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Après avoir exposé ce qu'était Ir ballet et en avoir tracé rhislorique , nous allons maintenant ren>isager comme spectacle et entrer dans les détails relatifs à sa représentation, surtout à la cour.
Sauf les temps de deuil, les ballets servaient à célébrer la plupart des circonstances heureuses : un mariage, une naissance, un traité de jiaix, la visite d*un souverain ou d'un grand personnage qu'on voulait particulièrement lionortT. Mais ils étaient surtout le divertissement obligé du camavaL C'est à cette date que se sont produits presque tous ceux de Bensei-ade, et on peut vérifier chaque année celte invariable coutume dans Xa Gazette ^ qui, en historiographe fidèle, ne manque jamais d'enregistrer le ballet officiel de la cour aux jours gras. Comme le roi dansait à plusieurs reprises ceux qui lui avaient plu, il arrivait que ces représentations se prolongeaient quelquefois jusqu'au premier dimanche quadragésimal. La mi-carémc, cet intermède carnavalesque dont l'origine remonte fort haut, leur rouvrait aussi la porte, mais il était assez rare qu'on en profitât à la cour. Eu tous cas, il y avait au moins interruption absolue depuis ce premier dimanche jusqu'à la mi-carc>me, et une fois que Louis XIV, emporté par sa jeunesse, se montra disposé à ne pas respecter cette trêve, la reine déclara qu'elle se retirerait au Val-de-Orâce , et il y nnion<;a ' .
En quels lieux se donnaient ces représentations? Partout où séjournait la cour, partout où s'établissait le roi. Grâce à la souplesse du geni-e, qui, s'accommodunt à toutes les nécessités et sachant même tirer parti des obstacles, pouvait, au besoin, se passer de préparation et se contenter de la première salle venue, disposée à l'aide d'un matériel élémentaire, il n'est, pour ainsi dire, pas un palais, pas un château, (las une demeure royale, priucièreon seigneuriale de Paris et des environs, cjui ne lui ait fourni un théâtre sous Louis XIV. Les vers destinés à ce divertissement remplissent les recueils de la première moitié du dix-septième siècle; jusqu'en IG70, le^ Mémoires et une foule d'autn»s ouvrages founnilleut d'allusions et de réminiscences qui rap|wllent l'extension inouïe qu'avaient prise les ballets. En j^arcourant les rares exemplaires qui restent aujourd'hui de ces productions éphémères, aussi promptes à naître (|u'à mourir, ou les catalogues bien incomplets qui en ont été dressés par La Vallière et Beauchamp, on voit à chaque instant, dans le titre ou l'avant-propos , (pi'ils ont été faits à l'improviste, en un jour, eu une heure, et dansés en quelque sorte au hasard, sur un théâtre également improvisé, là où l'on se trouvait*. Bien plus, il arriva même
1720, qui fnt Iftplai riche rt le plos corieuv, — c'était le» Folles de Cardenio^ deCoypel, avec intermèdes, musique de la Lande, danses réglées par Sallon, — les Mémoires de Mathieu Marais,30 décembre 1720 (édit. Uscure, chrz Dtdot, t. Il, p. 38).
I Mémoires de M»« de Montpensier, édit. Cbéruel, t. 111, p. 365. V. aussi Loret, I. Xlll, p. 31.
'Ballet dansé à Essaune devant la reine d'Anfteterre, 18 août 1646 : t A l'issue da aoaper, on vit paroistre en un instant un ballet, qui, poor n'avoir été concerté
parfois que des inconnus, sortis on ne savait d'où, venaient danser des l>allets ou figurer dans une entrée devant la cour, que sa passion (>our ce spectacle faisait j>as$er par-dessus celte violation de Téliquette '.
Ces ballets avaient leurs théâtres si)éciaux, dont nous nous ocru()crons tout à l'heure, mais ils se produisaient fré<iue.mmeut en dehors, dans les appartements du roi ou des reines. On n'en donnait pas seulement au Louvre, aux'Tuilerics, au Palais-Royal, au Luxeml>ourg , mais à l'Arsenal, où Sully avait inauguré ce genre de représentations; à l'hôtel de ville, où Louis XIll, particulièrement, dansa plusieurs fois; à Vinrennes, à Fontainebleau, à Saint-Germain , à Saint-Cloud , à Versailles, dans toutes les résidences aristocratiques, dans tous les vastes domaines des ministres, des princes et des grands seigneurs' : par exemple, sous Richelieu, à Ruel , demeure favorite du ministre, aussi animée, aussi hantée parles courtisans que le Palais- Cardinal, et dont la salle de spectacle et les machines ne le cédaient guère non plus à celles qui avaient servi pour la représentation de Mirante; plus lard encore, à Liancourt, à Chantilly et dans vingt autres châteaux des environs de Paris. Une Lettre eu vers pour Mgr le duc d^Engkien ' , datée de Liancourt, décrit le genre de vie que menait la jeune noblesse dans ces riches maisons de campagne, où, i>our plaire aux dames, une galanterie empressée réunissait tous les plaisirs de la ville à tous ceux des champs :
Chacun fait à l'envl briller sa gentlUease ,
Sa grâce et .son adresse , Et force son esprit pour plaire à la t>eaQté
Dont 11 est arrêté...
Douze des plus gaians, dont les voix sont hardies ,
Disent des comédies Sur un rlclie théâtre , rn habits somptueux ,
D'un ton majestueux.
On donne tous les soirs de belles sérénades.
