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LES COMPAGNONS

Nombreuses sont les corporations qui se réclament du Compagnonnage. Nous citerons les ferblantiers, les cloutiers, poëliers et fondeurs, les maréchaux-f errants, les vanniers, vitriers, boulangers, blanchiers, chamoiseurs, chcU'rons, tour-

neurs, chapeliers, doleurs, cordonniers, mais ces Compagnonnages sont des formations secondaires qui ont été créées par les autres corporations ou par des transfuges qui initièrent certains ouvriers pour leur permettre d'organiser la défense de leurs droits à une époque où les syndicats ne pouvaient exister, puisque le syndicalisme ouvrier est d'origine très récente, ainsi que nous l'avons établi (I). Il fallut longtemps à ces corporations pour être reconnues par les Devoirs du Bâtiment. Les boulangers notamment, initiés par Bavarois- Beau-Désir, en 1811, ne furent, après de cruelles persécutions, reconnus qu'en 1860. Les groupes dont nous nous occupons plus spécialement sont ceux des confréries du bâtiment, dont la trace subsiste éternelle dans les œuvres architecturales.

Dans l'ordre de préséance sont les tailleurs de pierre, les charpentiers, les menuisiers, les serruriers, les couvreurs, toutes corporations initiées aux mystérieux problèmes de la géométrie et se servant du compas, de Téquerre et du niveau.

On trouvera trace de classification des métiers à travers l'histoire, mais ces nomenclatures, comme celle de l'Empereur Numa, visent la formation de collèges électoraux, ou comme celle du Livre des Métiers d'Etienne Boileau, prévost de Paris en 1258, sous Louis IX (Saint-Louis), n'ont d'autre objet que de définir les coutumes, les règles de professions; on y retrouve une classification qui correspond dans ses grandes lignes à celle adoptée, depuis, pour les élections prud'hommales :

— (( Appartiennent à la Charpenterie : Huchiers, Huissiers, Tonneliers, Charrons, Couvreurs de Maisons et toutes manières d'autres ouvriers qui oeuvrent du tranchant en Merrien. Ordonnance des Mestres qui appartiennent à Charpenterie aussi comme Mestre Fouque du Temple et ses devanciers l'ont usé et maintenu à temps passé ». (Maître Fouque avait été charpentier du roi, ce qui laisserait supposer que, comme les grands pannetiers qui prélevaient une taxe sur les boulangers, il devait posséder un privilège monnayable à ce titre.)

(!) Frédéric Brunel {Le Socialisme Expérimental)- Paris 1924.

Le Maréchal du Roi exerçait, lui, sa juridiction sur les Maréchaux-Ferrants, Haumiers, Faiseurs de Casques, Veilliers, Greniers (Taillandiers), Fèvres (Ouvriers en Fer), Greffiers (Faiseurs de Greffes ou fermetures en fer).

Ces professions pouvaient travailler la nuit, à condition de ne pas s'occuper de travaux de serrurerie et de coutellerie.

Pour les serruriers, il est dit : (( Peut être serrurier à Paris qui veut, pour tant qu'il ait acheté le métier, du roi.

(( Nul serrurier ne peut faire clef à serrure, si la serrure n'est devant lui, à son hôtel. ))

D'une manière générale, les Registres stipulent l'obligation imposée aux Maîtres de ne pas enseigner aux valets communs les principales occupations du métier et de ne pas les y employer. Lorsque cette stipulation n'est pas indiquée, elle est pourtant de règle pour les métiers où il y a des apprentis. En général, l'apprentissage est de six ans.

Lorsqu'on veut étudier l'histoire du Compagnonnage du bâtiment, (car pour les autres, on doit scruter certains éléments d'archives), on se heurte aussitôt à une difficulté presque insurmontable : il n'existe pas de documents écrits. Les diverses sociétés s 'imposant la règle de brûler ceux-ci pour détruire les preuves matérielles qui auraient pu fournir aux gouvernements la possibilité de saisir les secrets et de poursuivre les adhérents.

Cette tradition, plusieurs fois millénaire, se comprend, car aux époques de forte tyrannie, les Compagnons constituaient le noyau autour duquel s'aggloméraient ceux qui voulaient lutter pour la conquête des libertés. Sans cesse en bataille pour la défense de leurs salaires, pour la protection de leurs membres, constituant une élite, ils étaient redoutés du pouvoir qui percevait la puissance de leurs associations sans parvenir à en saisir les fils.

