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LE SECRET DU SPHINX

Le Sphinx, qui se dresse à peu de distance de la Grande Pyramide, est une étrange conception sculpturale. Moitié homme, moitié bête, il est accroupi, les ailes repliées et son regard mystérieux semble poser au passant son éternelle interrogation. Sa tête, aujourd'hui mutilée, malgré ses dimensions colossales, près de neuf mètres du menton au sommet, avait encore, il y a un siècle, son expression énigmatique.

Le capitaine Cavaglia, parlant de cette oeuvre, disait : (( L'accent contemplatif de Tceil, la douce expression de la bouche, la belle disposition de l'angle du front témoignent suffisamment du talent admirable de l'artiste qui l'a exécutée. »

C'est au cours d'exercices de tir au canon, il y a près d'un siècle, que les Mamelucks ont mutilé cette face admirable qui, depuis un nombre formidable d'années, semblait interroger les peuples.

Cette figure, comme les Pyramides, répondait à une préoccupation de la pensée religieuse et philosophique de ces mages antiques. L'effort colossal qu'il fallut faire pour dégager dans la masse granitique cette forme si harmonieuse, devait être légitimée par une haute pensée. Le Sphinx a 39 mètres de longueur et 17 mètres de hauteur, il fallut tailler le roc pour dégager cette conception gigantesque.

En avant de cette oeuvre, il existe un escalier, dont les premières marches commencent à 6 mètres 50 environ des griffes du Sphinx, elles ont 20 c/m de hauteur, 30 c/m de largeur et 12 mètres de longueur. Après avoir descendu trente marches, on trouve un palier de 13 mètres 70, puis on descend encore treize degrés.

Les fouilles ont permis de dégager dans les jambes antérieures un petit temple et plus loin, une entrée qui donnait accès à des galeries souterraines taillées dans le granit et qui permettaient de communiquer avec les deux grandes Pyramides.

C'est par cette entrée que l'aspirant mage pénétrait dans le sanctuaire mystérieux.

Les Grecs, dans leur mythologie, ont fait une place spéciale à ce Sphinx qui, d'après la légende, dévorait les passants qui ne pouvaient résoudre l'énigme qu'il leur proposait.

Les Thébains avaient décidé d'offrir la couronne et la main de Jocaste à celui qui délivrerait la région de ce monstre. Œdipe osa tenter l'aventure. Le Sphinx lui demanda quel est l'animal qui marche sur quatre pieds au lever de l'aurore, sur deux au milieu du jour et sur trois au coucher du soleil. Le héros répondit sans hésiter : (( C'est l'homme. » En effet, enfant à l'aurore de sa vie*, il marche en se traînant sur les pieds et les mains, à l'âge viril, il marche fièrement sur ses deux jambes, et vieillard, il sollicite l'aide d'un bâton. Le Sphinx, de désespoir, se précipita dans la mer.

La mythologie fait naître le Sphinx de l'accouplement de la Chimère et de Typhaon et lui assigne comme origine les contrées les plus lointaines de l'Ethiopie.

Les initiés prétendent que le Sphinx est antérieur à la civilisation égyptienne, qu'il faut remonter à l'époque de l'Atlantide pour lui fixer une date. En tous cas, c'est un être singulier dont la conception réunit quatre symboles : la tête est celle d'une femme, le corps, celui d'un taureau, les griffes, celles d'un lion, les ailes, celles d'un aigle.

Le Sphinx dit à l'initié : « Par mon corps, dont une partie te rappelle celle de l'animal, j'atteste mes origines. Par ma tête, je personnifie l'intelligence humaine qui élève l'individu. Par elle, avant d'agir, tu peux étudier, mesurer les possibilités de ton action, définir ton but. Mes griffes sont celles d'un lion, elles expriment l'idée qu'à l'intelligence, il faut joindre l'audace, la force, qu'il faut être prêt à combattre. Mes ailes repliées t'indiquent que, pendant la méditation, il faut t'envelopper de mystère, pour être prêt à t'élancer avec audace à l'heure de l'action. Ma forme signifie également que l'homme peut se dégager des passions animales, fort de

son intelligence, par la méditation, par l'effort de perfectionnement. Il possédera alors toute la force nécessaire, symbolisée par mes griffes puissantes, pour s'élancer, à l'aide des ailes qui m'enveloppent, à la conquête de la vérité. » Le Grand Maître ajoutait : « Sache voir avec justesse et vouloir avec justice, sache oser tout ce que permet la conscience, sache te taire sur tes desseins, et si, devant ta persévérance, le lendemain n'est que la continuation de la veille, marche... marche à ton but. Les Sept Génies de la Rose-Croix, gardiens de la Clef Sacrée qui tient le passé et ouvre l'avenir, poseront sur ton front la Couronne des Maîtres du Temps. » (I).

Ram put enfin partir pour accomplir sa mission : Lutter contre les vices qui avaient livré le peuple aux rois. Pour cet^e oeuvre, il était armé, non seulement de la haute philosophie religieuse, mais il avait, au cours de sa longue initiation, accumulé en lui des connaissances humaines jalousement gardées secrètes par les Mages, et qu'ils ne transmettaient qu'à ceux qu'ils jugeaient dignes d'être dépositaires, leur donnant ainsi une puissance formidable.

Comment parvint-il à entraîner le monde derrière lui ? C'est une légende trop complexe pour que je puisse vous l'exprimer, même en la résumant, mais après avoir pris comme symbole le Bélier, qui signifie le Chef du Troupeau, Ram, qui prêchait l'Amour, prit le symbole de l'Agneau, dont ses ennemis l'avaient affublé en raison de sa douceur. Il convient de remarquer que c'est sous le signe de l'Agneau que jusqu'au V^ siècle, le Christ est représenté; ce n'est que vers cette date que le Dieu est attaché à la Croix, celle-ci, rappelant le Swastika du culte de Mithra, portait à son centre un limbe exprimant la naissance du feu, fils de Sawistri, le Soleil, père et créateur de toutes choses.

Après avoir conquis le monde, Ram l'initia aux symboles et l'organisa socialement et pendant près de trois mille ans, il n'y eut qu'un peuple sur la Terre. Les initiés connurent tous les symboles exprimés, non dans leur sens vulgaire, mais

(I) Histoire de la Magie par Christian.

dans leur esprit réel. Pour le peuple, le culte eut plus de mystères, des légendes furent créées pour lui en faire comprendre le sens allégorique. Adam et Eve, le premier couple qui, assoiffé de désirs, s*en alla par le monde, endurant mille souffrances, furent le s3rmbole de Thomme et de la femme tentés par le Serpent, puis chassés du Paradis Terrestre, en punition de leur faute. La curiosité, le désir de sensations nouvelles ne leur avaient-ils pas fait abandonner TEden, où vivant parmi leurs frères, ils connaissaient la béatitude des joies simples ?

