‹ Les contemporains chantés par eux-mêmesChapitre 6 sur 8 · RENAN · texte numérisé non relu

RENAN

Même air

Un grand succès point ne se renouvelle ; J'en fais l'épreuve, hélas î à mes dépens ; Où donc a fui la belle clientèle Qui dans mon sac a mis cent mille francs? Ah! j'aurais dû, si j'avais été sage, Rester tranquille et, content de mon lot. Me retirer dans quelque frais cottage Avec Littré, Scherer et Berthelot.

Mais j'ai voulu (l'homme est insatiable ! ), Puisque j'avais rapporté des saints lieux De bibelots un nombre respectable, Aux bons bourgeois les vendre de mon mieux. J'allais partout criant : Grand déballage! Entrez, entrez, je tiens saintes et saints ; Libres penseurs, d'après mon étalage Ne jugez pas du fond des magasins

Pour les dévots , mes phrases doucereuses Ont un faux goût du miel de Loyola ; Je puis offrir aux dames amoureuses En médaillon, Mary de Magdala.

Ce portrait m'a, vous devez le comprendre, Donné du mal, mais vous verrez aussi Comme au grivois j'ai su mêler le tendre, Sainte Thérèse à Mary Duplessy.

L'assortiment est varié, j'espère !

Pour tous les goûts j'ai trouvé des en cas. Ultramontains, achetez mon saint Pierre, Vous, esprits forts, prenez mon saint Thomas. J'ai tout paré, tout prévu, je me flatte D'être à l'abri des funestes hasards.

Car j'ai tracé d'une main délicate, Sans avoir l'air, l'éloge des Césars.

Ainsi parlais-je, enchanté, de moi-même.

Mais pas un chat n'écouta mes discours; Chacun passait, rapide, effaré, blême, Du trois pour cent lisant le dernier cours.

On demandait si le roi d'Italie

En s'éveillant avait éternuc ;

On commentait la Presse et la Patrie;

Dans mon bouquin nul ne fourrait le nez.

Je le vois bien, oui, la chose est trop claire, C'est une veste, et monsieur de Bismark, En fredonnant: Malbroughs'en va-t-en guerre A fait du tort à ce pauvre saint Marc. L'échec est rude et la chute effroyable; Convenez-en, mon triomphe fut court.

Est-il vraiment rien de plus pitoyable:

Renan mettant les Apôtres au four !

Allons, partons, libérale Amérique, Ouvre tes bras et prépare tes fonds, Puisque l'ingrat Paris me fait la nique Je vais porter saint Paul chez lés Mormons.

BAUDELAIRE

Air du brésilien.

Un matin, monsieur Baudelaire,

En se regardant au miroir,

Dit : « Je voudrais bien être austère

Et mime enseigner le devoir.

Il est temps de régler sa vie

Quand on touche à ses cinquante ans,

\'oyons, voir si l'Académie

Saura m'abouler quinz' cents francs.

Peut-être on ne mV connaît pas,

J' leur dirai le Sonnet des Chats, y^

Sans retard,

Chez Ponsard, Il va sonner à tour de bras.

Mais Ponsard ne répondit pas.

Aussitôt se faisant un' tête A l'air sinistrement coquet.

« Courons, dit-il, chez un' vieill' bête ! » Il alla chez le pèr' Viennet.

« Cher maître, soyez magnanime

viENNET (avec un accent nasillard) Magnanime!

BAUDELAIRE

Pour vous, je n' puis être un rival.

Vous travaillez dans le sublime

VIENNET

Dans le sublime!

BAUDELAIRE

Et moi, je fais dans l'immoral.

Quoi ! vous ne me connaissez pas !

J' suis l'auteur du Sonnet des Chats.

Voulez-vous,

Voulez-vous, Ecouter le Sonnet des Chats ? »

Mais Viennet ne répondit pas.

« Daignez mettre en vos jardinières Ce gros bouquet par moi cueilli.

Ce n' sont pas des fleurs printanières, J'aim' lascabieuse et le souci.

J- n'ai pas 1' bouquet gai, c'est ma mode.

VIENNET

C'est sa mode !

BAUDELAIRE

J' VOUS avertis qu' ça n' sent pas bon, Mais si l'odeur vous incommode.

VIENNET

M'incommode !

BAUDELAIRE

De chlore acceptez ce flacon.

Quoi ! vous ne me connaissez pas !

J' suis Fauteur du Sonnet des Chats.

Voulez-vous,

Voulez-vous, Écouter le Sonnet des Chats ? »

Mais Viennet ne répondit pas.

« Enfin, bref, sans plus de vergogne, Je ne suis pas un inconnu.

Car c'est moi qu'ai fait la Charogne Joli morceau, fort bien venu.

On y voit grouiller la vermine VIENNET (levant les mains au ciel) La vermine !

BAUDELAIRE

Sur les boyaux d'un cheval mort.

En lisant, on s' bouch' la narine,

VIENNET

La narine !

BAUDELAIRE

En fait d' puanteur, rien n'est plus fort. Quoi ! vous ne me connaissez pas !

J' suis Tauteur du Sonnet des Chats.

Voulez-vous,

Voulez-vous, Écouter le Sonnet des Chats ? »

Mais Viennet ne répondit pas.

Tentons une dernière épreuve.

Dit le candidat esquinté.

Je veux porter à Sainte-Beuve Ma plus savante saleté. »

Il partit, mais rue Mazarine Il tomba roide, asphyxié, Et, malgré des flots de benzine, Ne put être désinfecté.

Viennet le suivait à quinz" pas Et murmurait tout bas :

« C'est l'auteur, - . C'est l'auteur, C'est l'auteur du Sonnet des Chats!

Amis, ne le ramassez pas ! »

LA

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