Gaston Vuillier. La Sicile
rurale, on peut citer comme conséquence de l’absentéisme le manque d'emploi dont souffre cette population. Nous ne voulons pas ici parler des conséquences de labsentéisme de la consommation, lesquelles ne varient guère, que ce soient les propriétaires ou les rentiers, par exemple, qui soient absentéistes, mais des conséquences particulières de l’absentéisme des propriétaires fonciers sur le manque d’emploi de la population par suite du marasme de l’agriculture et de celui consécutif des autres branches de la production. Une agriculture intelligemment et intensivement dirigée peut occuper une énorme population ; la Chine nous montre qu’à défaut de notions scientifiques, la culture livrée à des paysans encouragés par la perspective de garder pour eux tout le gain, et assurée de débouchés par le nombre même de la population, peut entretenir une population extrêmement dense ; à Java, dans la province de Sourabaya, il y a 539 habitants par kilomètre carré ; en Belgique le Brabant en compte 346, mais il faut tenir compte de la population non agricole. Ce serait le remède pour l'Irlande que l'introduction de la culture aussi intensive que possible, bien plus que les réformes déjà entreprises. Mais c’est un remède incompatible avec l’absentéisme et aussi melheureusement avec l’absence de tout élément directeur et capitaliste.
Si la disparition de la rente améliorait subitement la situa-. tion, il manquerait encore au cultivateur irlandais l’esprit d’ordre et d'économie qui a disparu complètement chez lui, et peut-être, si misérable qu’il ait été, ne vivrait-il pas avec le peu qui suffit aux populations d’Extrême-Orient. Aussi le salut ne pourra=t-il lui venir sans une agriculture éclairée et rationnelle : on peut se demander qui l’importera en Irlande, où l’absentéisme a contribué à faire du propriétaire l’ennemi à expulser et où il ne resterait plus, après cette expulsion, que des fermiers minuscules sans instruction ni capitaux, endettés encore par l'indemnité à payer aux expulsés.
Il est donc difficile de prévoir comment la population irlandaise trouvera à s’employer mieux qu’elle le fait à présent. L'industrie agricole devra, pour lui offrir des emplois, avant tout faire de grands progrès. Autrement il y aura toujours, si réduites que soient la population et la natalité, trop d'hommes pour la terre. Le remède au morcellement ne pourrait être que la culture intensive : alors le champ nourrirait la famille qui aujourd’hui y meurt de faim.
Enfin, avec des capitaux, on peut faire des assèchements, des défoncements, des défrichements. Des espaces incultes peuvent êtres livrés à la culture, des terres épuisées peuvent être restaurées. Non seulement la terre produirait plus, mais sa surface même pourrait ainsi être augmentée, et la crise agraire par là atténuée.
Sila population irlandaise possédait quelque argent, elle pourrait fournir des débouchés aux industries locales ; aujourd’hui, faute de production agricole, la consommation est absente, l’industrie à peu près inexistante. L'industrie d’exportation manque d'initiatives et de capitaux: la population, outre qu’elle tient essentiellement à cultiver la terre, ne trouve d’autre emploi nulle part.
L’absentéisme du propriétaire foncier agit donc au détriment de la population rurale en diminuant la production agricole et par suite en arrêtant le développement des autres branches de la production qui ne trouvent pas de débouchés locaux ni de débouchés lointains. Il n’y a dans le pays ni classe supérieure, — ce seraient les propriétaires absentéistes, — ni classe moyenne. En effet, la classe moyenne se recrute surtout parmi les fermiers, les commerçants des campagnes qui ont gagné quelque argent. Or, il n’y en a pas à gagner en Irlande, même dans les boutiques des villes, où l’on ne trouve ni assortiment, ni vente, et où le marchand paraît surpris de voir parfois un acheteur. Les transactions sont presque nulles,
Les initiatives manquent donc : il n’y en a que de rares exemples dûs à des étrangers.
D'autre part, chacun, produisant peu, consomme ce qu'il produit. Il s’ensuit que le commerce des produits agricoles, que celui des denrées alimentaires à usage local, celui des aubergistes, est pour ainsi dire inexistant. C’est encore une cause de l’absence de classe moyenne : il n’y a vraiment pas d'occasions de s'élever pour le paysan, de devenir un producteur ni un consommateur important.
Au défaut d’aptitudes, augmenté par le manque d'emploi, l’absentéisme joint encore la dépopulation, et le manque d’emploi qu'il provoque peut être tel que cette dépopulation n’en soit pas un remède. C’est ce que nous voyons en Irlande.