Pour exprimer les symboles, il fallut construire des temples et, dès lors, les maîtres maçons furent des initiés, recevant toute science utile à leur art, autorisés à révéler aux hommes qu'ils connaissaient ce qu'il y avait d'utile pour eux à connaître, et, toujours, sous une forme ésotérique.

Dès cette époque, date le Compagnonnage qui a pu subir à travers le temps des modifications diverses, mais le charpentier, le tailleur de pierres, qui est initié dans la a Cayenne de la Villette », est un fils direct des initiés de Ram dans les mystères de la Pyramide. Ce compagnon ignore, la plupau^t du temps, les origines grandioses de l'ordre dont il est membre : c'est qu'il y eut une heure où les grands initiés perdirent le contact avec les maîtres constructeurs et où ceux-ci s'en tinrent aux secrets professionnels, sans connaître le lien qui unissait la corporation du Sacré Collège des Fils de Ram.

Le divorce commença avec les persécutions dont le christianisme usa envers les cultes défunts. Les dieux antiques qui, à Rome, vivaient en paix, furent détruits, exilés par les adeptes du nouveau culte, dont les zélateurs eussent voulu effacer toute trace du passé; ils furent, du reste, aidés dans leur oeuvre, par la destruction de l'empire romain et par le triomphe des barbares.

La nuit qui se fît sur l'ancienne société, l'anéantissement de la culture gréco-latine, la guerre aux oeuvres d'art, la vie féodale qui, pendant des siècles, arrêta toute pensée, les seigneurs guerriers ou ignorants, vivant sous la domination

de prêtres ou de moines plus ignorants qu'eux, tout contribua à ce divorce, car les constructeurs, pour l'immense majorité, initiés des degrés inférieurs, avaient dû se courber sous la nouvelle idole.

Pourtant, les traditions plus élevées n'ont pas complètement disparu, mais le lien n'existe plus visiblement et de tradition continue et sensible. Les grands initiés ont dû fuir eux-mêmes, emportant chacun l'une des pierres du Temple, ou l'un des fragments du Miroir de Platon, attendant une période plus favorable pour reprendre la chaîne de la synthèse des connaissances humaines. Des groupes d'affiliés subsistent en Chine, où les sciences ne servent qu'à l'amélioration des conditions matérielles des hommes. L'imprimerie est connue de ce peuple, la boussole qui lui permet de naviguer, la poudre à canon, dont il se sert pour ses réjouissances ; il semble que les grands lettrés, dans cet empire immense, aient trouvé le secret d'assurer l'équilibre entre les aspirations humaines vers les choses nouvelles et la prudente évolution morale des peuples. Jusqu'au jour oui les Européens pénétrèrent chez eux, les Chinois connurent une paix qui dura plusieurs siècles et leur art symbolique exprime une haute civilisation. Il en reste des preuves manifestes.

D'autres centres subsistent dans le monde, notamment dans les Indes, et même en Europe. Dans certains monastères, les moines, qui savent quel danger leur ferait courir la révélation de leurs connaissances, travaillent secrètement à la conservation des trésors acquis par l'Humanité.

Quand, au IV® siècle, le ralliement des dépositaires des forces intellectuelles au christianisme est complet, au moment qu'il s'agit d'édifier de nouveaux temples pour la religion chrétienne triomphante des vieux cultes, ce sont les initiés des mystères antiques qui créeront le style byzantin.

LE COLLEGE SUPREME — Cette légende de Ram est évidemment très séduisante, dit

Grotte d'Altamira - Peinture préhistorique. Collection Lahy-Hollebecque.

Ph. Giraudon.

Tun des auditeurs, mais elle ne repose que sur des traditions plus ou moins imaginatives.

— Oui ! poursuivit M. Matonnat, il en est de cette légende comme de beaucoup d'autres : C'est un mélange de fables et de choses réelles; cependant, dans toutes ces traditions, il y a une pcirt de vérité. L'universelle légende du Déluge n'est-elle pas une déformation des inondations causées à la suite des plus grandes extensions glaciaires ? Les légendes hébraïques ne reçoivent-elles pas tous les jours des confirmations partielles ? Celle du Paradis Terrestre et de la faute originelle n'est-elle pas plus acceptable et plus vraisemblable, exprimée par la fable qui montre la femme, entraînant son compagnon, loin de son lieu d'origine, pour marcher dans le sens du soleil à la conquête du monde, plutôt que la légende

PENDANT UNE VILLEGIATURE

Grotte d'Altamira - Peinture préhistorique. Collection Lahy-Hollebecque.

Ph. Giraudon.

grossière du Serpent offrant la pomme et du Dieu punissant une faute qu'il savait fatale ? C'est la curiosité, le désir symbolisés par le Serpent, qui entraînent les êtres à la découverte du monde dans une marche vers l'inconnu qui semble plus beau bien que sillonnée par toutes les souffrances et toutes les épreuves. Dans cette course à travers les âges révolus, il faut faire la part du vrai et de l'imaginatif ; n'en est-il pas de même dans l'histoire ?

En tout cas, il est bien certain que les civilisations, dont nous commençons à connaître la vie, en déchiffrant leurs symboles, en lisant parfois leurs annales écrites sur les papyrus égyptiens ou sur les briques assyriennes, à caractères cunéiformes, ont existé à des époques fabuleusement anciennes, et que ces peuples ont été les véritables fondateurs du droit de la science et des arts.

Le code d'El-Hamourabib, vieux de plus de quatre mille ans, ne renferme-t-il pas tous les principes du droit moderne ? Ce roi Hittite n*a-t-il pas fixé les droits de l'homme et de la femme ? reconnaissant pour celle-ci le régime dotal, en même temps qu'il réglait les rapports du créancier et du débiteur, ainsi que les relations du serviteur et du maître. Quand on se penche sur cet abîme : Le passé, le vertige vous prend, de même, lorsqu'on évoque les grands empires disparus, ces civilisations fantastiques, dont il ne reste aucun témoignage que des ruines qui révèlent, par leur énormité, par leur art, la grandeur d'un monde qui nous semble prodigieux.