Nous avons vu que Charlemagne leur avait défendu de s'unir par serment et avait limité leur champ d'action à la bienfaisance. Si, pendant que la féodalité paralyse le pouvoir royal, ils sont moins inquiétés, aussitôt que la royauté prend force, ils sont à nouveau traqués.

Quand Philippe-le-Bel poursuit les Templiers, les Compagnons, plus ou moins directement affiliés à l'Ordre, sont pourchassés; beaucoup trouvent la mort après d'atroces supplices.

C'est à cette époque, de la fin du XIII® et du commencement du XIV® siècle que, vraisemblablement, naissent les schismes dans l'Ordre. Alors que les adhérents du rite pur de Salomon sont restés en dehors de l'organisation du Temple et continuent, sous le nom de Compagnons Etrangers, les mystères anciens, des groupes ont accepté l'autorité de Jacques Molay, Grand Maître des Templiers, et, quand celui-ci est brûlé, par ordre du roi, avec la complicité du pape, ils lui demeurent fidèles, sous le nom de Fils de Maître Jacques. Ce qui peut rendre vraisemblable cette tradition, c'est que les Templiers furent de grands constructeurs d'églises, en rapports obligés et fréquents avec les groupes professionnels. De plus, les Templiers étaient détenteurs des traditions, des secrets, des plans, des écrits, des comptes des édifications des pays d'Alexandrie, du nouvel empire romain et de Jérusalem. Ils tenaient entre leurs mains les dépôts d'or et d'argent pour la construction de toutes les basiliques chrétiennes et étaient en compte avec les banquiers juifs, arabes, grecs et lombards, dispersés dans l'univers chrétien et hérétique d'alors. Donc, ils payaient les travaux sur place.

D'autres sociétés acceptent le patronage de l'Eglise catholique, sous l'égide de Soubise. Ils se disent les Enfants de Soubise et créent un nouvel ordre. Ce nom de Soubise cacherait la personnalité d'un prince de Rohan, qui aurait été un moine constructeur initié des mystères. Par une particularité à retenir, les Rohan et les Soubise arrivent à détenir à Paris une partie importante de la Commanderie du Temple.

En dehors de ces choses et de ces légendes, voici celles qui ont cours dans les associations. Vous connaissez déjà le récit ayant trait au rite pur de Salomon et qui conte la mort d'Hiram.

Voici celle de Maître Jacques, qui se confond dans celle de Soubise :

(( Maître Jacques aurait été Tun des collègues d'Hiram à la construction du Temple de Salomon, il serait né à Saint- Romili, localité que l'on n'a pas pu identifier. Tailleur de pierre, il serait arrivé à Jérusalem, après avoir voyagé 21 ans.

(( Employé à la construction du temple, il construisit deux colonnes : Verdera et Macaloé, sur lesquelles étaient sculptées des scènes de la Bible.

« Le Temple étant terminé, il partit avec son ami Soubise, mais les deux Maîtres ne tardèrent pas à se brouiller et Soubise débarqua à Bordeaux, pendant que Maître Jacques abordait à Marseille, avec treize disciples. Il convient toutefois, pour éclairer la légende, de remarquer que ces deux villes n'existaient pas encore. — Du moins sous leurs noms actuels, car Massilia était colonie grecque et Bordeaux phénicienne — . Les disciples de Soubise, qui pourchassaient Maître Jacques, l'assaillirent un jour et le jetèrent dans un marais; il put cependant échapper à leur fureur en se cachant dans les joncs où ses adeptes le retrouvèrent. Maître Jacques se retira dans la Provence, à l'ermitage de la Sainte-Baume.

