ALLEE DE FOUET
syndiquer et de se coaliser, et comme vous, je déplore cet aveuglement de l'Assemblée Nationale, dit M. Matonnat. Mais pour sévère que je sois, j*ai voulu comprendre, j*ai fait effort d'imagination pour me retrouver dans les mêmes conditions de temps et de milieu; ainsi, j'ai pu dégager, sinon des raisons pures pour justifier ces mesures, du moins des circonstances atténuantes à l'erreur qui fut commise.
Tout n'était pas parfait dans le vieux corporatisme qui vous semble beau parce qu'il se perd dans la nuit des temps; les buts de son action étaient limités à la défense des intérêts du groupe; il n'avait pas, comme le syndicalisme moderne, un idéalisme généreux qui donne à celui-ci un sens profond de la solidarité. Les tendances de ces groupements à limiter le recrutement professionnel aux seuls membres de leurs familles, croyant qu'il suffit d'élever des barrières protectrices pour assurer la conservation de leurs avantages, constituaient des castes. Ce fut une grande erreur qui paralysa les progrès généraux de l'industrie et entraîna la ruine de ces sociétés : Ce qui ne progresse pas, ce qui ne s'adapte pas aux nécessités de la vie doit fatalement disparaître. Luttons pour la défense du salaire, pour la défense de la dignité humaine, mais n'oublions pas que le haut salaire ne peut être obtenu que dans la production sans cesse accrue, non par répuisement du producteur, mais par une meilleure technique, par l'application de nouvelles méthodes scientifiques dans l'organisation du travail. Ainsi, tout le monde profite des découvertes intellectuelles et des perfectionnements industriels.
Pour que chacun ait de quoi satisfaire ses besoins, il faut que les produits surabondent. Ce n'est pas quand tous seront réduits à la médiocrité que le bonheur régnera et le capitalisme serait moins néfaste à l'humanité, malgré les abus qu'il permet au profit de quelques-uns, qu'un système qui ligoterait l'intelligence, l'initiative et réglementerait toutes choses.
Là était la tare de ce vieux corporatisme dont vous ne voulez voir, pour l'instant, que la légendaire beauté.
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(Estampe par Agricol Perdiguicr.)
Les Compagnons, les Maîtres étaient certes protégés; leur nombre était rigoureusement limité aux besoins professionnels et lorsque ceux-ci exigeaient un plus grand nombre d'ouvriers, on en formait pour les travaux grossiers, mais ils n'étaient pas admis à l'honneur du Comp>agnonnage ; lorsque les besoins
diminuaient, il leur fallait quitter une profession dans laquelle ils ne pouvaient pas toujours avantageusement trouver place. Au surplus, il y avait au Moyen Age des groupes considérables de malheureux réprouvés. Les Godot, les Cayeux, les Cagouts ou Cagots, qui constituaient des castes de parias, et qui, bien qu*admis à l'honneur d'être enterrés en terre sainte et à suivre, mais du porche seulement, les cérémonies du culte, vivaient en dehors de la vie chrétienne et sociale, obligés de porter sur l'épaule une patte d'oie pour révéler leur condition. Ils ne pouvaient posséder la terre, ils n'étaient pas serfs, quoique soumis à la juridiction du seigneur; ils ne pouvaient non plus être admis à l'honneur d'être Compagnons, et, encore moins, des Maîtres, ils devaient se résigner aux ouvrages inférieurs du bâtiment, aux travaux grossiers. C'est parmi eux que l'on trouvait la main-d'œuvre complémentaire aux époques de suractivité.
A l'aube de la Révolution, cette division du prolétariat existait encore, et cela explique que la loi LechapelHer fut acceptée par le pays, sans de trop violentes protestations. Au surplus, j'ai là des notes qui indiquent dans quelles conditions cette loi fut votée.
Ici nous nous trouvons en face d'un des épisodes de la lutte soutenue par les ouvriers pour la conquête de leurs droits et de conditions d'existence plus équitables.