E>e toutes les civilisations, celle de l'antique Egypte nous paraît formidable, comme la plus ancienne. Thèbes, la ville sacrée, dont les ruines attestent la grandeur, a laissé dans l'esprit des peuples qui l'ont connue, une réputation légendaire. C'est à Heliopolis que se trouvait le Suprême Collège des Mages qui gouvernaient la Haute Egypte et toute l'Afrique, prétendent ceux qui se disent des initiés. Ces hommes, qui résumaient en eux toute science, exerçaient un pouvoir bienfaisant. Ce sont eux qui initièrent Ram, mais même quand leur pouvoir politique fut brisé par Menés, qui s'empara du pouvoir militaire et qui fonda Memphis, l'autorité des Mages demeura puissante, car ils tenaient en eux la source de toute science.

Pour les Mages, le bonheur humain devait résulter d'un équilibre entre l'activité physique et l'activité morale limitée. L'activité physique s'entretenait par le travail sous ses diverses formes, l'activité morale se limitait par l'étude des secrets propres à l'exercice du métier et par la pratique des exercices religieux, actions de grâces à Dieu, à la nature, les danses, les chants sacrés.

Par leurs soins, tout fut réglementé : Aux constructeurs, la géométrie et ses applications. Aux artisans divers, les secrets de la fusion des métaux, de leurs alliages. Aux agriculteurs, les secrets de Cérès sur l'alternance des cultures, l'emploi des engrais, les relations des plantes. Aux pasteurs, les secrets de

PENDANT UNE VILLEGIATURE

La Rose-Croix. Vision d'Ezéchiel.

l'art vétérinaire. Le tout enveloppé de formules magiques destinées à en augmenter la valeur et à en graver le souvenir dans l'esprit, par une formule consacrée et rituellique.

Cette hiérarchisation des métiers est attestée par les inscriptions relevées sur les stèles dédiées à Osiris. Voici, à ce propos, ce que marque Moret, dans son récent ouvrage Le iVî7 et

la civilisation égyptienne : « Les révolutionnaires avaient dérobé les secrets des métiers. Les artisans, jadis rattachés aux ateliers du roi, des temples ou des seigneurs, sont maintenant libérés, en quelque sorte, sécularisés. La carrière d'artistes ou d'artisans — ils se recrutaient parmi les apprentis formés à des techniques sévères — s'ouvre à toutes les curiosités, toutes les initiatives. »

Cette révolution qui libérait les professions ne donnait cependant pas la technique qui demeurait le secret des corporations.

L'autre jour, vous demandiez, mon cher Nandon, comment ces hommes s'y prenaient pour transporter ces immenses volumes de granit. Là encore, la discipline, le rythme faisaient tout. Aux chariots, s'attelait une véritable armée qui, sous la conduite de chefs, balaient le bloc : un chant rythmait l'effort, comme dans mon enfance, au pressoir, quand les hommes chantaient :

(( En voilà Une! Han! n (( La jolie Une! Hanl »

Chaque exclamation marquait l'effort sur la barre. De même, par leurs chants, les bateliers du Nil frappaient en cadence de leurs rames Teau du fleuve, et les haleurs tiraient sur leurs cordes.

Ces hommes qui composaient le Suprême Collège, se recrutaient eux-mêmes, ils n'admettaient à l'initiation que les sujets d'élite, pleins de foi, de courage, d'endurance, de volonté.

Pour parvenir à la haute vie intellectuelle, il fallait sym^boliquement mourir à la vie ordinaire, pour renaître à l2^vyie nouvelle; l'initiation était longue, pénible; le néophyte devait tuer en lui toute passion pour oser affronter la science.

De ces initiations, des récits ont été faits. Pythagore, Platon, ont été les grands initiés grecs admis à connaître les secrets formidables de ces mystérieux mages. L'initiation était graduée suivant l'intelligence, l'aptitude du sujet.

Les secrets redoutables des mages du degré supérieur qui prétendaient pouvoir découvrir l'avenir, asservir les forces de la nature, ne se révélaient qu'après de longues et pénibles épreuves. L'enseignement était entièrement oral, l'initié devait y consacrer trente-trois années de sa vie. Ce n'est que lorsqu'il avait discipliné son intelligence, dompté sa chair, qu'il était épuré complètement, que le Mage pouvait connaître

Les sphères d'Ezéchiel.

les formules sacrées qui lui donnaient le suprême pouvoir.

Qu'était au juste cette science magique ? Les initiés affirment que ses possesseurs avaient la faculté presque divine de dévoiler l'avenir, d'évoquer les morts, d'imposer leurs lois aux hommes et de vivre d'une existence au-dessus de l'humanité et au delà de ses besoins.

En laissant de côté tout le merveilleux et le légendaire, il est certain que ces

savants supérieurs qui avaient consacré toute leur vie à l'étude des phénomènes physiques, chimiques et psychiques, ayant près d'eux, sous leur action constante ceux qui, spécialisés, ne pratiquaient qu'une partie limitée des sciences permises, devaient, après des années de repliement sur eux-mêmes, dans l'étude sereine et par l'accumulation des connaissances millénaires, posséder une autorité formidable et incontestée.

La seule connaissance des manifestations hypnotiques et des dérivés du magnétisme humain, joints à leur possession des propriétés chimiques des plantes et des minéraux et à

Allée de forêt.

leurs connaissances en physique, devait leur assurer une immense puissance. Leur science astronomique était poussée fort loin; l'orientation des Pyramides en est une indication manifeste et c*est à eux que nous devons, il y a six mille ans, la division de l'année solaire en 365 jours et en 52 semaines, de même que nous leur devons la première idée de l'alphabet et les premiers signes graphiques pour exprimer les sons.

Leurs méditations philosophiques les avaient amenés à concevoir l'idée de l'unité exprimée dans la pyramide, et le Dieu conçu par Hermès-Toth ne saurait choquer le rationaliste le plus sévère. Voici comment il parle à son disciple :

— (( Aucune de nos pensées ne saurait concevoir Dieu, ni aucune langue le définir. Ce qui est incorporel, sans forme, ne peut être saisi par nos sens, ce qui est éternel ne peut être mesuré par la courte règle du temps : Dieu est donc ineffable. 11 est la Vérité absolue, le Pouvoir absolu. Et l'Immuable absolu ne peut être compris sur la Terre. »

11 est vrai qu' Hermès-Toth admet que Dieu peut se révéler à certains élus, mais ils ne peuvent transmettre cette vision à l'humanité. De cela, Hermès tire des lois morales et des pratiques pour la vie courante qu'ont adoptées toutes les religions.

Comment de telles civilisations ont-elles pu disparaître ? Qu'est devenu ce Collège Suprême ? Comment expliquer le retour à la barbarie et la nuit qui sembla s'étendre sur le monde ?

— Autant de questions angoissantes, énonça doucement une des charmantes auditrices qui suivaient avec intérêt cette dissertation...