On fait des mascarades ; Mais surtout a paru , parmi nos passe-temps. Le Ballet du printemps.
On ti'ouvait saïui doute, dans la plupart de ces résidences, des salles particulières pour les ballets, et tous les éléments matériels de ce spectacle, rendus nécessaires par un goût aussi universel, — tout ce qu'il fallait, en fait de costumes, de machines et de décorations , pour n'être jamais pris entièrement au dépourvu. Très-.souvcnt même, c'était jwr calcul et par artifice, pour surprendre agréablement l'assistance, comme nous le verrons plus loin,
que deux heures auparavant, ne laissa pas de contenter toute la compagnie ( Cas. extraord. du 30 août). — Ballet fait en Tingt-quatre heures, dansé par S. M. le 12 juin ' 1651, dans le jardin du Palais Cardinal, < sur un haut daij, dans une salle dressée à l'instant, à la façon de ces palais enchantés des romans » {Id. 1C51). -^ Ballet inventé «nr-le-cbamp , et dansé par le roi , par Monsieur... dans le cabinet de la reine, oà étoit aussi la reine d'Angleterre, le 27 janv. 165& {Id. 16&&). Ballet des ImprovisteSf de l'yémour médecin^ etc.
t Tallemant des Réaux, êdit. P. Paris, in-8% t. 11, p. 38.
3 Beaucbamps, Recherch, sur les théâtres, 1. 111, p. 93, 100, 139-40, 155, etc.
* Recueil de Serey, t. 111, p. 347.
qu'on improvisait en apparence un l>allet dans un lieu qui ne laissait apercevoir aucun prcparatif : il en ciaii presque toujours ainsi, par exemple, pour les représentations qui avaient lieu dans des parcs.
Ces liallets à l'improviste , donnés en plein air ou dans un es()ace couvert , au milieu des jardins , se renouvelaient fréquemment • . Comme les sérénades et les collations , ils faisaient généralement |)artie de ce qu'on appelait alors des cadeaux , cVsl-à-dire des surprises ingénieuses et galantes, surtout à l'adresse des dames. On en dansa plusieurs à Fontainebleau , sur le bord de l*étang. Quelquefois, par un raffuiement de curîositc, il y en eut d'aquatiques, comme celui du sieur de Montbrun, composé de sirènes et d'hommes marins, que Leurs Majestés virent du jardin de Renard, le 6 août 1651 '. Je ne parle i>as des ballets ambulatoires j qui, malgré l'exemple de quelques |>ays étrangers, ne s'acclimatèrent jamais en France, où même les ballets en plein air fui-ent toujours une exception. On les dansait liabituellement dans des salles closes et disposées à cet effet.
Chacun des palais royaux avait une ou plusieurs salles spécialement destinées aux ballets. Celle des Machines, aux Tuileries, fort vaste, magnifique et d'une distribution très-habile^ , avait été constniite par le célèbre Yigarani ; mais elle ne servit , sous Louis XIV, qu'à la représentation de la tragi-comédie ballet de Psyché , en 107 1. Louis XV enfant y dansa avec plusieurs seigneurs de sa cour, dans les divertissements et les intermèdes de VinconnUj et l'on sait qu'elle devint ensuite im théâtre public*. Le Louvre était surtout le grand centre des ballets de cour : on en donnait dans la haute galerie , dans le grand salon du dôme , dans le jeu de paume du Petit-Louvre *, voire dans la salle des Gardes, quand ils étaient de peu d'importance , enfin et surtout dans la Grande Salle , fréquemment indiquée sur les titres mêmes des ballets. Le théâtre du Petit-Rourbon , qui touchait au Louvre , et s'élevait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la colonnade de Perrault, servait très-souvent aussi au même usage sous Louis XIII, et pendant la minorité de Louis XIV, avant l'établissement des comédiens italiens, qui y précédèrent Molière, en 1G53. C'était même l'une des plus belles salles et des plus célèbres. Le Mercure français ^ dans son quatrième tome, en donne une description, en rendant compte du Imllet qui y fut dansé par Madame avant son départ pour l'Espagne (ICI 5) :
« Cette salle est de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au haut de laquelle il y a encore un demy-rond de sept toises de profond sur huit toises et demie de large, le tout en vouste semée de fleurs de lys. Son pour-
* Voiture, lettre X, au cardinal de la Valette. MoDtglat, Mémoires (Collect. Micbaud, 3* série, t. VI, année \^\)^Chaeun fait le métier d'auiruy, ballet de 1659. Ballet des Saisons, 1661«
' Beancbamps, Recherches sur les théâtres, III, 134.
A Germain Brice, Descript. de Paris, édit. de 1706, t. I, p. 87. V. one de«eription de cette salle en tète du ballet de Psyché (1671), et dans l'abbé de Pure : Idée des spectacl. anciens et nou»., 1608, ia.l2, p. 31M8.
