RENAN
Air : des Trembleurs.
En moi, messieurs, voyez un homme grave, Renan, le plus bourgeonné des savants, Quoique prudent, je suis parfois très-brave, Je l'ai fait voir aux dévots turbulents. Esprit charmant, un peu teinté de cuistre, Je veux surtout avoir l'air distingué.
Un jour ou l'autre on me verra ministre... Et j'ai failli, pourtant, être curé !
Car, entre nous, et c'est là mon suppHce, Vous le cacher eût été mon désir, Je fus jadis l'espoir de Saint-Sulpice, J'appris l'hébreu sous le père Lehir.
Je m'envolai vers le monde profane, Mais j'ai gardé de pieux oripeaux, Et i'ai si mal déchiré ma soutane Qu'en mes écrits on en voit des morceaux.
L'illustre Ary, dont j'épousai la nièce, Frère cniinentdu très-obscur Henri, A fait au diable une bien bonne pièce, Et la critique en a diablement ri.
Du tentateur voulant faire justice, De son pinceau le frère à beau-papa A fabriqué ce diable en pain d'épice Qu'à son dessert le Sauveur croquera.
Mon panthéisme, aux manières exquises, Est assez fin pour n'être pas brutal, Et quand je dis au bon Dieu des sottises, Je les lui dis d'un ton sentimental.
Je suis d'ailleurs plus malin que Voltaire : A tout hasard, s'il est un paradis, Pour demeurer bien avec Dieu le père, En pension, j'ai pris monsieur son fils.
Sous le beau nom d'érudit, de critique. Je me suis fait son cornac, son Barnum ; Si de Lévy j'ai choisi la boutique.
C'est qu'on s'y croit dans un capharnaum
En souriant, partout je le promène De le montrer je me fais un devoir.
Quoique ce soit un rude phénomène, On ne paîra que sept francs pour le voir.
Des dieux mal mis nous n'avons plus le culte ; Nous n'adorons que les dieux élégants ; Aussi, trouvant le mien par trop inculte, A Jésus-Christ j'ai prêté mes vieux gants. Au bout du temps de son apprentissage, En nous quittant nous nous embrasserons : Il m'est venu simple dieu de village.
J'en aurai fait le Jésus des salons.
Sachons verser un pleur sur le Calvaire Et moduler des hymnes au dieu Pan, Car c'est ainsi que l'on fait sa carrière Et qu'on devient le grand monsieur Renan.