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J.-B. Say Sur Ricardo, Principes, chap. II

lieu de séparer de la rente aucune part de revenus en provenant. Il serait donc de l’intérêt des propriétaires de ne pas être absentéistes à ce point de vue, car il en résulte, non seulement qu’on leur conteste le droit auxrevenus de laterre, mais encore à ceux du travail et des capitaux que leurs ayants-cause, ou qu’eux-mêmes, avant d'être absentéistes, lui ont accordés. Comme souvent aujourd’hui on n’admet pas qu'il yaît de richesses sans travail, les propriétaires qui jouissent de la rente plus que tous autres, auraient aussi intérêt, en s’occupant de leurs terres, à continuer le travail qui les a faites ce qu’elles sont, afin de réunir un droit incontestable aux droits qu’on leur à transmis au nom du travail antérieur de ceux qui les ont précédés et qui quelquefois ont été dépouillés.

ILest encore dans les controverses entre Malthus et Ricardo au sujet de la rente des points qui peuvent intéresser au point de vue absentéisme. Ricardo reproche à Malthus de prétendre que l'élévation de la valeur d’échange des produits agricoles, dûe à la qualité de la terre, à la rareté des bons terrains, à cette « propriété particulière qu’ont les choses nécessaires à la vie. de faire naître un nombre de consommateurs proportionné à la quantité de ces denrées produites, augmente la rente. L’élévation du prix, selon Ricardo, ne peut être la cause de la rente: c’est cette élévation qui « est » la rente en ce qu’elle dépasse les frais de production. Enfin, Malthus remarque que la différence entre les prix et les frais de production dépend de la fertilité de la terre, proposition trop générale au gré de Ricardo, qui lui reproche d’avancer que la rente suit dans ses hausses et ses baisses la fertilité de la terre et de ne pas tenir compte des incertitudes et des variations de la répartition entre Île propriétaire et le fermier. Il est juste de dire que Malthus répond que Ricardo ne l’a pas compris du tout, et que les termes employés par lui doivent s'entendre dans le sens que la

rente dépend de la fertilité, mais non qu’elle varie d’après cette seule cause et dans le même sens.

Pour Malthus, la rente résulte de ce que le déveleppement de la population donne de la valeur à lexcédant du produit du sol que les cultivateurs peuvent recueillir sur les terrains cultivés les premiers. Elle crée une demande pour plus de subsistance qu’on n’en peut tirer des terrains des plus fertiles ; elle résulte encore du « pouvoir que la terre a de donner une quantité de choses nécessaires à la vie plus forte que celle nécessaire pour entretenir les personnes employées à la culture. » D’où il conclut que la rente est « un don précieux fait à l’homme », afin de permettre à la terre de faire subsister plus de personnes qu’il n’en faut pour la cultiver.

Une assez longue discussion, dans son chapitre VI des principes de l'Economie politique, est basée sur cette considération que le cultivateur n’est pas le même individu que le propriétaire et qu'il est intéressant de savoir qui payera la «rente » au propriétaire, du consommateur ou du fermier. Il conclut que c'est le consommateur qui la paye, mais que le fermier en souffrira ence sens que le haut prix des produits agricoles provoque une hausse des salaires des ouvriers qu'il emploie. L’ouvrier au total n’y gagne point; c’est le propriétaire. Adam Smith, Malthus pensent et écrivent aussi à ce sujet en opposant presque toujours le propriétaire au fermier. Rossi a d’ailleurs fait remarquer qu’au lieu de parler, comme eux, de « fermage », il faudrait parler de revenu en général, et sortir de cette obsession de la répartition ultérieure entre le propriétaire et le cultivateur fermier.