4 I.ef frères Parfaict, IHst. du th. franc., XI, p. I2C.
^ Beaucbamps, Rechereh. sur les théâtres, t. III, 101, 102, 149, ISO, etc.
lour est onié de colonnes avecque leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique , et entre icciles corniches des arcades et niches. — En tout ce |M)urtour y avoit douze cents flambeaux de cire blanche, |>ortés par consoles et bras d*ai*genl, qui y rendoient une telle clarté que ceux qui étoient entrés dès le jour pour voir le ballet croyoient qu'il ne fust point encore finy, bien qu'ils eussent ({uasi passé la nuict entière. Sur le jjarterre de cette salle y avoit des tapis de Turquie, sur lescjuels le ballet fut dansé; et de cette sorte il ne s'y voyoit que riches peiuturt^s , sculptures ou tapisseries. — En l'un des bouts de la salle, directement op{>osé au daiz de Leurs Majestez, et oit éle%é un grand théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant de profondeur; en bas étoit une grande nuée qui cachoit toute la scène, afin que les s|>ectateurs ne vissent rien jusqu'au tenq>s nécessaire. »
On peut prendre cette description comme type de raménagement intérieur et de l'appareil mis en quintc dans les endroits s])écialement destinés à ce genn»^ de spectacle. Le ftmd de la pièce était toujours occupé par la scène sur laquelle se déployaient les danseurs, et Leurs Majestés se pla<;aient \is-à->is, sous un haut dais, élevé de plusieurs marches formant amphithéàtiv tout à Tentour, et bordé d'une balustrade par devant , ayant à côté d'elles les (>ersonnes les plus considérables de la cour, qui leur formaient comme une garde d'honneur*. Les spectateurs de marque occupaient également des tribunes, et les aml)assadeurs un liane, près de la sci>ne'. C'est là aussi que se dressait réchafaud des violons, disposé de telle sorte «pi'ils pussent voir commodément les entrées, les danses et les machines, pour y ajuster la musique^. Le reste de la salle, formant le i>arterre, était rempli par des sièges, où les innombrables assistants se voyaient prt»sque toujours irduits à se placer i>éleméle, et à défendre leurs places contre les en\aliis$euients, après les avoir conquises à f(u*ce d'audace , de pei-sévérance ou d'adresse , malgré les efforts des ordonnateurs pour introduire un i>eu d'ordre dans celte cohue, et surtout pour y faiiv observer les lois de l'étiquette et le respect des pi*éséances.
Rien n'égalait en effet l'empH^ssenieut avec lequel on courait à ce spectacle et l'affluence extraordinaire qui assiégeait les porter plusieurs heures avant de commencer. Le capitaine des gardes préposé à l'entrée avait fort à faire de reconnaître les gens, d'écouter les réclamations, de repousser ceu\ cpii n'avaient pas de droit, et il en était souvent réduit à jouer du bâton ou de l'épée, à la façon des portiers de comédie*. Tallemant des Réaux nous a conservé ^ ce trait de M™» de Mainleuon (Fran<joiseJulie de Rochefort) qui, un jour que la foule assiégeait en désordre la porte du Petit-Bourbon, pour assister à un ballet , criait aux soldats des gardes de frapper et de tuer. (( Comme les ballets se donnent dans ime grande salle , et que tout le monde
> Oescript. de la salle, en tète du ballet de Piyehé (1671).
> Loret, lettre du 16 mars 1651 i Mémoires de Mademoiselle ^ idit. Chéruel , t. 111 , p. 207.
^ L'abbé Marolles, Suite des Mémoires, 9* discours. * Cb. Sorel , Francion, édit. Delahays, p. 199-203. » T. IV, p. 293.
y vient sans prier (sans in%ilation), écrit madnnoisellc de Montponsier * , il y « de toutes sortes de gens. » II suffisait à ces gens de prendre indi^ment le nom d'une personne de qualité. Diverses anecdotes 1)ien connues peuvent se citer à l'appui de cette renianfue, i^ar exemple celle de cette demoiselle Loyseau , jolie femme et fort galante , «pii , venue sans être conviée à un ballet chez la reine Marguerite, fit une réponse si piquante à la question sarcastiipie de la duchesse de Uetz , et celle de la petite Saint-y^mour, introduite par Boisrobert à la réiH'lilion de Mirame^. « Bien des je ne sais qui, ditTallemant desRéaux, en imrlant de cette dernière pièce qu'on joua au Palais-Cardinal, dans les conditions onlinaires des ballets, entn-rent sous le nom de la marquise X...,dc la comtesse X... » Depuis, ajoute-t-il, le cardinal distribua des , billets. On lit dans les Lettres de Malherbe (27 janvier IGli ), à propos d*un ballet qui est probablement celui des Argonautes : h M. de Plainville, capitaine des gardes, ne voulant désobliger personne, laissa entrer tout ce qui se présenta, et se trouva l'enceinte des barrièn's si pleine qu'un homme seul eusl eu de la jieine à y passer. La reine, à sou arrivée, voyant cette multitude, se mit en la plus grande colère où je la \is jamais, et s'en retourna, résolue qu'il ne seroit point dansé : là dessus, on lit retirt»r et coucher le roy. Toutefois, pour ce qu'à quehpi'un il fut <Ut à l'oreille que celte retraite n'étoit que iwur faire sortir le monde..., peu de gens pvireut l'alarme, et fallut <[u'à la fin les archers dissent trc<y-haut cjue tout le monde sortit et que le roy étoit au lit. Cela ayant fait faire quelcpie place, mais bien éloigné de ce qu'il eust fallu pour tant de danseurs et de machines, la reine revint et le roy aussi, qui étoit déjàcoucbé, et alors le ballet fut donné tellement quellement. » Bassompierre raconte dans ses Mémoires que le Triomphe de Minerve \{\(Mh) ne put être dansé lejourcpron avait proposé, à cause de la trop grande aflQuencc de monde qui remplissait la salle et du désordre de l'assemblée; sur (pioi, la reine commanda de fain» garder une autre fois les avenues , et de ne laisser passer que ceux qui auraient des méreaux.