— Hélas! Madame, répartit M. Matonnat, tout ne doit-il pas disparaître un jour, et l'organisation même de cette société sacerdotale portait en elle les causes de sa destruction. La société était partagée en trois classes : les prêtres des divers degrés, les artisans, les guerriers chargés d'assurer la sécurité.

Les guerriers possédant la force fondèrent la monarchie, le peuple, comme toujours, acclama ses nouveaux maîtres, et

le clergé ordinaire célébra la gloire des forts. Les initiés purent bien, pendant quelque temps, par leur pouvoir sacerdotal, tenir en échec, ou sous leur domination morale, les nouveaux rois, mais ces despotes sans culture ne tardèrent pas à demander des miracles, à la taille de leur esprit, que la science ne pouvait réaliser; ces dominateurs s'entêtèrent d'autant plus dans leurs prétentions stupides qu'ils étaient émerveillés par ce qu'ils voyaient sans comprendre ; alors, dans leur rage despotique, ils persécutèrent les philosophes, aidés en cela par la tourbe des bas initiés et par le peuple, dont l'ignorance acclamait la gloire des armes.

Les grands initiés, s'ils s'étaient réservé le privilège de la science pure qui n'est accessible qu'à une élite, avaient créé un enseignement utilitaire qui suffisait aux besoins multiples de la vie sociale. Pour l'arpentage ou le tracé des figures géométriques que nécessitait l'appareillage des pierres ou l'assemblage des charpentes dans la construction des monuments, ils avaient imaginé des opérations fort simples dont la connaissance se gravait dans la mémoire sans nécessiter l'étude des principes et des lois mathématiques qui furent découvertes à nouveau dans les temps modernes.

Pour corroborer cette légende orale d'un aréopage supérieur de grands Mages, je vous dirai que l'abbé Moreux, dans son livre « La Science Mystérieuse des Pharaons », rapporte, après l'avoir vérifié par ses propres calculs, que les Pyramides expriment des données mathématiques qui correspondent aux découvertes les plus récentes dans cette science.

C'est ainsi que d'après cet auteur, la Grande Pyramide de Cheops, par son orientation indique une connaissance complète de la marche des Astres, que l'étude des rapports des diverses dimensions entre elles donne les solutions de problèmes qui n'ont été trouvées que dans les temps modernes.

En dehors de la formule Pi (ir) qui donne la quadrature approchée du cercle, on trouve par cet examen qu'ils ont dû mesurer l'axe de la terre aux pôles et la distance de la terre au soleil avec une précision qui n'a pas été dépassée.

Ces faits confirment l'existence d'une science formidable qui disparut dans un drame que nous ignorons encore.

Le Collège se dispersa, les initiations ne purent se faire suivant les règles antiques, et les traditions scientifiques, incomplètement révélées, s'éclipsèrent en partie. La science, cependant, ne s'éteignit pas tout entière.

De nos jours, de telles disparitions ne paraissent plus possibles, car l'imprimerie a vulgarisé la science, et pour détruire tout ce patrimoine humain, il faudrait une hécatombe plus formidable que celle qui vient de frapper l'Europe...

Pourtant, de ces siècles révolus de la grandeur égyptienne, les secrets ont été plus ou moins complètement transmis et, si l'Europe qui s'éveille est encore dans la nuit, la chimie, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, se conservent chez les Sémites et les Arabes, comme l'art de construire se conserve dans les loges des Compagnons qui vont édifier les églises du christianisme.

Pytiiagoue

Ph. Alinari.

Le temple de Thésée a Athènes.

Photo Alinari.

La Basilique

APRÈS avoir évoqué pour vous les origines légendaires du Compagnonnage, dit M. Matonnat, nous allons voir les Compagnons devenus chrétiens, construire les temples du nouveau Dieu.

Pendant que TEgypte et l'Orient accomplissaient leur destin, le flambeau des sciences et des arts passait en d'autres mains.

La Grèce d'abord, Rome ensuite, avaient rayonné sur le monde. La première surtout, par ses arts, l'éclat de sa pensée, par ses commerçants, qui avaient étendu leur activité sur l'univers antique; la seconde s'était imposée par la force de ses

armes, la grandeur de ses institutions politiques, par ses travaux formidables qui marquèrent son action civilisatrice.

Mais le vieux monde antique portait en lui la cause de sa déchéance. L'enrichissement des grandes familles romaines, qui possédaient d'immenses territoires, qui commandaient à des milliers d'esclaves, avait am.ené la corruption des mœurs par le développement d'une richesse fabuleuse, dont l'usage faisait naître un luxe inouï et le parasitisme d'une clientèle glorifiant les gestes des maîtres qui lui donnaient la spartule.

Pourtant, il ne faut pas s'imaginer que, dans cette décomposition morale, rien ne subsistait, que tous acceptaient cet avilissement des moeurs ou que, seul, le christianisme apporta une formule de paix, de fraternité, de justice.

Aussi haut qu'on remonte dans l'histoire, on voit des hommes qui, au milieu des autres, émergent comme des sommets, se dresser contre la tyrannie et les vices. La Haute Egypte avait connu cet appel, les Juifs avaient eu leurs Prophètes tonnant contre les riches et contre leurs rois; même des sectes importantes, comme celle des Esséniens, s'étaient développées dans la Palestine. Ces sectes, plus encore que dans l'ancienne Sparte, pratiquaient un communisme étroit. D'après Philon, ceux qui entraient dans leur société devaient y apporter tout ce qu'ils possédaient, les biens étaient confiés à des administrateurs qui agissaient pour le compte de la communauté, si bien qu'il n'y avait parmi eux, ni riches, ni pauvres. Leurs mœurs étaient austères, d'une moralité exemplaire, ils fuyaient les voluptés et considéraient comme une vertu de dompter leurs passions. On ne trouvait chez eux aucun artisan fabriquant des flèches, des javelots, des armes. Ils ne possédaient pas d'esclaves et travaillaient les uns pour les autres, bannissant les métiers de commerçants, de cabaretiers, tout ce qui donne lieu à la cupidité.

La Grèce avait connu les enseignements des mystères orphiques qui lui étaient venus de Crète; ils constituaient une sorte de magma des croyances empruntées à l'Egypte, modifiées par les influences de l'Inde, de l'Assyrie, de la Perse.

LA BASILIQUE

Phanès, la lumière, être primordial, né de Tœuf cosmique, engendre, par son union avec la nuit, le ciel et la terre.

L'âme est le souffle qui anime tout dans la nature, elle est emprisonnée dans le corps pour des péchés commis dans des vies antérieures, elle se purifie par des existences successives, et comme dans le bouddhisme, s'élève graduellement vers des sphères plus pures.