Malthus pose en outre en principe que la rente « doit » être séparée des profits du cultivateur, dans un bon gouvernement ; la baisse des profits et des salaires permet seule de faire cultiver les mauvaises terres, baisse qui est relative surtout à l’élévation de la rente ; prévoyant le cas où le propriétaire et le culti-

vateur se confondraient, cas assez fréquent, reconnaît-il, cela ne change rien à la différence essentielle qui distingue la rente des salaires et des profits. Mais cette distinction doit être faite, non plus théoriquement, mais pratiquement, lorsque il y a deux personnes sur la terre. Il reconnaît cependant que s’il y a des monopoles, la rente ne doit pas être regardée aussi favorablement, c’est un excédent à la fois de la quantité et de la valeur échangeable des produits sur les frais de culture. Et il cite l’exemple des despotes de l'Orient, seuls possesseurs des terres de leurs empires et qui par l'impôt excessifen retirentcomme un fermage comprenant une rente. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que Malthus aurait puregarder plus près, en Irlande, où la situation des lords n’est pas extrêmement différente. S'il a peut-être raison d’être moins pessimiste que Ricardo, quoiqu'il aille trop loin en regardant la rente comme une richesse, il néglige trop, pour apprécier les mconvénients de la rente, de tenir compte de la situation de certains pays occidentaux et particulièrement du sien. Là la rente est comme partout le résultat de ce monopole qu’il veut bien entrevoir, et elle n’est certes pas une richesse : si l'Etat exploitait toutes les terres cultivées actuellement et qu'il vendit tout le blé au prix total de production, les frais de production étant les mêmes, la quantité produite aussi, le prix baisserait de tout le montant de la rente sans qu’il y aît perte de richesse.

Malthus considère que le capital agricole doit être fourni ordinairement par le fermier ; la situation du métayer lui paraît trop précaire pour que ce dernier apporte un capital, il en conclut qu’aucas de métayage il y a manque de capital.

En arrétant le développement économique, et en provoquant la baisse des salaires, l’absentéisme augmente-t-il ou diminuetil la rente? Malthus prétend que la baisse des salaires aug-

mente la rente. (1)

1. Recherches sur la nature el le progrès de la rente, op. ON

Cependant, si c’est le coût de production sur les terres les moins fertiles qui détermine la rente par le moyen du prix, la baisse des salaires diminuant ce coût de production et les prix pourra diminuer aussi la rente. Enfin l’absentéisme en empêchant le perfectionnement de la production, doit maintenir au contraire le haut coût de production sur les terres mauvaises et par suite la rente. Enfin en diminuant la production, en empêchant celle même qu’à grands frais on peut obtenir en quelque sorte par supplément, il relève le prix des produits et la rente. Selon qu’il aura ces conséquences qui varient d’après les besoins de la population et la mise en valeur nécessaire des terres, il devra donc être considéré à des points de vue différents quant à la rente.

Nous avons donc vu les rapports de la théorie de la rente foncière en elle-même avec la théorie de Pabsentéisme, rapports abstraits, et ceux qu’elle a eus en fait avec elle, rapports concrets.

Quoiqu'il en soit, d’une façon générale, le revenu foncier de la propriété absentéiste est très inférieur certainement à celui de la propriété cultivée sous la surveillance et avecles capitaux des propriétaires.

Il n’est point sujet à augmenter dans la même mesure, et le propriétaire est le premier à en supporter les conséquences.

Malthus estime que le fermage monte ou baisse d’une manière immédiate et nécessaire à proportion de l’augmentation ou de la diminution de la fertilité de la terre, d’après Ricardo, qui lui reproche cette conception. Ricardo admet (1) seulement que « l’augmentation de sa fertilité la rend susceptible de payer, à « la longue, un fermage plus fort. »

La terre abandonnée du propriétaire ne saurait que perdre

1. Principes de l'Economie polilique, ch. XXI et XXIV, édition de J. B. Say,

sa fertilité, tout au plus conserver celle qu’elle a. Le propriétaire aura beaucoup de peine à augmenter le fermage. Si ce fermage présente quelque augmentation en apparence, ce sera dû essentellement à la baisse de valeur de la monnaie.

Il est vrai que parfois le peu de rapport des terres encourage l’absentéisme ; mais alors cet absentéisme ne fait qu’aggraver la crise, que lui-même est plus ou moins responsable d’avoir favorisée.

L’abondance des importations de blé, et notamment le tribut en nature des pays conquis avaient amené à Rome une baisse considérable dans le prix des céréales. Les Zatifundia romains, avec leur travail servile peu productif, ne purent soutenir la concurrence ; les pâturages remplacèrent les emblavures, la population rurale diminua et le propriétaire abandonna le for ds dont il se désintéressait.