(( Un matin qu'il était en prières, un de ses compagnons, l'infâme Jeron, vint le trouver et lui donna le baiser de la paix. A ce signal, cinq assassins se jetèrent sur lui et le percèrent de cinq coups de poignard. Il vécut encore quelques heures et put dire adieu à ses disciples accourus trop tard. — (( Je meurs, dit-il. Dieu l'a voulu. Je pardonne à mes ennemis, je vous défends de les poursuivre, ils sont assez malheureux. Je donne mon âme à Dieu, mon Créateur. Et, à vous, mes amis, je ne puis rien donner que mon baiser de paix. Vous le donnerez à votre tour, aux Compagnons que vous ferez. Je veillerai sur eux, comme sur vous, pourvu qu'ils soient fidèles à Dieu et à leur Devoir et ne m'oublient jamais. »

« Après que Maître Jacques fut mort, ses disciples le déshabillèrent, ils trouvèrent sous sa robe un petit jonc qu'il portait en souvenir de l'abri qu'il avait trouvé parmi eux.

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Acincoi. Thudici ii:i{ (1805-1875)

Après avoir accompli les rites pendant deux jours, les Compagnons portèrent processionnellement le corps à Saint-Maximin, où il fut inhumé, ses vêtements furent partagés : Son chapeau fut donné aux chapeliers, sa tunique aux tailleurs de pierre, ses sandales aux serruriers, son manteau aux menuisiers, sa ceinture aux charpentiers et son bourdon aux charrons. »

On voit, dans cette légende, l'origine des haines qui opposèrent les Enfants de Maître Jacques aux Enfants de Soubise, car celui-ci fut accusé d'être l'instigateur du crime. Cette version ne fut pas acceptée par tous, Soubise ayant versé des larmes sur la tombe de son ancien ami et ayant maudit ses assassins.

Ces légendes formaient la base de l'initiation, d'autant qu'elles étaient contées avec mystère, après des épreuves terribles, au cours desquelles se communiquaient les formules. Grâce à ces précautions, le Compagnonnage triomphe des persécutions.

Jusqu'à la formation des Communes, qui marque une première étape dans l'affranchissement de la bourgeoisie, les confréries, empreintes d'un grand esprit d'égalité et de fraternité, sont restées unies. Les valets pouvaient devenir Compagnons, les Compagnons Maîtres, à condition d'en être dignes et de justifier de leur capacité. Le pouvoir royal rendant les charges vénales, consolide la Maîtrise en un privilège. Je vous ai indiqué comment la vente de ces titres permettait de procurer des ressources au trésor royal.

Dès cette époque, le divorce des intérêts commence entre le prolétariat compagnonnique et les Maîtres : nous allons voir ces derniers réclamer la protection royale contre les ouvriers. Nous en trouverons trace dans les édits royaux et dans les arrêts des parlements qui frappent durement les sociétés compagnonniques, sans pouvoir diminuer leur influence, car elles détenaient le monopole du placement et savaient se terrer lorsque la tourmente était trop violente.

Dès 1501, les confréries de maçons et de charpentiers sont suspendues par un arrêt du Parlement. Puis c'est l'arrêt du Châtelet, dont je vous ai parlé. Et jusqu'en 1845, dans le procès engagé contre les Compagnons Charpentiers qui s'étaient mis en grève, les arrêtés, les décisions royales échouèrent contre l'énergie et la volonté des travailleurs.

Dans cette grève de 1845, à la suite d'une perquisition qui, après avoir échoué chez les Compagnons de Liberté, permit de trouver chez les Compagnons de la Villette les registres conservés depuis trente ans, dix-neuf compagnons furent poursuivis pour coalition, coups, violences et entraves au travail. Le principal accusé, Vincent, était secrétaire des Compagnons du Devoir. Son attitude fut courageuse et pleine de dignité. La défense des accusés fut assurée par Berryer,

mais, malgré la belle plaidoirie qu'il présenta, les accusés furent frappés de peines sévères. Vincent et Dublé, les deux chefs de la grève, furent condamnés à deux et trois ans de prison, et sept autres Compagnons poursuivis, à des peines de quatre et huit mois d'emprisonnement.

Le Compagnonnage ne fut pas atteint par ces persécutions. Sa décadence a d'autres causes : les rivalités profondes des groupes, les progrès industriels qui ont modifié les conditions d'apprentissage et supprimé le Tour de France; puis aussi, les principes économiques nouveaux, qui ont donné d'autres buts plus élargis à l'action ouvrière.

Les luttes et les rivalités des rites ont empêché le Compagnonnage d'exercer l'action sociale qu'il eût dû réaliser en maintenant dans l'organisation du travail, les principes d'égalité, de coopération même dont il était empreint, car les Compagnons n'admettaient pas de différence dans la rétribution, disant que les moins habiles étaient suffisamment désavantagés en exerçant les fonctions les plus pénibles, les moins agréables.