C'est en 1791 que fut votée la loi LechapelHer : Dans son exposé, le rapporteur affirme que les fondateurs des assemblées ouvrières avaient pour but de reconstituer les corporations abolies. Il signale comme illégales et périlleuses les conventions faites par les ouvriers de différents métiers, pour ne pas travailler au-dessous des prix fixés par les assemblées et s'élève contre des règlements qu'ils pouvaient faire signer par les travailleurs de même profession, déclarant qu'ils employaient la violence pour faire exécuter ces règlements. Il dit que les assemblées ouvrières de Paris avaient établi des correspondances avec les assemblées de province, d'où la menace de pouvoir disposer de 80.000 hommes contre l'Assemblée
Nationale. Il dénonce que ces sociétés ont succédé à (( La Société des Devoirs », contre laquelle une pétition a été formulée par les ouvriers charpentiers appelés (( Renards », qui se plaignaient des brigandages exercés contre eux par ces Compagnons qui les battaient, les volaient, leur interdisant le Tour de France. Ces ouvriers demandent à être protégés, à pouvoir s'assembler chez leur « Mère » et à travailler librement.
La pétition des (( Renards », probablement provoquée par les patrons, soulevait évidemment un grave problème de droit au travail, mais, ce qui ralliait surtout la bourgeoisie autour de la dite loi, c'est que ces associations, en même temps qu'elles poursuivaient la défense de leur privilège étroit, réclamaient des salaires plus élevés et une diminution de la durée de la journée de travail.
Ces revendications légitimes étaient vivement combattues par les « Maîtres », qui se plaignaient de ne pas trouver d'ouvriers suivant leurs besoins, et qui considéraient la Révolution comme accomplie, dès qu'ils avaient obtenu pour eux les libertés politiques. L'égoïsme des possédants l'emportait sur les sentim.ents d'humanité.
Pour les Maîtres, vous le savez, leur nombre, avant la Révolution, était rigoureusement fixé par la loi et par la réglementation des jurandes. Théoriquement, il fallait avoir accompli trois chefs-d'œuvre : Celui de l'Apprenti, celui du Compagnon et celui du Maître. Dans la réalité, s'il en fut ainsi à certaines époques, les statuts furent mamtes fois violés car, lorsque les rois avaient besoin d'argent, ils vendaient les privilèges de maîtrises. Cela explique que l'on vit des maîtres non initiés, peut-être même des cagots enrichis, acheter des charges et tenir boutique et atelier en dehors des cadres réguliers. Louis XI, pour alimenter son trésor, créa dans chaque ville, un maître qui, sans passer d'épreuves, sans payer de redevances à la corporation, exerçait de droit la profession. Les corporations rachetèrent à deniers comptants cette mesure royale. Henri III, pour faire une largesse à sa
Le dieu OsiRis. Louvre.
Ph. Giraudon.
sœur, lui donna le privilège de créer un maître dans chaque ville où elle passerait. Les associations payèrent encore pour empêcher cette concurrence quasi royale. Enfin, Henri IV déclara que tout artisan pouvait exercer sa profession en payant un droit de dix à trente livres (C'est Tembryon du principe de la patente). Louis XIV transforma ces offices et fit encore
PENDANT UNE VILLEGIATURE
payer. Enfin, Turgot décréta la liberté commerciale mais il se brisa dans cette lutte contre Tégoïsme corporatif.
Les maîtres créés par la vénalité royale se montrèrent, à leur tour, plus accueillants aux parias des corporations, qu*ils pouvaient plus facilement exploiter que les farouches Compagnons, dont les organisations puissantes constituaient une force redoutable même pour le pouvoir royal.
C'est ainsi qu'au-dessous des Compagnons, se forma un prolétariat qui, quoique manquant de certaines connaissances indispensables pour les grandes œuvres, était suffisamment instruit des choses professionnelles, par ce qu'il avait pu copier des méthodes ésotériques, pour les travaux ordinaires.
Mais, pendant tout le Moyen Age, et jusqu'à nos jours, c'est dans le Compagnonnage qu'il faut chercher le secret de ces constructions
splendides des cathédrales, nous émouvant par leur hardiesse, qui semble un défi aux lois de la statique, car c'est seulement dans le sein de ces sociétés que se faisait le véritable enseignement professionnel.