Ricardo ne paraît pas très inquiet du manque de capitaux dans l’agriculture car il prétend (1) qu’en empêchant l’importation des blés, on « enchaîne » le capital dans les cultures, alors qu'il pourrait se livrer à des opérations plus avantageuses. Il fait toutefois des réserves en considération de l'intérêt qu'il y a pour une nation à produire ses subsistances. Il reconnaît encore que les importations de blé ne sont favorables que lorsque le pays a déjà mis en valeur les terres les plus favorables à l’agriculture.

En recherchant les conséquences de l’absentéisme par le placement, nous avons dit ce qu’il paraissait résulter pour lagriculture du manque de capitaux à emprunter. Les capitaux du propriétaire sont destinés à jouer un rôle différent de celui des capitaux empruntés : ce rôle est infiniment meilleur, La présence des capitaux du propriétaire est même indispensable à

1, Essai sur l'influence du bas prix des bles.

toute bonne exploitation. L’absentéisme du propriétaire en les éloignant a les effets Les plus funestes sur l’agriculture.

Le rôle du capital est de plus en plus grand dans la culture. L. de Lavergne estime que le capital d'exploitation a doublé de la fin du xviu° siècle au milieu du x1x°, et le défaut de capitaux est une des causes de l’état misérable de l’agriculture en certains pays d’absentéisme ; le capital foncier, incorporé au sol, manque à peu près complètement ; en Irlande le capital d'exploitation manque un peu moins, parce qu'il est plus difficile de s’en passer.

Carthage fut, dans l'antiquité, le pays de l’absentéisme agricole. Mais c'était un absentéisme du propriétaire, non de ses capitaux. Les grands de Carthage pratiquaient sur leurs immenses domaines la culture intensive, il suivaient des méthodes rationnelles : Magon a écrit un traité savant sur l’agriculture, Mais c'était tout ce qu’ils pouvaient faire : retenus dans la ville, centre de l'Etat, par leurs intérêts politiques et commerciaux, possesseurs d’ailleurs de terres trop vastes, ils n’y pouvaient résider. Les esclaves, depuis lintendant jusqu’au travailleur enchaîné, habitaient seuls la campagne. Aussi Carthage n’avait-elle pas à espérer de secours de son territoire, et sa population citoyenne, encombrant misérablement Carthage, fut pour elle plus une cause de ruine que de défense. Si la présence des capitaux atténue certains effets de l’absentéisme, elle en laisse subsister une grande partie. À Carthage, l’esclave était le capital.

Il est certain qu’en agriculture leur emploi est loin d’être aussi compatible qu'ailleurs avec l’absence de travail du capitaliste. Cet emploi vaut ce que valent la direction et la surveillance.

Dans les cas où le capitaliste peut avoir la plus parfaite confiance dans l’agriculteur, cet emploi est profitable s’il s’agit de la mise en valeur de terres incultes, de drainages ou de planta-

tion de vignes: il y a alors là un besoin subit de capitaux, et une perspective de revenus assez certaine. Mais s’il s’agit d’achat d'engrais, de frais de main-d'œuvre, de culture intensive, en un mot non de création, mais de perfectionnement, le besoin de capitaux est progressif, se produit par quantités échelonnées et le résultat est aléatoire ; alors il est bien difficile que le capitaliste et l’agriculteur soient deux hommes différents (1). Le propriétaire, qui dans notre cas, n’est que le capitaliste devra fournir ses capitaux sans contrôle ; il est douteux qu'il s’y résigne, alors qu’il peut les placer sûrement ailleurs, où on lui donnera en échange un titre négociable et portant intérêts. Au lieu que, s’il envoie ses fonds dans ses domaines, d’ahord il ne reçoit rien en échange, il n’a aucune garantie, il ne peut rentrer dans ses fonds ; enfin, s’il y a profit, ce ne sera qu’à la longue et dans une mesure extrêmement variable et souvent difficile même à apprécier : car tant de causes feront varier le

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