Entre le principe unique, l'être primordial et l'homme, ainsi que dans le Panthéon égyptien, il y a toute une série de

Ravenne. Le Mausolée.

Phot. Alinari.

dieux intermédiaires qui lui donnent la connaissance des arts, des métiers.

La connaissance des mystères orphiques, comme plus tard, au début, celle des mystères chrétiens, comportait une

initiation qui, comme le baptême, avait pour but de purifier Tâme. Ces mystères se confondaient avec ceux dEleusis; et dans toutes ces manifestations religieuses, nous retrouvons, comme nous retrouverons dans le christianisme, dans ses cérémonies cultuelles, les traces du brahmanisme, des mystères de Dionysos et l'influence primitive du magisme.

Ainsi, dans le mythe de Coré, qui rappelle ceux d'Isis, la Vierge, qui représente le germe qui lève sous terre, personnifie ensuite la puissance vitale qui circule dans la matière.

De Tunion de Zeus, dieu suprême, avec la Vierge, naquit Dionysos Zagreus, Dieu de la génération universelle. Ce Dieu, comme Horus, est déchiré par ses frères, les Titans; son sang principe de l'âme universelle, féconde la nature, il est la source de vie pour tous les êtres. Les hommes sont issus du sang et de la chair de Dionysos Zagreus, et le vin qui lui est consacré est le symbole de la communion, comme la chair de la victime qui lui était sacrifiée, dont les adeptes se partageaient les lambeaux.

Tous ces mystères préparent le christianisme, comme la philosophie socratique et celle des stoïciens en préparaient les bases morales. Il ne faudrait pas tomber dans l'erreur courante de ceux qui, ignorant l'histoire antique, prétendent que le christianisme a apporté une doctrine d'affranchissement et de fraternité aux esclaves, aux humbles.

Le mouvement d'idées qui s'était développé à travers les enseignements de Pythagore qui, bien avant le Christ, enseignait la fraternité à ses disciples, de même que les sentiments qui s'affirmaient chez les socratiques, cherchant la morale qui lie les individus et les sociétés, aboutissaient aussi à proclamer la solidarité des hommes, qu'Hippias exprimait ainsi : (( Tant que nous sommes ici présents, nous sommes (( frères, parents, concitoyens les uns des autres, sinon par la « loi car, par la nature, ceux qui se ressemblent sont frères, (( et c'est la loi qui, comme un tyran, fait violence à 1^ (( nature ». Les stoïciens, de même, proclament le droit des

LA BASILIQUE

Saint-Paul-Hors-les-Murs, a Rome.

Ph. Alinari

hommes. Cicéron fait reposer le fondement du droit sur le sentiment naturel qui porte les hommes à aimer leurs semblables.

Le culte des Grecs pour leurs dieux met l'art, la poésie au service de la conception religieuse; leurs légendes sont empreintes d'un large sentiment humain et, dans leur désir de matérialiser la conception qu'ils se font de leurs divinités, leur art s'élève dans la sculpture aux plus hauts concepts de la forme exprimée par Phidias.

Leur souci de reproduire par l'art statuaire les traits des morts qui leur sont chers, rattache leur culte aux croyances antiques. Comme les Egyptiens, ils espèrent maintenir l'esprit aux lieux où s'érige son image, de là, toutes les statuettes funéraires trouvées dans les tombeaux. Mais dans l'Hellade, la mort n'a plus cet aspect solennel, grave, redoutable, qu'elle avait dans l'Egypte, les tombeaux n'ont pas ce caractère grandiose des nécropoles d'Abydos. La mort n'est qu'un passage et les ombres, dans les Champs Elyséens, continuent de

vivre et d'agir : aussi, les nécropoles sont de véritables musées.

Quant aux Romains, ils avaient adopté le paganisme antique et le légionnaire, en parcourant le monde pour l'asservir, était devenu indifférent aux querelles religieuses, car il ne concevait pas le culte en dehors de la soumission de ses ministres aux lois. Il fallut l'éclosion du christianisme, dérivé du judaïsme, pour changer cette douce tolérance en un conflit violent, d'où sont sorties tant de souffrances et de ruines. Si le Christ est une admirable figure, digne d'être placée sur le même plan que celle de Bouddha, le Dieu son Père, dont il procède, est le terrible Yaveh des Juifs qui veut que son peuple, par le fer et par le feu, terrasse les infidèles. Il est la vérité absolue, tout est erreur en dehors de lui, il ne peut accepter que d'autres idoles puissent s'ériger dans Rome ou recevoir des hommages qui ne sont dus qu'à lui. A peine a-t-il pris pied dans l'empire que ses sectateurs insultent aux divinités païennes et luttent avec violence contre les autres confessions. Si les chrétiens s'étaient contentés de réclamer pour eux le droit de pratiquer leur religion, nul doute que celle-ci eût trouvé place pour ses autels sur les forums, mais le christianisme était tout à la fois un concept religieux et une revendication sociale en volonté de réalisation.

Cette religion annonce que l'heure de la rédemption est arrivée, les générations vivantes verront le règne de Dieu; dès lors, que sont les souffrances, puisque celles-ci vont prendre fin au milieu des manifestations de la volonté céleste. Matthieu dit : « Comme l'éclair part de l'Orient et apparaît « jusqu'à rOccident, ainsi sera l'avènement du Fils de (( l'Homme. Aussitôt après la tribulation de ces jours, le « soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière. « Les étoiles tomberont du ciel et les vertus du ciel seront « ébranlées,

« Alors, apparaîtra le règne du Fils de l'Homme dans le (( ciel, alors, pleureront toutes les tribus de la terre, et elles (( verront le Fils de l'Homme venant sur les nuées du Ciel

LA BASILIQUE 77

a avec une grande puissance et une grande majesté. Et il (( enverra les anges qui, avec une trompette et une voix écla- (( tante, rassembleront ses élus des quatre vents de la terre, « du sommet des cieux jusqu'à leur dernière profondeur. (( Apprenez la parabole du figuier : Quand ses rameaux sont (( encore tendres et ses feuilles naissantes, vous savez que « l'été est proche. Ainsi, vous-même, quand vous verrez ces « choses, sachez que le Christ est à la porte. En vérité, je « vous le dis, cette génération ne passera pas avant que toutes (( ces choses ne s'accomplissent. »

En même temps, s'ils prêchent avec Saint Paul la résignation, aux esclaves, ils tonnent contre la richesse et leur parole, écho du communisme essénien, porte dans l'esprit des misérables l'espoir du relèvement.