La lutte fut terrible entre les trois sectes; car, en dehors des rivalités professionnelles, les haines religieuses apportèrent leur ferment. Les Compagnons de Salomon sont pourchassés par les deux autres groupes qui, d'autre part, se dévorent entre eux. Mais le groupement de Salomon survit quand même, car ce sont surtout les tailleurs de pierre qui en constituent le noyau, la technique qu'ils possèdent demande une formation plus longue, plus difficile que celle des autres corporations.

Pourchassés, ces Compagnons doivent se réunir dans des

Le chef-d'œuvre

OFFERT A Me BeRRYER, AVOCAT, EN l8f.v

lieux écartés, souvent dans les bois. Aux environs du lieu de réunion, veillent d'invisibles sentinelles qui préviendront de l'approche de toute individualité suspecte. Le Compagnon qui doit assister à la réunion se fait reconnaître avant d'entrer dans la zone surveillée; de là, les cris d'animaux. Les tailleurs de pierre hurlent comme des loups, avec des modulations spéciales, qui permettaient aux initiés, de communiquer même au milieu d'une foule de profane; de là, leur surnom de Loups- Garous. Les charpentiers aboient et se surnomment Chiens, le patron est dénommé Singe. Tous ont des signes de reconnaissance, des mots secrets, des attouchements. Il est impossible à un profane de se faire passer longtemps pour un initié, car s'il peut connaître les signes et les mots usuels, il est des mots qui changent fréquemment, permettant de découvrir rapidement la supercherie.

Tout le Moyen Age, toute la Renaissance, toute la période qui s'étend depuis la Révolution jusqu'en 1830, portent l'empreinte sanglante de ces rivalités. Quand de grands mouvements de pensée se manifestent, le contre-coup se fait sentir dans les groupes rivaux de l'Ordre.

La Réforme trouve un accueil dans les Loges du Midi, où de nouveaux schismes se produisent : Les menuisiers se divisent en Gavots et Dévoirants, les uns se réclament du Devoir imposé par Maître Jacques, ou par Soubise, les autres revendiquent le titre de Gavots qui leur avait été donné comme une insulte.

Les Gavots, favorables à la Réforme, se placèrent sous la bannière de Salomon et eurent ainsi l'appui des vieux Compagnons Tailleurs de Pierre de même rite, dits Etrangers.

Mais deux groupes rivaux de même métier ne pouvaient exister dans la même ville. Les Dévoirants étaient installés à Arles, les Gavots n'y pouvaient travailler, alors, une bataille fut engagée entre les deux groupes pour savoir qui resterait dans la ville. Elle eut lieu dans la Crau en 1730. Les Dévoirants avaient fait appel aux Charpentiers Bons Drilles, les renforts appelés n'arrivèrent pas à temps, tandis qu'au contraire, Tail-

leurs de pierre et Menuisiers Gavots étaient en nombre. Le combat fut meurtrier, personne ne demandait grâce, personne n'accordait quartier. Sans l'arrivée des dragons, aucun Devoitant n'eût survécu.

Après cette terrible bataille, les Gavots prospérèrent, ouvrant leurs portes à tous ceux qui en étaient dignes, sans distinction de culte.

On comprend quels sentiments de haine les récits de ces luttes laissaient dans le souvenir des groupes rivaux. Aussi, jusqu'en 1830, quand Agricol Perdiguier s'efforça de réunir, pour la protection du Tour de France, tous les rites, les jeunes Compagnons se battaient encore entre eux.

La Révolution trouva les Compagnons prêts à l'appuyer de toutes leurs forces. Nous avons vu comment la loi Lechapellier se dressa contre eux.

Plus tard, ils combattirent dans les journées de 1830 contre Charles X. Ils formèrent la base des sociétés secrètes qui préparèrent la Révolution de 1848, et, le 10 avril de la même année, alors qu'on peut croire que la République de Travail est enfin fondée, dix mille compagnons, sous l'initiative de Perdiguier, se réunissent à Paris, place des Vosges, pour fêter la réconciliation des rites.