, On voit donc qu'on sentit de bonne heure la nécessité de prendre* des pi-écautions sévères contre ces envahissements, précautions qui n'empêchaient pas les fraudes, les disputes, le tumulte et la foule. Le gazetier Loret ne rend presque jamais compte d'une seule de ces représentations sans appuyer sur la difficulté qu'il éprouve à obtenir le |)assage ou à se faire placer, malgré son titre de journaliste de la cour, si l'on peut s'exprimi'r ainsi, et toutes les puissantes protections qu*il prtmd soin de se ménager chaque fois.
Telle était la passion universelle pour cet amusement que les prélats euxmêmes, non-seulement des prélats mondains, comme les cardinaux de Richelieu, de la Valette, et Mazarin, mais les plus pieux et les plus saints, voire les nonces et légats, n'hésitaient pas à y assister-^; qu'on en voyait
• MêmoirfM, 1. 111, p. 207.
^ Tallemant de» Réaux, IlUtorirtte de la reine Marguerite et de Boisrobert. s l/abbé Marolles, Suite des Mémoires, discoars IX; Beaocbamps, Rechereh. svr Us tk„ t. 111, p. 166.
même faire les honneurs de la salle et placer les spectateurs, comme Tévéque de Chartres et d'Anxerre, Mgr de Valenray, et qu'ils en firent danser plusieurs fois dans leurs propres maisons ' . L'abhé de Marolles nous apprend qu'au ballet de la Prospérité des armes de France on réserva .une place pour les évéques, les abhés, le confesseur et les aumôniers du cardinal'.
Une fois entré, il fallait presque toujours attendre pendant trois et quatre heures que l'on commencjâl*, ce qui, joint à la longue durée de la plupart de ces représentations, formait une séauce dont l'étendue eût rebuté des gens moins avides du divertissement à la mode et des assemblées de cour. C'est ainsi que le ballet de Circé (15 octobre 1581) dura de dix heures du soir à trois heures et demie du matin*. Celui du château de Btssétre (1632) se prolongea beaucoup plus longtemps encore , car « les acteurs dansèrent d<v puis les huit heures du dimanche au soir jusqu'au lendemain matin, pareille heure*. »» Loret raconte quelque part, dans sa Muse historique, qu'il resta treize heures sans pouvoir bouger, à l'un de ces spectacles. Je ne parle pas des Plaisirs de l'île enchantée , dont les diverses et interminables parties furent du moins séparées par des intervalles de repos.
Pendant cette longue attente ou distribuait aux personnes qualifiées, surtout aux dames, le livre du ballet, c'est-à-dire une sorte de programme détaillé 9 contenant d'ordinaire la suite des entrées avec leur explication sommaire, les noms des personnes qui y figuraient (au moins à la cour), les vers des récits , et ceux qui s'appliquaient aux danseurs dans chaque entrée. Ce sont ces li\Tets qui nous restent, et dont nous reproduisons ci-après les plus intéressants parmi ceux de l'époque de Louis XIV ^. Molière a mis plaisamment en scène , dans le petit ballet qui termine son Bourgeois gentilliomme, cette distribution des livres , que toute l'assemblée se dispute à grands cris : on y voit que le distributeur yV/a// les programmes du côté où il ne pouvait atteindre, et qu'on apportait de petits bancs aux dames, comme fout les ouvreuses de nos théâtres. Parfois , c'était le poète du ballet qui se chargeait lui-même de la distribution de ses vers ' , et il n'était pas non plus sans exemple qu'on la fît entrer &ans le sp(M!tacle et qu'on en réglât la mise en scène dans le corps de l'action ^. On donnait aussi de la bougie aux per-
I Beancbamps, 111, 128, et le P. Menefitrier, p. 78. s Mémoireê, 1056, Sn-^o, p. 126.
^Journal d'un voyage à Paris en 1667-8, par deux Hollandais, publié par M. P. Faagère, iD-8.
* Beancbamps, 111, p. 31.
^ Gazette, 1632, p. 104.
€ L'abteace de date et snrtoat de noms d'imprimenr on de libraire «ar la plupart de ces livrets, ea debors de ceux des ballets de cour, dont la reproduction était le prÎTilége exclusif de la famille Ballard , indique précisément que ce ne sont rien antre chose que des programmes distribués de la main à la main , et non livrés au commerce. Mais ceux que publiait Ballard se Tendaient aux curieux, à des prix qui variaient depuis quelques sous jusqu'à une livre et plus, (V. Loret, lettres du 13 février 1655 et du 22 jaov. 1656.)
' Cb. Sorel, frandon, 1. V, p. 204.
* Voir la l'^'^ entrée du Ballet final du Bourgeois gentilhomme, et, dans ce recueil la ?/ entrée du Ballet de la Sibylle de Pansoust.
sonnes favorisées , et même ou leur apportait des rafraîchissements , des confitures ou des fruits , pour passer les heures de ratteute ' .
Les ballets avaient lieu habituellement de nuit, et toujours aux lumièi-cii, même quand ils se donnaient en plein jour, i)arcc qu'on avait reconnu combien les lumières étaient favorables à rillusion théâtrale : « Il y en a de cachées, dit lepcrcMenestrier', qui éclairent sans estre veues, et qui font voir l'objet par des jours réfléchis. 11 y en a que Ton dispose en sorte cpie Ton laisse en ténèbres Tendroit des ressorts des machines. « Ces lumières étaient ordinaii'cmeut des bougies ou flambeaux de cire blanche , comme ceux que nous avons vus tout à rheure dans la description du Mercure /rançois , et elles étaient multipliées à profusion.