Jacques s'écrie : (( Mes frères, s'il entre dans vos assem- (( blées un homme ayant un anneau d'or et un vêtement {( splendide, et qu'il y entre aussi un pauvre mal vêtu, et que u vous arrêtiez la vue sur celui qui a le vêtement splendide « et lui disiez: « Assieds-toi bien ici », tandis qu'au pauvre, (( vous diriez ; u Tiens-toi là debout, ou assieds-toi sous l'esca- « lier à mes pieds )), ne jugez-vous pas par vous-même et « ne vous faites-vous pas juger avec des pensées d'iniquité ? (( Ecoutez, mes frères bien-aimés. Dieu n'a-t-il pas choisi les (( pauvres en ce monde pour être riches dans la foi et héri- (( tiers du royaume que Dieu a promis à ceux qui l'aiment ? (( Mais vous avez déshonoré le pauvre. Ne sont-ce pas les (( riches qui vous oppriment par leur puissance, et eux-mêmes ({ qui vous traînent devant les tribunaux ? Ne sont-ce pas eux (( qui blasphèment le sain nom qui a été invoqué sur vous } »

Jacques dit aussi : a Et maintenant, riches, pleurez, pous- « sez des hurlements, à cause des misères qui vous survien- (( dront. Vos richesses sont tombées en pourriture et vos vête- « ments ont été mangés par les vers, votre or et votre argent (( se sont rouilles et leur rouille rendra témoignage contre « vous et dévorera vos chairs comme un feu. Vous vous êtes

(( amassé des trésors de colère pour les derniers jours. Voilà

(( que le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs

« et dont vous les avez frustrés, élève la voix et leur clameur

(( a pénétré jusqu'aux oreilles du Seigneur Sabaoth ».

On comprend quel mouvement d'idées devaient produire de telles paroles, quels espoirs naissaient parmi les misérables qui, initiés avec un cérémonial emprunté aux sociétés secrètes, mourraient à la vie profane pour renaître en Dieu.

La communion entre tous les fidèles, les prières en commun, les persécutions même, resserraient les liens des adeptes de Jésus.

Après avoir rêvé de fraternité dans le ciel, les malheureux devaient aspirer à réaliser la communauté sur terre, aussi, dès les premières années, fondent-ils des communautés et donnent-ils ainsi un caractère de révolte sociale à leur propagande qui menace les privilèges des nobles et des riches Romains.

Les empereurs, eflFrayés de ce réveil des esclaves, dont le nombre dépassait de beaucoup celui des citoyens, essayent d'arrêter l'essor de cette propagande : des persécutions commencent, mais peut-on enrayer un mouvement qui vise, non seulement à la conquête de la terre, et dont les disciples s'affirment, en outre, certains de revivre libres et triomphants dans le ciel ?

Plus la répression est terrible, plus les martyrs vont avec résignation et même avec joie, au douloureux sacrifice. Le sang répandu fertilise le sillon, où la nouvelle semence va se lever, puissante, irrésistible, étouffant autour d'elle les rejetons affaiblis des vieilles croyances païennes.

Ce caractère social du christianisme, nous le retrouverons à travers le temps dans des manifestations diverses, dont la plus ordinaire s'exprime dans la création des communautés religieuses, et la plus formidable, dans la révolte des anabaptistes, qui embrase, au XVf siècle, toute l'Allemagne, dans

LA BASILIQUE

Ravenne. L'intérieur du Baptistère.

Photo Alinari.

un grandiose élan communiste, que les seigneurs et les évêques noyèrent dans le sang.

Persécutés, traqués de toutes parts, les premiers sectateurs du Christ se réfugièrent dans les catacombes, et c*est là, dans ces réunions, au cours desquelles les fidèles entendaient la parole de l'un d'entre eux, leur révélant la doctrine du Maître, évoquant éon sacrifice divin, que se forma peu à peu le culte, dont les mystères et la liturgie s'inspirent des cultes païens encore existants, déformés, adaptés à l'imagination des nouveaux croyants.

Des arcs triomphants, des autels furent construits dans ces souterrains; on y célébra les mystères du baptême, celui de la communion, dans le repas pris en commun, jusqu'au jour où Constantin, que son éducation première prédisposait à cette conversion, voulant se concilier, dans sa lutte contre Maxence, pour la conquête de Rome, les sympathies du bas peuple, arbora la croix sur ses étendards.

Alors, les opprimés triomphants deviennent à leur tour des oppresseurs. Ils font la guerre aux vieilles croyances, ils en détruisent les sanctuaires, en pillent les richesses jusqu'aux matériaux qu'ils emploient à la construction des nouveaux temples. Nombreuses sont les églises chrétiennes bâties sur l'emplacement des temples païens avec les démolitions de ceux-ci, et nous retrouvons dans Rome plus d'une église dont les colonnes de marbre proviennent des sanctuaires primitifs. Je vous citerai, entre autres, l'église S*-Clément, bâtie de 872 à 1118, au-dessus d'une église primitive, bâtie elle-même au-dessus d'un sanctuaire consacré à Mithra. En France, de même, nous trouverons de nombreux exemples, et, parmi eux, la cathédrale de Chartres, édifiée à l'emplacement d'un temple druidique.

Cette superposition des temples aux mêmes endroits s'explique d'elle-même, car les religions nouvelles n'ont de chance de triompher qu'en s'adaptant aux coutumes établies. Habitués à considérer les lieux où s'élevaient les sanctuaires

LA BASILIQUE

Sainte-Sabine a Rome.

Ph. Alinari.

de leurs divinités, comme sacrés, les peuples venaient d'autant plus facilement invoquer le nouveau Dieu, que son temple s'y érigeait aussi, et que rien ne les troublait dans l'habitude qu'ils avaient d'y apporter leurs offrandes.

C'est pour la même raison que les assemblées des chrétiens, lorsque ceux-ci jouirent de la liberté, se tinrent, pour prier et discuter les intérêts de la communauté, dans les basiliques.

La basilique, c'est le forum couvert : c'est un type de monument propre à l'architecture romaine, rationnellement ordonné, dont les proportions sont définies par un canon rigoureux. C'est, au demeurant, l'édifice religieux qui triomphera en Italie, et le terme définira des églises qui ne rappellent en rien les constructions primitives.