Il faut tout de suite écarter l’opinion qui porterait à croire que l’absentéisme, en rendant la population pauvre, en augmente le nombre. Il est certain que la natalité est généralement plus élevée dans les pays pauvres que dans les pays riches. Mais la misère extrême provoque l’émigration, et comme l’émigration fait perdre au pays surtout les éléments jeunes et féconds, il s'ensuit une telle décroissance de la natalité qu’en Irlande, où l’on ne saurait accuser la population de prévoyance excessive ni de calculs relatifs aux héritages, elle est tombée très bas, jusqu’à être moindre que la natalité française. Aujourd’hui, on dit: « /reland, lands without hands and hands without lands M La population est devenue clairsemée, et elle est encore trop abondante, surtout dans certains districts dits « districts congestionnés ».
La paroisse de Gweedore (Donegal) a une superficie de 68.090 acres et est divisée en 1777 tenanciers. Elle compte 9.636 habitants, répartis dans des fermes de 5 à 10 acres, où le taux moyen de la rente est de 5 francs l’hectare. Il n'y a qu'une partie du sol qui soit défrichée, et pour chaque acre de ce sol la moyenne de la population est de 0,33.
Il n’y a dans la paroisse que huitélecteurs municipaux, payant le cens exigé de douze livres sterling, et cinq d’entre eux sont anglais. Tout le littoral occidental de ce comté, districts de Ross, Gweebarra, Cloghaneely, Glencolumbkill, environ 1.000 milles carrés, est habité par 100.000 habitants vivant dans la plus extrême misère. Il n’y a point de voies ferrées, ni de lignes télégraphiques. (1889). En 1883, année de famine, la charité publique y entretenait 16.000 personnes. (1)
Le Connaught est la région la plus surpeuplée de lIrlande ; la misère quiest généralement reconnue comme une cause d’accroissement de la population, n’est pas la seule toutefois.
Cromwell, en 1654, fit «transplanter l’Irlandaille » au-delà du Shannon pour dégager les nouveaux domaines des Anglais. Les contrées dépeuplées sont un peu moins misérables.
Ces exemples expliquent qu’on ait cru pouvoir attribuer Îles malheurs de l’Irlande à la surpopulation ; mais l’émigration est venue apporter son remède à cette surpopulation, qui n’était un mal que par suite du départ incessant de la richesse de l'Irlande vers l'étranger. L’Irlandais n’a de richesse ni pour consommer ni pour produire. Aujourd’hui, quoi qu'il paraisse, l’Irlande est dépeuplée à un point qui pourra s’il atténue provisoirement la crise dont elle souffre, en compromettre le relèvement. L’Irlande n’est victime aujourd’hui que d’une surpopulation très relative.
A part ces dernières années, elle a eu un taux de natalité inférieur à celui de la France, tandis que celui de l'Angleterre demeurait assez élevé. Si l’on considère que le taux annuel
(1) M. À. de Bovet, op. ci 1.
Chiffres donnés par M. Chevalier. E. pol. T. Il.
« En 1849, le nombre des personnes qui en Irlande recevaient des se- «cours de la charité publique, etait de 620.747. En 1851, il était encore 4° « 209,187. En 1856 il est tombé à 73.088 et en 1857 à 56.094.
atteint en certains pays plus de 50 par mille habitants, et que nulle part il ne descend aussi bas qu’en France et en Irlande si ce n’est dans l'Est des Etats-Unis, on ne peut s’empêcher de remarquer la toute particulière situation de l’frlande : en effet, c’est un pays très misérable, alors qu’au contraire la France et l'Est des Etats-Unis sont des pays riches. Les causes de l’abaissement du taux de la natalité ne sauraient donc être les mêmes. En France et aux Etats-Unis la faible natalité provient de l'esprit de caleul, du goût du bien-être, de l’état avancé de la civilisation ; en Irlande son état arriéré devrait produire de tout autres résultats; elle les produit en effet, mais ceux de l’émigration les dépassent, de sorte que ces deux conséquences de l’absentéisme, l’état arriéré et misérable de la population et l’émigration, c’est la dernière qui détermine finalement le mouvement de la population. Il reste à savoir ce qu’on doit penser du résultat final de l’absentéisme.
Quelques chiffres peuvent montrer qu’en Irlande, pays jadis essentiellement prolifique et, disait-on, imprévoyant, si l’imprévoyance n’a pas disparu, la race a été atteinte dans sa vitalité et sa prolificité par l’émigration. Le taux des naissances par 1.000 habitants y est passé de 24,4 (1880-1882) à 22,7 (1889- 1892), tandis qu’en Angleterre il est descendu dans le même laps de temps de 34 à 34,8 et en France de 24,9 à 22,5 (1). Cette décroissance du taux correspond aux grandes émigrations irlandaises qui ont eu lieu depuis 1850. IL est probable que Pémigration italienne qui a pris une si grande extension après 1880 produira dans les régions agricoles misérables un abaissement du taux de la natalité.
On peut, finalement, estimer que les conséquences de l’absentéisme qui se manifestent par l’émigration et la dépopulation sont mauvaises. Les émigrés, dans ces conditions, ne portent