; on n’a guère cette propension si lon a sous les yeux des propriétaires absentéistes qui n’apportent aucun travail à la terre; plusla terre sera réservée à quelques-uns par la loi ou la coutume, plus il sera difficile d’en acquérir, plus on sera tenté de voir dans la propriété un privilège, un monopole, quelque chose d’injuste, et si nous réunissons les deux idées : à savoir que le propriétaire ne met point de travail dans sa propriété, ensuite