LES ORIGINES DU COMPAGNONNAGE
Comme le lendemain, après déjeuner, nous nous attardions au jardin, la conversation s'achemina vers le sujet abordé la veille. Nandon, après avoir exalté la belle sylve de notre forêt Bellifontaine, demanda à son ami Matonnat de vouloir bien consacrer une heure à l'exposé des origines et mystères du Compagnonnage .
— On ne possède pas de documents certains sur l'origine du Compagnonnage.
Dans une étude historique très documentée, s'en tenant aux textes contrôlés, M. Martin Saint-Léon, rejetant toute légende et toute recherche analytique de ce que pouvaient être les corporations au Moyen Age, trouve la trace officielle au xvr siècle de ces sociétés. Il admet cependant qu'elles peuvent émaner des confréries formées par les ouvriers constructeurs d'églises et les loges de Francs-Maçons, dont il signale l'existence à Strasbourg au XV® siècle. Il cite comme premier document officiel un arrêt du Châtelet de Paris, du 10 Mars 1506 qui interdit aux Compagnons de faire aucune assemblée, dîner ou banquet sous peine de prison.
C'est étudier d'une façon trop étroite l'histoire de ces groupements. Je préfère tenir compte de ces légendes dans ce qu'elles ont de vraisemblable que de me renfermer dans des textes dont l'existence confirme la thèse de l'ancienneté et dont l'absence ne l'infirme pas.
Pourtant, le livre de M. Martin Saint-Léon, qui constitue une documentation parfaite et consciencieuse, ne semble étudier le Compagnonnage que dans son action de défense des intérêts corporatifs, ce qui explique que l'auteur n'ait pas recherché sa trace ni ses origines, en dehors des manifestations qui lui attirèrent les foudres du pouvoir. Nous qui n'avons pas la prétention de recommencer une recherche purement
PENDANT UNE VILLEGIATURE
Maître Jacques,
Ordonnateur des Tailleurs de Pierre,
menuisiers, serruriers, etc.
Estampe de Perdiguier.
historique, mais qui, à Taide de légendes, en examinant les chefs-d'œuvre antiques, voulons essayer de retrouver la trace et l'origine de ces associations, nous ne nous laisserons pas arrêter par l'absence de parchemins officiels. Les légendes, sous des siffabulations naïves ou grossières, cachent le plus souvent des vérités. C'est pourquoi je ne repousserai pas celles dont se réclament les différents rites compagnonniques, et
allant plus loin qu'eux dans cette voie, je me raccrocherai à tous les vestiges pour jalonner ma route.
Quelques-uns croient assigner une origine fort lointaine au compagnonnage en parlant de la construction du Temple de Salomon; c'est trop peu, à mon sens, car ce serait lui supposer une génération spontanée et admettre que, jusqu'à ce moment, les hommes n'ont pas éprouvé le besoin de s'unir, ni rencontré de difficultés techniques à vaincre 7
En réalité, la civilisation juive est de date récente, par rapport aux civilisations qui l'ont précédée : l'Egypte était vieille de plusieurs millénaires quand Salomon construisit le Temple de Jérusalem. Déjà, ceux de Memphis et de Thèbes, de Karnak, de Philae, ainsi que les Pyramides de Gizeh existaient. Le souvenir des origines du Sphinx était même aboli dans la mémoire des hommes, car diverses civilisations s'étaient succédées dans la vallée du Nil. C'est là qu'il faut chercher l'origine des corporations, commue il faut y chercher aussi la source des symboles auxquels les religions ont puisé et dont elles restent encore imprégnées.
— Pardon ! interrompit Nandon, je ne conteste pas l'ancienneté de la civilisation égyptienne ; cependant, sauf pour le Sphinx, dont on ignore en effet l'origine, depuis que Champollion nous a donné la clef des hiéroglyphes, grâce aux travaux de Maspéro, de Mariette, de Moret, comme aussi à ceux des égyptologues allemands et anglais dont j'ai lu les traductions, nous savons, à n'en pas douter, que les Pyramides sont des tombeaux destinés aux Pharaons, et la date de ces constructions correspond à celle du règne de ces monarques.