Les l)allets de cour ont précédé et préparé l'Opéra : comme lui , ils déployaient toutes les ressources de l'art , de manièi-e à captiver à la fois Toreillc, l'esprit et les yeux. La richesse et la variété des décorations s'y unissaient à la poésie, à la musique et à la danse, pour enchanter les spectateurs. Un grand ballet mettait tout un monde en jeu : il y eut plus de sept cents personnes employées à celui d'JIercuie amoureux '. L'usage constant du merveilleux , les sujets allégoriques ou mythologiques y justifiaient l'emploi sur ime large échelle des machines , portées alors à un degré cle perfection qui n'a guère été dépassé depuis *.
On peut presque dire que la machine était le fond même du ballet de cour. Son rôle commençait quelquefois avant l'action , par la consli-uction ou l'a])parition subite de la salle, qui formait ainsi la pr<>mière partie du spectacle, u On a veu tout d'un coup dans une salle où rien ne i)aroissoit disiK)sé pour un ballet , écrit encore le pèi*e Ménestrier % au son de la lyre d'Oqdiér se lever tout un théâtre et se dresser avec ses décorations. Cela s'est fait souvent dans les allées de jardins : de l'un des bouts s'avaneoit un théâtre
• Loret, I.ettr. da 18 avril 1C&4.
3 Dei ballets aneiena et modernes , p. 250.
Toas le» autres ballets passés...
N'ont jamais fait voira dos jreux Des roagniflcenccH pareilles A seK surprenantes merveilles :
le n'écris point en étourdy, Car, pour prouver ce que Je dj ( Sans 7 comprendre les couronnes ), rius de sept cens trente personnes , Dont quatre on cinq cens Je connoy.
Au susdit ballet ont employ.
(Loret.XIll, 28.)
La sente entrée da dien Mars, soivi d'Alexandre, Cé&ar et autres grands capitaines , était accompagnée d'un vaste combat, qai exigea une très-grande quantité d'acteurs. (/(!., p. 30.)
* V. les estampes qui accompagnent les éditions originales de plusieurs ballets, par exemple de relui de la Kuit. Monglat nous apprend dans ses Mémoires que les machines à'Orph'e (16&7) eofttèrent pins de quatre cent mille livres, au moins un million d'aujourd'hui.
^ Des biillets, p. 221.
CONTEMP. DE MOLIÈRE. — It II
2i) HISTOIRR
porUUf y où rien iravoit pani auparavant c|iriiu grand et vaste |trun>ouoir. Monsietir de Lionue, ministre d'Klat, donna un spectacle d«' celte sorte au Roy, dans sa maison de Bemi , a^ant fait porter un théiti^ par les Crut- Suisse», sauscpi*il |»anit |>ar cpiel mo\eu il éloil porté. » Ou l>ien,dausuuc salle vide en apparence, Ir-s décorations se déployaient soudainement, la scf'ue se trouvait inondée de lumières et couverte de personnages qui sem- Idaieiit. descendus du ci<*l , et la n-présentatiou commen^it, pour ainsi dire , comme un feu d^artifici» '. Sou>eul toutes les eutrées se laisaient |>ar des machines, ou, comme on dirait aujourd'hui dans Targot technique, |kar des trucs, qui formaient autant de sur|)rises ingénieuses, les unes galantes et comiques, les aulies extraordinaires et éhlouissautcs. Uassompierre s'échappait t^ut àcoupd*un tambour |>our danger sou enti-{'e>. Au Lallet des ^argonautes (1614) ^, on voyoit n Gu*>lindon dans unecais.se couune \enant de Provence, et Rohinelte dans une gaine, comme étant de Chàtellerault. » Les arhres de la scène fendaient leurs troncs, d*oii sortaient des nymphes, et les statues descendaient des niches pour se mettre à danser. Les changements à vue se multipliaient , innombrables, compliqués, rapides et précis. On peut lin' dans le Mercure framo'ts *, la description détaillée de toutes les merveilli's de ce genre cpii se succédaient dans le I>allet du Triomphe de Mi^ nerve, et dont nous ne détacherons qu'une faible partie, suffisante toutefois |)Our donner une idée du ifste :
H Au mesmc instant que le Roy fut assis et eut commandé de commencer le liallet , cette nuée s'enlrouvrit lias par le milieu , et de Touxerlure soiiit une autre nuée , assez petite en sortant de ladite ouverture ; mais à mi^uix* quVlle s'a\an<;oit , elle s'agrandissoit en largeur et hauteur, sans qu'où apper^ ceust qui causoit ce mou>c>ment , ny qui la faisoit advancer dans la salle , et , qui plus est , si artificieusement conqtosi'e , cprétant le plus proche de la veue <pril se (Muvoit , on ne sravoit «'ucore discerner de quelle matière elle éloit faite et sic'ctoit un vray nuage ou non qui flottoit... La nuée étant dis|iame, la scène api>arut en rochers, recouverts d'arbrisseaux... Pour descendi-e de ladite scc'ue dans la graud(> salle , y avoit deux descentes des<lits rochers , renfoncées par-dessous de trois grottes , desquelles sortoieut la pluspaii des entrées, m
On vit ensuite une montagne de deux toises de haut s'élever de teiTC , portant les dix sibylles, qui en descendirent pour danser. Après quoi, la montagne ivntra en terre , et les sibylles disi^anii-eut dans les antres sous la scène. Une forêt se montra eu perspective, et -au-dessus une grande nuée, qui se soutenait en l'air sans qu'on pût voir par quel moyeu ; du milieu de celte nuée, l'Aurore, vêtue de lames d'argent, enguirlandée de fleurs d'or et de suie, et brillante de flambeaux , semait à pleines mains des fleui*$ ; elle était suivie d'un chariot flamboyant et doi-é, avec des roues tournant d'un mouvement égal et continuel, sur lequel on voyait le soleil , qui traversa la scène
' Voiture, lettre IV, au marquis de Rambouillet (8 mars 1627}. > Tallemant drs Réaux, JIMoriette de Ba^sompiene, J Paris, l'Ieuri Bourriqnant, in-12.