Aujourd'hui, par le syndicat, l'ouvrier trouve dans un cadre élargi, la possibilité de défendre ses droits, d'organiser
Le dieu IIokus. Loivre.
N. D. Photo.
la lutte pour le triomphe social. Les écoles professionnelles ont ouvert leurs cours à tous ceux qui sont désireux de s'instruire. Enfin, la disparition du « Tour de France », cette école appliquée du métier, en diminuant la nécessité de Tentr'aide, a enlevé au Compagnonnage une partie de sa raison d*être; malgré tout, il subsiste encore vivace, tant est forte la tradition, et je suis heureux de rendre cet hommage amical à ceux des Compagnons que j'ai connus : Ils joignent un grand sentiment de solidarité professionnelle aux profondes qualités de discipline et de fraternité compagnonniques. Chaque fois que des grèves ont surgi dans (( Le Bâtiment », les Compagnons furent fidèles au pacte passé, et la plupart d'entre eux sont en même temps des syndiqués actifs.
Quoi qu'il en soit, à l'aube de la Révolution, le Compagnonnage, les jurandes et les maîtrises constituaient des organisations puissantes, très conservatrices, hostiles à toute modification, car leurs statuts les garantissaient contre ce qui pouvait nuire à leurs intérêts, et vivant en sécurité, ils étaient réfractaires à toute innovation.
La royauté, lorsqu'elle s'était montrée novatrice, avait dû reculer devant leur résistance. Lorsque s'affirmèrent les conceptions de l'école manchestérienne, visant à la libre circulation des produits, à la liberté commerciale, elles trouvèrent en eux d'irréductibles adversaires. La Révolution, profondément individualiste, n'ignorait pas quelle force pouvait constituer la conjonction des associations professionnelles et des défenseurs du despotisme royal. Les hommes de 1789 et de 1793 ne pouvaient deviner qu'ils livraient sans défense les travailleurs à l'exploitation, puisqu'ils ne soupçonnaient pas encore la naissance de l'industrie moderne, et leur formule libérale ne pouvait accepter le principe des coalitions d'intérêts.
La Révolution avait tant d'adversaires à combattre qu'elle peut bénéficier des circonstances atténuantes en cette conjoncture. N'est-ce pas la République qui, par la loi de 1884, a reconnu le droit au syndicat pour les travailleurs } N'est-ce pas elle qui a étendu ce droit, même aux fonctionnaires ? N'est-
PENDANT UNE VILLEGIATURE
elle pas la continuation de la Révolution } Dès lors, on peut dire, légitimement, que si la Révolution n'avait pas été brisée par Bonaparte et par la Restauration, cette mesure eût été rapidement rapportée...
— Mon cher ami, reprit Nandon, je vous remercie de m'avoir rappelé ces choses, mais ce que je voudrais, cest que vous vous étendiez davantage sur les traditions secrètes du Compagnonnage, sur ses origines, sur son œuvre professionnelle, enfin, que vous nous montriez les bâtisseurs de cathédrales dans leur œuvre.
— Pour faire le livre que vous me demandez et évoquer les origines du Compagnonnage, en montrant l'évolution, puis l'influence au Moyen Age, cela demanderait plus de temps que je n'en puis disposer, mais, si vous le voulez bien, puisque nous avons le plaisir d'être réunis pour plusieurs jours, nous causerons de tout cela au hasard des promenades : ce sujet nous éloignera des irritantes questions de la politique quotidienne !
Ces entretiens seront peut-être réunis. Pour cet après-midi, comme
la température est plus douce, que nous nous sentons plus alertes, nous irons, si vous y consentez, faire une promenade en forêt. L'artiste que vous êtes retrouvera, dans la contemplation de nos magnifiques futaies, l'inspiration qui fit créer les colonnes gothiques et celles des temples antiques, formées, comme dans la Haute Egypte, de fûts de roseaux enlacés.