La vie publique, à Rome, avait une très grande intensité, le Forum, place publique, était le lieu oii se réunissaient les citoyens. C'était aussi le lieu où se rendait publiquement la justice, mais le séjour du Forum, par les chaleurs torrides ou par les jours de pluie, était incommode. Caton le Premier (135 av. J.C.) construisit une salle couverte qui devint l'annexe du Forum. Le censeur Fulvius Nobilan éleva la seconde en 179, laquelle fut appelée Basilique Fulvia. D'autres suivirent cet exemple, notamment, Sempronius, Trajan, qui construisit la Basilique Ulpia, ainsi nommée du nom de famille de l'empereur, et dans toutes les villes soumises à la domination romaine, on construisit des basiliques.

Le monument, en lui-même, est de forme rectangulaire, il est divisé dans le sens de la longueur en trois nefs, celle du centre plus large que celles des côtés. En général, la nef centrale se termine soit à une seule extrémité, soit aux deux, par une construction en hémicycle formant abside. C'était l'emplacement du tribunal.

Dans un certain nombre de basiliques, pour agrandir le monument, on ajoutait deux ailes formant transept et donnant au plan général la forme d'une croix.

Par sa destination, par ses dispositions architecturales, la basilique se prêtait donc admirablement aux besoins du nouveau culte : tout en haut, l'emplacement de l'autel, puis l'abside, où se réunissaient sur un banc circulaire, les prêtres ordonnés. L'évêque siégeait sur une cathèdre plus élevée, d'où vint le nom de cathédrale pour l'église où officiait l'évêque. Les catéchumènes étaient placés dans le pronaos de la grande nef; au milieu du chœur, se tenaient les chantres, les instrumentistes, les exorcistes. Enfin, sur les bas-côtés : à droite, les hommes, à gauche, les femmes. Au début, rien ne régla l'orientation des basiliques, celles-ci étaient seulement déterminées par le milieu où elles s'édifiaient, mais au V® siècle, la constitution de Saint Clément, en précisant le rituel, obligea le prêtre à consacrer en regardant l'Orient, déterminant ainsi

LA BASILIQUE 83

à construire la façade à Test. Cependant, un certain nombre des églises du V* siècle ont leur façade à l'ouest, parce que le prêtre, au lieu de faire face aux fidèles, priait dans le même sens qu'eux, tous les yeux étaient dirigés vers l'est.

Lorsque l'église chrétienne triompha définitivement, les basiliques anciennes vouées au culte, ou celles qui furent construites après, furent magnifiquement décorées de peintures, de mosaïques représentant des scènes religieuses.

Cette architecture s'est particulièrement conservée en Italie, et S'-Paul-Hors-Les-Murs, à Rome, qui avait été détruite en 1823 par un incendie, mais qui a été reconstruite par Pie IX, est, dans ce genre, l'un des plus luxueux monuments

Pour la basilique, la voûte maçonnée n'était pas employée dans la construction des nefs. Un lambris soutenu par la charpente reposait sur les murs : c'est ce qui explique les formidables et fréquents incendies qui détruisirent la plupart de ces monuments des temps primitifs de l'art chrétien.

Parmi les nombreuses basiliques de Rome, il convient de citer celle qui fut élevée sur la place où Saint Pierre subit son supplice. Elle conserva jusqu'en 1405 les mêmes dispositions et son plan peut donner une idée de l'adaptation que les constructeurs chrétiens surent faire de ces édifices. Construite sur les données de Constantin, elle s'appuyait sur les murs du cirque de Néron, elle avait cinq nefs et 1 18 mètres de profondeur. L'entablement au-dessus des colonnes était horizontal. Elle fut démolie pour donner la place à l'église S*-Pierre. Au V^ siècle, et dans la première moitié du VI®, on construisit à Rome de nombreuses églises, parmi lesquelles S*-Paul-Hors- Les-Murs, de grandes proportions, 143 mètres sur 65 mètres, S'^'-Marie Majeure, bâtie en 432 par le pape Liberius, S'^-Marie du Transtévère, Santo Pietro in Vinculis, Santa Bibiana, fondée par une dame romaine en 363 et consacrée en 470. De nombreux monuments consacrés au culte furent également construits dans les siècles suivants, mais le style religieux n'est pas encore créé. Les premiers chrétiens ont bien édifié

des basiliques, mais cette architecture n'est pas à proprement parler une architecture symbolique et religieuse, car les Compagnons, les initiés, qui sont unis par une discipline étroite, qui n'ont pas encore accepté la nouvelle religion, ne songent pas à élever les temples de nouveau culte. C'est à Byzance qu'ils se rallieront au christianisme, auquel ils apporteront l'appui de leur foi et le concours de leur science.

MoNREALE. Le Christ bénissant - Mosaïque.

Ph. Alinari.

Venise. Saint-Marc, portail latéral.

Ph. Alînari.

L'Architecture Byzantine

C'est avec l'architecture byzantine que se réalise le premier type de monuments propres à l'église catholique; je suis ainsi amené à vous parler des légendes et des faits réellement acquis, relatifs aux premières années du christianisme, pour comprendre comment l'évolution religieuse conditionne l'évolution architecturale et artistique des premiers siècles chrétiens.

Il convient de reconnaître, qu'en dehors des récits des Apôtres, aucun document officiel de l'époque romaine ne signale l'apparition du Christ. Les prophètes n'étaient pas rares chez les Juifs et le gouvernement romain, qui accordait à ses colonies une assez large autonomie, n'intervenait pas dans les questions intérieures des dogmes religieux, laissant les Juifs juger et lapider ceux qu'ils considéraient comme faux prophètes. Ce n'est qu'après la mort du Christ que ses disciples vont à travers les pays, enseignant ses lois, révélant à la foule les préceptes de leur Maître.

Je me garderai bien d'examiner si le Christ est un symbole, un Dieu ou un prophète. Il y a là une exégèse que je ne veux pas entreprendre pour l'instant. Cependant, je suis obligé de dire que je n'ai rien trouvé chez les commentateurs des textes anciens, qui précisât le rôle de cet admirable réformateur. Il semble que tous les prodiges merveilleux de sa naissance, de sa vie, de sa mort, dont les récits nous sont parvenus, aient été forgés après coup. On a donc le droit de se montrer quelque peu sceptique sur la réalité de ces faits, dont l'histoire romaine n'a pas gardé trace, au moment où ils se produisirent, surtout si on songe aux anecdotes de bien moins grande importance rapportées par les écrivains de cette période.

Il convient de remarquer que le Christ n'apporte pas une nouvelle religion, il ne touche en rien aux lois mosaïques. Ce sont les mêmes conceptions d'un Dieu unique; Jésus est baptisé dans la foi de ses pères, il affirme maintes fois son respect de la Loi et des Prophètes. Au début, et après la mort de Jésus, le nouveau schisme n'est qu'une branche du vieux tronc judaïque, elle se séparera définitivement de celui-ci, le jour où Saint Paul et Barnabe déclareront qu'il n'est point nécessaire de pratiquer la circoncision pour être un adepte du Christ. Or, jusqu'à ce moment, cette opération rituélique avait été reconnue indispensable : tous les disciples chrétiens devaient s'y soumettre.