Cette splendide manifestation n'alla pas sans effaroucher les partis politiques qui craignaient la puissance de ces sociétés si fortement disciplinées, composées d'hommes sélectionnés par de rudes épreuves.

Perdiguier fut violemment attaqué, et les groupes retournèrent à leur particularisme. Cependant, l'idée était lancée, les rivalités avaient perdu de leur violence ; si les Compagnons luttaient entre eux pour la conquête de certaines villes, ce n'était plus, comme lors des batailles de la Crau, ou celle de Lyon, au siècle précédent, entre tailleurs de pierre, loups et loups-garous, lesquelles entraînèrent des morts d'ouvriers, ainsi que nous l'avons vu.

Depuis la Révolution, les rivalités et les joutes ont une

moralité plus haute : les défis portent sur l'aptitude professionnelle.

En 1807-1809, les serruriers Gavots et Devoirants étaient en rivalité dans la ville de Marseille. Cette division était particulièrement préjudiciable aux ouvriers qui ne pouvaient parvenir à réunir leurs forces pour imposer de meilleures conditions de travail à leurs employeurs. Aussi, les deux groupes décidèrent de vider leur différend dans une joute professionnelle.

Chaque groupe désigna un représentant chargé d'établir un chef-d'œuvre, le concours devait durer deux ans et la société, dont le champion avait connu la défaite, devait quitter la ville pour cent ans, supprimer la Mère, et emporter les archives.

Le concours fut rigoureusement surveillé. Ce fut le champion des Devoirants, Ange Bonnin, qui fut vainqueur. Les Gavots abandonnèrent Marseille.

Ce chef-d'œuvre est une serrure qu'on peut admirer au Musée Borély : elle représente une Croix de la Légion d'Honneur. Le travail est parfait, la conception fort artistique. On ne saurait trop en admirer la forme et l'exécution.

Vers la même époque, les menuisiers, qui faisaient mère commune avec les serruriers, se disputèrent également la ville de Montpellier entre Gavots et Devoirants. Le sujet du concours fut une chaire à prêcher.

Serrure, chef-d'œuvre, de Marseille.

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Les Gavots avaient pour représentant Porcheron-le-ChapiteaUy les plans étaient du Dauphiné- S ans -Quartier. Les Devoirants étaient défendus par Nanquette-le-Liégeois.

Ce furent les Devoirants qui sortirent vainqueurs du tournoi, mais chaque société pouvait être fière de son champion, car les deux pièces étaient des chefs-d'œuvre.

Cette émulation adniirable s'est continuée jusqu'à nos jours, les Menuisiers du Devoir du Tour de France, vers 1840, sous la direction de Roux Français, dit Cham,pagne, firent un chef-d'œuvre, représentant un pavillon Renaissance. Les détails seuls des dessins constituaient une œuvre remarquable. Les divers représentants de la société y travaillèrent pendant plus de quinze ans. Le fini du travail, la justesse et l'équilibre des proportions, tout fait de ce chef-d'œuvre une expression parfaite de lart de la Menuiserie.

Les Charpentiers Passants ont édifié un chef-d'œuvre de coupe de bois qui résume le maximum des difficultés professionnelles qu'on peut rencontrer. Chaque pièce de cette œuvre nécessite une étude spéciale, pour son tracé, en même temps qu'une admirable sûreté de main dans l'exécution.

L'œuvre des Compagnons du Devoir de Liberté n'est pas moins remarquable. Cette noble émulation, poursuivie à travers les siècles, explique les chefs-d'œuvre de notre style français. Car, pour concevoir et édifier les admirables monuments du Moyen Age, il fallait que les constructeurs réunissent en eux la conception de l'artiste à la technique de l'ouvrier.

On peut reprocher au Compagnonnage la grossièreté de certaines épreuves, contre lesquelles une réaction s'est faite : Les initiés savent ce que j'entends dire par (( Boulonner et déboulonner l'escalier », (( couper un chevron de bris )). Mais on ne peut lui contester d'être demeuré à travers le temps une grande école d'éducation, de solidarité et de morale.

Pour être admis Compagnon, le jeune homme subira quelques brimades, aujourd'hui, en voie de régression; maintenant, elles sont plutôt des plaisanteries sans conséquence.