* T. IV, p. 22.
en cliautaut dos vers à la reine. Puis vinrent successivement un grand uouilnv de transformations magnifiques : la mer, couverte de tritons ({ui cbautaienl eu nageant, le ciel ouvert où était groui>ée la musique de la chapelle du roi , etc. Au grand ballet final , » il y avoit ({uanuite masques parés sur la scène, trente dans le ciel, six suspendus en l'air, tout le milieu de la salle remply dudit I>allet de dames; tout se voyoit d'une veue, et tout daiisoit ou chantoit en un temps. »
Le \Me\ donné jKir Hesselin dans son habitation d'Essonne, à la reine Christine, le 6 septembre 1056, fut encore plus merveilleux par la magnificence des décoiatiyns et des changements îi vue. Il semble, d'Inès la relation qui en a été conserxée, que l'art du machiniste ne puisse aller plus loiu. Ou va en juger. Nous prenons le rc^it au moment où la reine (Christine est surprise par la nuit , dans sa visite à In maison de campagne du riche maître de la Chambre aux deniei*s :
« La nuit survenue ayant comme envié à cette princesst» le plaisir <|ue luy dounoit la veue de ces belles clios<»s , elle eu eut bieutost raison , se trouvant soudainement éclairée par une colonne de feu qui parut , au travers de mille cristaux, à l'entrée d'une chambre à Titalienne, e't terminée seulement i>ar une vouste extrêmement exhaussée. — Eu un moment, elle vit une partie de cette chambre s'ouvrir, et ensuite uue multitude infinie de geus dans une grande salle, de quoy le maistre du logis semblant étonné, et se jetant au travers pour les repousser, voilà que tout à coup , et par un admirable artifice, il fut enlevé dans la chambre mesme , qui dis|>anit avec tout ce i>euple. Et anssitost on vil une salle ornée de colonnes doriques et d'autres ordres d'architecture, et en laquelle personne ne paroissoit... tiOmmc ou etoit eu celte nouvelle surprise, on vil dans la nuée, sur un char de triomphe, la Renommée, qui, étant venue à travers l'air jusqu'au milieu de la salle, deux enfans ailés luy apportèi-ent des palmes et des couronnes avec les chiffres de la reine Christine.
« La Renommée ayant fait un récit , dont la voix et les paniles furent admirées, elle s'envola d'un costé et les enfans de l'auln'. A l'instant disi)arut la nuée et toutes ces ruines de feu , et en leur place on ne vit qu'un enfonctv ment d'une enfilade déportes de plusieurs appartements , au bout de la salle et au travers, dont le premier étoit gardé par deux suisses, qu'on croyoit y estre seulement représentés et feints.
<t A peine le Génie de la France eut-il fait la première entrée du ballet... qu'on vil ces suisses se détacher de la muraille et danser avec tant de justesse et de grâce qu'ils ne le cédèrent point aux plus adroits des François. Les autres entrées sui\ii*eut selon l'ordre marqué dans le récit du ballet, avec plusieurs changemens de scènes et de perspectives, tout cela finissant jwr une grande chambiv qui panit ornée d'un lict à alcôve et autres embellissemeus; au travei-s paroissoit un grand et spacieux parterre , du milieu duquel un seigneur espagnol accourant se trouva devancé par deux de sa suite, tenant chacun une guitare... Ensuite parut une grotte d'une profondeur extraordinaire, au-dessus de laquelle s'élevoit une montagne de cyprès, cl du haut tomboieut deux rivières effectives , faisant des cascades et jets d'eau d'une
e\tn>mc liaulcur et grosseur. Ce spectacle finit par une fleur de lys dVau qui se {icrdit et s'éloigna de la veue [vnr une nuée qui portoit un coBct'rt de vingt-quatre violons et d'autant d*autres ins(rumrns, avec les douze Heures delà nuict.., tenant chacune un flambeau de ciiv blanche dans leurs mains. (iCtte nuée venant à s'abaisser, on apperceut au-dessus s*approclier la montagne et les cascades, faisant un si bel effet à la veue qu'on ne scauroit assez bien l'exprimer par le discours. Le grand clurur de musique demeura, et les douze Heures descendirent de cette nuée et s'approchèrent de la Reine pour la conduire dans une antre groUe, où elle \it tout ce que l'art peut faire de plus mcrveillwix à l'élévation de l'eau et jîar son bru^l , qui fut agréablenieut interrompu par quantité de haut-bois et de musettes excellemment concertées ». »
Dans le ballet de ia Prospérité des armes de la France (1G41), on employa les machines grandio>es qui avaient servi à la reprt'sentation de Mlrame, « avec de nouvelles inventions iM)nr faire paroistrc tantost les cam^Nignes d'Arrasel la plaine de Cazal , et tantost les Ali>es couvertes déneige, puis la mer agitée, le gonffi-e des enfei-s et enlin le ciel ouvert'. Les Plaisirs tie l'île enchanlèe , dont le récit se trouve partout , et bien d'autres non moins splendides, pourraient nous fournir des citations tout aussi remaix{uables Nous aurons d'ailleui^s occasion d'y revenir dans les notices particulières de ce vohmie.