— C'est vrai, dit M. Matonnat. L'histoire telle qu'elle résulte du déchiffrement des textes, indique en effet que la plupart des Pyramides ont été sJfectées à cette destination. Seulement il y a, à côté de l'histoire écrite, une histoire légendaire qu'il ne faut pas entièrement négliger, et, quand nous ignorions, avant les études dont vous parliez, cher ami, les textes des inscriptions hiéroglyphiques, ces légendes nous racontaient une histoire sensiblement pareille à celle que les
La course du Soleil, 2^ feuille - Biblioth. Nat.
Ph. Giraudon.
monuments et les papyrus antiques permettent de reconstituer. C'est pourquoi je ne repousse pas a priori ce que me racontent ceux qui prétendent transmettre la tradition orale du passé. Je les accueille sous bénéfice d'inventaire, en tenant compte des apports purement imaginatifs.
Voilà ce qu'ils disent, concernant l'affectation sépulcrale des Pyramides : ces constructions sont, en effet, généralement des tombeaux, mais, nous distinguons entre elles car, alors que, dans toutes les Pyramides, on a trouvé des textes gravés sur les pierres, celles de Gizeh en sont dépourvues. Vous objecterez que, dans deux de ces monuments on a trouvé des sarcophages, mais vos contradicteurs vous rétorqueront que nos églises chrétiennes reçoivent bien des tombeaux et qu'il ne viendrait à l'idée de personne de les considérer pour cette fin unique, de même que la forme pyramidale a été employée pour de nombreux édifices funéraires, celle des constructions religieuses, sous forme de chapelles est employée dans des cas analogues par nos contemporains. La tradition légendaire prétend que l'analyse de ces monuments révèle d'autres fins plus importantes qui justifient ces œuvres colossales.
— Permettez, répliqua Nandon, bien des récits ont été faits concernant les Pyramides. Il en est de bizarres que je me permets de vous rappeler : Un voysigeur du XVf siècle supposait que ces monuments constituaient les fameux greniers à grains édifiés sur l'ordre de Joseph, pour y entreposer les blés durant les années d'abondance. Diderot, par intuition, croyait que ces monuments étaient destinés à conserver et à transmettre certaines connaissances historiques. M. Pralin de Persigny émit l'idée que les Pyramides étaient des digues élevées contre les sables du désert. On a formulé bien d'autres hypothèses plus ou moins raisonnables. Je suis curieux de connaître celle que vous ont racontée les initiés qui cherchent le merveilleux dans le passé.
M. Matonnat répondit : — Autant que vous, je me méfie des conceptions miystiques, mais il ne me semble pas ridicule de supposer que les œuvres colossales que sont les Pyrsonides puissent être, tout à la fois, des tombeaux et aussi des temples.
Tout d'abord, il est indispensable, pour raisonner de ces choses, d'examiner au moins sommairement la religion du peuple égyptien dans la période protohistorique et dans la période thébaine, pour comprendre quelle fut la base de sa morale et de ses institutions, et l'empreinte donnée par sa philosophie à son architecture. Cette connaissance nous permettra de comprendre l'évolution de cet art et celle du symbolisme religieux dont nos cathédrales sont imprégnées.
La religion égyptienne explique l'organisation politique du pays, et sans être un mystique, on peut, à bon droit, demeurer étonné de la stabilité de cet empire, dont les prêtres philosophes, il y a plus de six mille ans, avaient calculé l'année solaire, dont les institutions durèrent, presque sans perturbation, pendant quatre mille ans, sauf quand, sous la monarchie memphite, le régime féodal et l'abus du droit divin aboutirent à une révolution sociale, vers l'an 2300 av. J.-^C.
Barbue transportant les défunts. Musée de Turin.
Cl. Alinari.