Ce qu'on exige du postulant, ce sont des mœurs pures.

il doit être sincère, honnête, s'abstenir de certains contacts avec les prostituées, suivre les cours professionnels, donner des garanties de volonté et d'endurance.

Pendant tout le temps que dure la préparation, l'aspirant mange chez la Mère, il n'est pas admis à l'honneur de s'asseoir à la table de ses compagnons. L'esprit de corps est poussé au maximum d'orgueil ; luimême, bien que portant ce surnom, tant qu'il n'est pas admis, a le mépris du renard, cet ouvrier transfuge qui se refuse à l'effort nécessaire pour être accepté dans la confrérie et qui vit en marge de l'organisation. Autrefois, ce mépris s'exprimait par des chansons naïves ; le terrain de travail des Compagnons lui était interdit, ceux-ci lui faisaient une rude chasse ! Le syndicalisme moderne, lui-même, n'est pas tendre à l'égard des réfractaires : dans les corporations du bâtiment, ce

terme de renard continue à être accolé au nom de l'ouvrier qui trahit ses camarades; dans la typographie, c'est le sarrazin qui travaille au rabais, et qui, sans accomplir aucun sacrifice personnel, profite de l'effort de ses collègues, lorsque ceux-ci obtiennent de nouveaux avantages.

Quand l'heure de l'épreuve décisive était arrivée, à la Saint-Joseph, à la Saint-Pierre, et aussi accessoirement, à la Toussaint, pour les charpentiers, l'apprenti était convoqué à la cayenne (I), lieu de réunion où se tenaient les séances d'initiation.

("iief-d'œuvke des C'iiakpentieks a leik siège social.

AVENl E JeAN-JaIKÈS, PaKIS.

(l) Cayenne '. atelier lointain et cache.

Au Moyen Age, et jusqu'à la Révolution, le néophyte, qui devait être de religion catholique, se préparait aux épreuves par des exercices religieux rigoureux, comme le faisait Taspirant chevalier. Le Compagnonnage n'était-il pas une sorte de chevalerie du travail, pratiquant la solidarité entre ses membres?

Tout d'abord, le néophyte, amené les yeux bandés, jurait de ne pas révéler les choses vues ou entendues dans le lieu d'épreuves : — Moi, qui ne suis pas lié par ce serment, ayant reçu de libres confidences, je puis soulever ce voile, sans cependant froisser la susceptibilité de ces hommes, dont beaucoup sont pour moi des amis.

Les épreuves duraient plusieurs jours. Pendant ce temps, l'aspirant livré à de rudes examinateurs, ne connaissait pas le repos. On l'éprouvait sur ses connaissances professionnelles ; mais aussi, sur ses facultés d'endurance morale et physique, sur sa résistance à la douleur; il s'agissait d'imprimer dans l'être physique le sentiment de la puissance de l'association. Lorsque le nouvel initié connaîtra les secrets, il devra mourir plutôt que de les révéler. Toutes ces épreuves ont un rapport direct avec la profession. Chez les charpentiers, il s'agissait de battre le cordeau, tracer une épure, faire application des connaissances acquises. Puis, on ordonnait à l'initié de jurer fidélité à l'Ordre, et d'aimer et de défendre ses frères au-dessus de tout.

Afin de connaître sa sincérité, on lui demandait de renoncer à sa famille, à sa mère : malheur à celui qui se laisserait aller à renier sa mère, il ne pourrait jamais être Compagnon sincère, car les Compagnons ont le respect de la famille. C'est du nom de Mère, si noble et si beau, qu'ils désignent l'hôtesse qui les accueille dans les villes où existent des sectes compagnonniques.

Lorsque le jeune Apprenti a triomphé de toutes ces épreuves, il lui reste à subir la flagellation, en souvenir du supplice infligé au Christ; puis il défile entre les initiés, nus jusqu'à la ceinture, qui portent tracées sur leur poitrine, les

quatre lettres U. V. G. T., qui expriment le symbole de leur ordre : Union, Vertu, Génie, Travail.

Alors, il reçoit la cominunication des mots de passe, signes, attouchements, qui lui permettront d'entrer en rapport avec les frères qu'il rencontrera. Il apprend le (( salut de boutique )) : le signe se fait d'un geste qui porte les deux doigts au front, auquel répond l'initié, puis les mots s'échangent. Il en est de permanents que j'ai promis de ne pas révéler, ce qui du reste, est inutile, car il en est d'autres qui, changeant, permettent très facilement de dépister le faux frère.