Quelle que soit la personnalité que l'on veuille apercevoir

l'architecture byzantine 87

à travers le Christ, celle-ci n'en demeure pas moins, avec Bouddha, par la doctrine du sacrifice consenti, comme la figure radieuse de la plus sublime abnégation. Cette vie du Christ, sa naissance, ses symboles, son holocauste, qui rappellent les mystères de l'ancienne Egypte, la philosophie des Mages, s'expliquent rationnellement, si l'on admet la version des initiés qui prétendent que le Christ était un adepte de ces mystères, initié des temples isiaques. Suivant cette hypothèse, le Christ, frappé de la déformation de la philosophie magiste, dont les dogmes trop élevés s'adaptaient mal à l'ignorance courante des masses, crut nécessaire d'agir sur le peuple par une formule plus simple, lui permettant d'émouvoir davantage la femme, dont il rêvait de faire la base de la régénération humaine. Ses disciples, après sa mort, parlant en son nom, quoique élevés dans le mosaïsme, lequel enseignait l'existence d'un Dieu impitoyable, se dressent contre l'anthropomorphisme des cultes païens, ils prêchent l'unité de Dieu en ses trois manifestations. Ils dévoilent ainsi à la masse une partie des principes contenus dans la Pyramide, en même temps qu'ils adaptent ceux-ci à leurs formules.

Les initiés sont surpris par cette révélation à la foule de leurs mystères qu'un des leurs a communiqués, quoique voilés. Ils luttent contre cette déformation qui contient en elle le principe de l'unité, celui de la trinité, qui révèle le sens qu'ils donnent à la croix, symbole du mouvement de vie, puisque c'est du centre du Swastika que jaillit l'étincelle qui donne naissance au feu, fils non créé, mais consubstantiel du Soleil Saw^istri créateur de toute vie, sous l'action du souffle ou esprit. Sous l'affabulation de la Vierge, Mère de Dieu, ils retrouvent les mystères d'Isis Vierge, Mère d'Horus. Malgré leur lutte, la nouvelle religion pénètre davantage le peuple que les mystères antiques qui s'adressaient à la raison, alors que les Apôtres s'adressent au cœur, au sentiment.

Les humbles aiment ce Dieu qui s'est fait homme, a souffert pour eux, s'est plu parmi des pêcheurs, a vécu près de Tartisan, qui est né dans une étable, dédaignant les lam-

Intérieur de Sainte-Sophie a Constantinople.

l'architecture byzantine

Intérieur de Sainte-Sophie a Co.\stan

TINOPLE.

Sainte-Sophie a Constanïixople.

bris dorés, ce Dieu qui a proclamé que les hommes étaient frères et annonça la fin du dur servage imposé par Rome à ceux qu'elle jugulait, voulant rétablir dans son Paradis la justice humaine bannie de la Terre.

Les femmes pleurent aux souffrances de la Vierge voyant mourir son fils, les cœurs s'émeuvent au souvenir de ses angoisses, de son supplice. Le mouvement est irrésistible : il emporte tous les coeurs, il brise tous les obstacles.

Alors, les initiés comprennent quel levier peut être la nouvelle religion pour ramener le monde à des sentiments plus humains, pour détruire la tyrannie des empereurs romains, établir la vertu là où règne la débauche la plus cruelle. Leur

l'architecture byzantine

Venise. L'intérieur de la Basilique Saint-Marc.

Ph. Alinarî

ralliement apporte de nouveaux éléments, mais ils doivent demeurer dans l'ombre, diriger par une influence occulte, une force que les passions ont défigurée, transformée, suivant la nature des adeptes, dont chacun interprète les idées à sa mesure et fait un étrange alliage des superstitions antiques avec la religion nouvelle. C'est ainsi que les fêtes chrétiennes s'adaptent aux fêtes païennes, les cérémonies cultuelles continuent les mystères antiques,

La plèbe, qui a souffert du luxe des patriciens, brise les images des idoles païennes, et, aussi, les chefs-d'œuvre de l'art grec. Cette destruction sera continuée par les Barbares.

La nouvelle religion a dénoncé la luxure des patriciens. Elle a prêché le renoncement, l'abnégation de soi-même. Par réaction, on néglige les soins corporels : les bains, les piscines

sont laissés à l'abandon; l'art statuaire et la peinture doivent s'abstenir de reproduire les corps nus. L'art pur est abandonné, l'enseignement disparaît et l'invasion barbare ajoute ses effets destructeurs à la révolution religieuse. De là, une curieuse stylisation idéale qui caractérise l'art primitif chrétien, et, en particulier, l'art byzantin.

Plus tard, quand les Primitifs se répandent et s'essaiment, leur art apparaîtra naïf. Il faudra la venue de Cimabue, du Giotto, d'Orcagna, de Filippo Lippi et de toute cette admirable suite d'artistes, de Fra Angelico à Botticelli, pour révéler et affirmer les beautés de la rénovation picturale, sous l'enchaînement chrétien de la belle réalisation païenne.

Cependant, l'architecture demeure, c'est d'elle qu'il faut attendre la Renaissance. C'est à son foyer et parmi les maîtres traqués, obligés de se cacher, que se conserve, faible, vacillante et précaire, la flamme du savoir antique. A ce Dieu qu'ils ont adopté, les affiliés veulent bâtir une demeure glorieuse qui soit vraiment son sanctuaire, sanctuaire créé, conçu pour lui, évoquant dans la matière éternelle, les nouvelles formules. Alors, on étudie les symboles pour les adapter, on s'efforce de les interpréter.

Le plan de la basilique chrétienne rappellera la croix primitive du plan pyramidal, dont les bras sont égaux; la coupole renfermera le symbole de l'unité de vie, dont l'œuf est le principe.

Mais que de difficultés à vaincre pour édifier sur un plan carré, base de la pyramide, la coupole, dont le plan circulaire renferme l'universalité des choses. Qu'importe ! Plus les difficultés sont grandes, plus il y a de joie à les vaincre.

Lorsque Théodore fonda Byzance, c'est l'influence grécoromaine qui prédomina dans l'architecture. Quand Constantin construit avec sa mère l'église dédiée aux Saints Apôtres, cet édifice rappelle, par son plan et ses dispositifs, les basiliques romaines. L'église qui précède la construction de Sainte-Sophie est conçue suivant un plan rectangulaire ; celle dédiée à Saint

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