Les machines s'employaient surtout fréqnennnent j)onr imiter des nions! ivs et des animaux de tous genres, qui étaient quelquefois recouverts de i)eaux réelles , a (in d'aider à l'illusion. On disposait les i-essorts intériturs de manière à imiter les mouvements principaux et r^iractéristiques. C'est ainsi que les chameaux, les éléphants , les lions comparaissaient sur la scène côle à côte avec les centaures, les faunes, les satyres , les tritons et les chimèi'es; «pi'on voyait les grues combattre les Pygmées, puis s'élever en l'air; les aigles et les vautours porter des foudres et venir déchirer Proniéthée sur son roc '. On y voyait souvent aussi des chars Iraînéîi par des animaux fictifs, et des cavaliers sur des chevaux contrefaits. Toutefois , on essaya à plusieurs reprises d'un cheval vi\ant, comme dans le Ballet de la douairière de liillehahant (1G2G), où le bouffon et musicien Marais fit son entrée eu habit de grand Tuir sur un vrai cheval. Il parait que cela réussissait p<îu d'oi*dinairc , et n'avait pas l'approbation des hommes de goût et des connaisseurs; l'abbé Marolles nous apprend que dans cette dernière circonstance le cheval, effrayé des lumières et du bruit des violons, se montra peu docile et poussa l'irrévcrence jus({u'à gâter la place *.
Les costumes rivalisaient avec les machines : ils étalaient généralement d'une richesse surprenante. Un ballet étaTt pour les courtisans une occasion solennelle de lutter d'éclat ,»tnnt par orgueil pei^onnel (pie pour faire leur cour
' Hcl'iiion de ce qui s'est jHissé à l'anivt'c de la reiae Christine d* SUilde à Egsaune, t'n In maison dr M. l/rssetini Pnris, Ballani, Jfiot), in-i", ' i;.il.lir Marolii», M<'',noires, t. I, p. 120. S le P. Mnic'itrier, Drs ballets nnchnset modem. j p. 248-9. * Mnn'jins, l I, p. 70 Suite des MimoircSy diac. IX.
au roi , qui aimait le faste en toutes choses , principalement dans les habits , autour de lui comme sur sa personne. Il suffit de feuilleter les mémoires, les relations, les estampes du temps, pour savoir quelle importance on attachait aux costumes. 11 n'était pas rare de les voir surchargés de denlelles d'un prix énorme , de diamants et de pierreries. Mais ce qu'on y recherchait peutêtre encore plus que la richesse , c'était Tonginalité et la hizarrerie. Les dessins du ballet des Fêtes de Bacchus^ qui ont été conservés au Cabinet des estampes, ceux des ballets de la IVuit et des Noces de Thètls et de Pelée, qui sont à la bibliothèque de l'Institut », peuvent donner à la fois une idée de cette originalité et de cette richesse. On s'ingéniait surtout à prêter aux acteurs des habits et des attributs parlants , d'autant plus que ces acteurs élaieut muets ; et , en dehors des attributs fixes et convenus , qui restaient toujours à peu près les mêmes dans certains cas donnés , il y en avait une multitude d'autres où l'esprit et l'adresse du costumier se donnaient libre camère. On représentait les fleuves et rivièi-es avec des couronnes de feuilles aquati- (pies, des unies à la main, des poissons flottants sur l'étoffe ondée qui leur servait d'habit, en ajoutant au besoin quelque détail significatif , tel que les paillettes d'or pour figurer le sable doré du Tage. Les vents s'habillaient de plumes pour marquer leur légèreté , et portaient des soufflets en main pour exprimer leur action. Dans un ballet dansé chez le cardinal de Savoie en 1634, l'Apparence était vêtue de queues de paon et de miroii-s, parce que les miroirs reçoivent toutes portes de figures sans en retenir aucune , et que les queues de paon semblent avoir des yeux sans en avoir réellement :
« J'ay veu une fois le Monde agréablement vestu , dit le père Ménétrier* : il avoit pour coiffure le mont Olympe , et son habit étoit fait eu table géographique; il avait écrit sur le sein, à l'endroit du cœur : Gallia; sur le ventre: Germania; sur une jambe: Italla , parce que l'Italie a cette figure sur la carte; sur le derrière : Terra j4ustralis încognita , sur un bras : Hispanîa. Le sujet de la pièce étoit le Monde malade. Il éloit porté par Atlas et Hercule. Les dieux s'assemblèrent pour le guérir : Apollon et Es* culape, qui sont les dieux médecins, lui tastoient le pouls; Bacchus et Cérès lui donnoient sa nourriture . Mars le devoit saigner. Enfin , on lui ordonna une diète de quarante jours. Ce fut le mardi gras que cette pièce fut représentée , et la diète de quarante jours étoit le carême. »
Ce n'est là qu'une bouffonnerie , mais les habits bouffons , dans les mascarades et les ballets comiques , n'étaient pas l'objet de moins de zèle et de soins que les autres. On y introduisait souvent des fous, vêtus de pièces multicolores, et couverts de triples et quadruples rangées de sonnettes. On y faisait danser des lanternes, des bouteilles, des volailles lardées, des singes, des écrevisses, des quilles, des arbres, des tours, des pots à fleurs, des basses de viole, des moulins à vent, et mille autre choses pareilles 3.