Les moeurs se sont adoucies. Mais autrefois, celui qui tentait de trahir des secrets qu'il n'avait pas le droit de connaître ou de transmettre, s'exposait à de redoutables châtiments.

Une fête terminait les épreuves, il en est encore ainsi. Autrefois, elle comprenait une cérémonie, puis un défilé dans lequel les Compagnons, canne en main, arboraient fièrement leurs couleurs, c'est-à-dire les rubans de la corporation. Le soir, dans un banquet, ils célébraient par des chants les hauts faits des Bons Drilles, les aventures du Tour de France, et, dans d'autres chansons plus libres, le vin et l'amour.

Un bal clôturait cette série de fêtes. Les nouveaux initiés, dans leurs beaux atours, regardaient, pleins d'orgueil, les lapins. Ce bal était toujours ouvert par la Mère des Compagnons, entourée du respect de tous, car la plupart de ces femmes étaient, en effet, beaucoup mieux que des tenancières d'auberge, elles encourageaient de leurs conseils les jeunes voyageurs et leur prodiguaient des soins maternels, lorsque la maladie les atteignait à l'étape.

En entrant dans le Compagnonnage, l'individu, comme dans les mystères antiques, est mort à la vie profane. Comme l'initié mage de la vieille Egypte, il va renaître à une vie plus pure, il reçoit un nom nouveau adéquat à son origine, à son caractère. C'est Angoumois-la-Vertu, Saintonge-la-Belle- Humeur, etc. C'est sous ce nom que ses nouveaux frères le connaîtront désormais!...

Dès sa réception, un devoir s'imposait au nouvel initié : il devait parcourir les diverses cayennes pour finir d'apprendre son métier.

Il ira à Lyon, Marseille, qui est le sanctuaire de la Sainte- Baume; c'est là que Marie-Madeleine fit pénitence, et c'est là qu'il recevra ses couleurs; puis il partira à Toulouse, Agen, Bordeaux, Rochefort, Nantes, Angers, Tours, Blois, Orléans, Auxerre, Paris.

Partout, il est reçu fraternellement, après avoir montré son Trait Carré, nom symbolique donné au diplôme de Compagnonnage : c'était après avoir accompli le Tour de France que le Compagnon pouvait établir le chef-d'œuvre qui l'élevait à la Maîtrise.

Lorsque l'heure du départ avait sonné, les Compagnons qui demeuraient dans la ville faisaient alors la conduite à ceux qui partaient, portant le ballot des voyageurs jusqu'au premier relai. C'était au bruit des chants que la marche s'accomplissait. Ces conduites n'allaient pas toujours sans aventures. Nombreuses étaient les stations dans les guinguettes, la marche, le vin, les chants, la libre allure de la route échauffaient le sang. Qu'un autre groupe vint à passer, on l'interpellait : — (( Compagnon ? Pays ?» — Si les voyageurs répondaient : (( Compagnon )), alors, l'interpellateur leur criait : — « Avance à l'ordre ! » Les deux représentants avançaient l'un vers l'autre en faisant la gnilbrette, qui consiste en une sorte de

Le grand chef-d'œuvre des

Compagnons Passants,

Charpentiers du Devoh<

A Paris.

marche croisée, puis lorsqu'ils étaient l'un près de l'autre : « Tope )), disait le premier, en exigeant le signe et l'attouchement. Chaque Compagnon, tenant la canne de la main droite, traçait le signe de reconnaissance, puis celui-ci, reconnu par les deux interlocuteurs, ils s'enlaçaient et se communiquaient à l'oreille les formules rituéliques. Si le mot de passe donné révélait un groupe du même Devoir, les hommes s'embrassaient et fraternisaient. Malheur, au contraire, si les groupes étaient rivaux, les cannes entraient en jeu, et quelquefois, des blessés et même des morts résultaient de cette rencontre tragique. Parfois, lorsque l'interpellé avouait n'être pas Compagnon, on lui criait avec mépris : « Passe au large. Renard! ))

En dehors de ces conduites générales, il y avait toujours au cours de l'année d'autres départs : soit pour cause de chômage, soit pour convenances personnelles. Quand le travail venait à manquer ou qu'une grève éclatait, les plus jeunes, ceux que n'attachait pas le lien familial, partaient sur la route, laissant les ressources en argent ou en travail à ceux que la vie rendait sédentaires. Lorsque le compagnon arrivait dans une ville, où se trouvait une Mère, il se rendait immédiatement chez elle, fût-il sans ressources, après s'être fait connaître par les signes habituels, il trouvait un gîte et la nourriture, puis, le rouleur s'occupait de lui donner du travail, au besoin, un frère partait, lui cédant la place.

Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que le Compagnon ne s'embauchait, ni ne se débauchait lui-même. Le placement était fait par le rouleur, qui donnait la garantie de l'association ; le débauchage s'accomplissait de même. L'ouvrier, avant de partir, devait lever l'acquit. Le rouleur demandait au patron s'il était satisfait de l'ouvrier; à l'ouvrier, s'il était satisfait du patron, et ce n'était pas vaine formule, comme on pourrait le croire, mais chose sérieuse. Si l'ouvrier avait un grief véritable, le patron pouvait être frappé d'interdit; dans le cas où le patron avait à se plaindre de l'ouvrier, celui-ci encourait les

Un chef-d'œuvre de la charpente.

rigueurs de Tassociation. Cette garantie mutuelle facilitait les rapports et donnait une puissance au travail.

L'acquit devait être levé également, avant de quitter la Mère. Le président demandait à la Mère : « Le compagnon est-il en règle et sans reproche ? )) Si celle-ci répondait favorablement, elle embrassait le partant qui la saluait en disant : — (( Capable, La Mère, et à tous les suivants, parfaite union. » — Alors, les frères prenaient les outils, les ballots, et faisaient la conduite. Au moment où le groupe se séparait, le partant jurait d'aller toujours droit et d'être fidèle au serment du Devoir, puis les formules rituéliques accomplies, malgré les appels tentateurs, sans tourner la tête, il partait sur la route.

Comme je vous l'ai déjà exposé, toutes les corporations du bâtiment se réclament du Compagnonnage.

Deux groupes, au commencement du XIX*' siècle et de nos jours encore, se partagent l'influence : les Compagnons du Devoir et les Compagnons de Maître Jacques. Les premiers se réclamaient du Devoir de Salomon, les seconds, de Jacques de Molatjy grand maître des Templiers.

Les charpentiers, Enfants de Salomon, se réclamaient du Père Soubise, ils sont les Compagnons du Devoir, leur vrai titre est Compagnons Passants, Charpentiers du Devoir. Ils sont des Dévorants, par corruption du mot Devoirants (de Devoir). L'autre groupe se dit : Devoir de Liberté, il fut formé par des dissidents révoltés contre les disciplines de l'association.

Les menuisiers se disent Compagnons du Devoir de Liberté et se surnomment Gavots. Là encore, un schisme intervint vers 1830, entre les vieux et les jeunes Connpagnons qui voulurent s'affranchir d'une tutelle trop dure. Pourtant, les moeurs étaient moins rudes que chez les charpentiers. Dans les assemblées générales, les Compagnons Menuisiers ne se tutoyaient pas, ils devaient donner l'exemple de la bonne tenue et de la propreté. Dans leurs réunions, ils ne hurlaient pas, comme il était coutume de le faire chez les tailleurs de pierre; les épreuves étaient moins pénibles, plus humaines, plus symboliques que dans les autres professions. Les menuisiers se réclamaient d'une constitution qui leur aurait été donnée par Salomon, dont ils se disaient les Enjants.

La confrérie se divisait en trois ordres : Compagnons reçus, Compagnons frères, Compagnons initiés.

Toutes les professions du bâtiment : Tailleurs de pierre, serruriers, couvreurs, peintres, etc., se réclament également de Salomon et ont des épreuves à peu près semblables, ce qui indique bien une origine commune.

Les tailleurs de pierre, qui sont également Compagnons Passants, s'appellent des loups. Nous avons vu d'où leur vient

1927-1928. Les Lauréats des meilleurs ouvkieks de France. A. Les Compagnons: Taboukin André; François Paul.

B. M. Labbé, Directeur de l'Enseign* technique.

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