I V. plas loin let note» des deux premiers de ce* ballets. ▼. également les lithographies de H. Lecomte (Costumes detbéAtre). Presque toutes celles où il nous montre les divinités mythologiques et allégoriques de l'ancien Opéra peuvent s'appliquer à peu près aussi bien an ballet de cour.
* Des hallett anciens ei modernes, p. U4.
' Id., et Lettres de Malherbe a Peiresc, du 6 février 1610.
Les costumes ii*avaieiit géuéralenient d*autre i*t»gle ({iie la fantaisie et d'autre but que le divertissement des spectateurs, dans leur appropriation au rôle. Les incohérences y fourmillaient comme les anachronisnies , et l'antique s'y mêlait sans cesse au moderne de la même façon que sur le théâtre.
D'ordinaiiT, on ne faisait pas paraître deux fois les mêmes {lersonnages ni les mêmes hahils , ou du moins on variait les couleurs de ceux-ci , et on arrangeait Tordre d(^ entrées de telle sorte «pi'il y eût un long intervalle entre celles qui pouvaient se ressembler à ce ]ioint de vue. Mais dans une même entrée on gardait autant que possible une ctniaine analogie de costumes, de caractères et de tyjïes. « Une des principales beautez des entrées, dit de Pure , est la variété des figui-es et l'uniformité du pas de liallet. »
Le roi et la reine arrivés, il se faisait un profond silence, et l'ouverture commençait. L'orchestre se composait surtout de violons, sur lesquels se détachaient au besoin toutes sortes d'instniments , tels qne les grelots et les tambours de |)asque pour les dansf>s des matassins et les pantalonnades ; les castagnettes pour les sarabandes ; les théorbes et les luths }K)ur les allemandes, les sarabandes, les danses graves et tranquilles; les -flûtes, les hautl>oi8 et les musettes pour les danses de licrgers; les tamboura et les timbales pour les chevaux et les danses guerrières ». Le- ballet, admettant, re<*herchant même tous les genres , demandait par là même aussi toutes les variétés d'instruments; mais le violon en restait toujours l'âme, du m'oins en France , comme la guitare en Italie , et la harpe en Kspague. Cet instm- • ment était approprié à la vivacité nationale, et à cette danse expressive des ballets qui mettait tout le cor])s en jeu , et s'accompagnait de gestes et d'attitudes comme dans les pantomimes '. Pour compléter le spectacle, il n'était pas rare qu'on donnât des personnages aux concertants. Par exemple, ils exécutaient une entrée vêtus en faunes, en sirènes, en tritons, en bergers ou en Moi-es, suivant le sujet, comme cela eut lieu au ballet comiffue <le 1581 et aux Fêtes de rersai/ies , où ils faisaient pour ainsi dire [virtie de la décoration même, paraissant dans des niches , des grottes, sur le balcon d'un palais. Quelquefois ils étaient juchés sur des chars, sur des nuages, des navii'es, des animaux, et on déguisait la forme de leurs instruments an besoin , |M)ur achever la mise en scène ^. La musit(ue jouait les ouvertures et les airs des entrées, accompagnait les récits et exécutait les concerts qui coupaient quelquefois l'action.
Puis, paraissaient sur le théâtre les chanteurs et cantatrices chargés de l'espèce de prologue qu'on appelait le récit. Les ballets qui ne servaient c|ue d'intermèdes aux opéms et aux autres pièces n'avaient pas besoin de ces ouvertures : il n'y en eut point à celui qui fut dansé par LL. MM. dans les entr'actes de V Hercule amoureux (1G62). Dans tous les autres cas, c'était un usage immuable. Il arrivait parfois, mais rarement , que le récit, au lieu
*-be P. Meoestrler, Des balleli , p. 201 ; de Pore, Jdie des spectacles, p. 273-5. > De Pure, Idée des spectacles^ p. 264, 276.
3 I.e p. Mcnestrier, Des haltcts, p. 208, tt Des représentations en musique , p. 208. L'abbé Marottes, Suite des Mémoires^ 9" disconrs.
DU BALLET DE COUR. 2lJ
d*étre chanté par des artistes , l'était par Tun des hauts personnages du ballet '. Après quoi se succédaient, sur les airs des violons , les entrées muettes des danseurs, dont l'assistance trouvait l'explication sommaire dans le Iivi*c du l)allel, avec les noms de toutes les personnes ([ui y figuraient, et des vers sur la plupart de ces personnes, du moins sur les plus marquantes et celles dont le rôle était le plus important. Indépendamment du livret ofûciel, qui était f|uelquefois lui-même l'œuvre de plusieurs auteurs associés , les spectateurs en avaient souvent d'autres encore entre les mains, car cette circonstance était une de celles dont cherchaient à profiter tous les poètes de cour, pour se faiit; coniiditie ou altrai>er quelque gi^atification , et l'on en voyait parfois cinq ou si\ distribuer des vers sur les personnages du ballet , ou sur un seul d'entre eux, choisi avec discernement ».
Tous les danseurs étaient masqués, et il est fait sans cesse, plus ou moins directement , allusion à cet usage général dans les relations et dans les ballets mêmes ^. Ce qu'on nommait le récit (qui dépassait rarement trois couplets) ne se chantait ordinairement qu'à l'ouveiiui'e du spectacle, au début de chaque jMirtie et encore avant le gitind ballet final; cependant on pouvait interrompre les entrées par les récits, jwur plus de variété et d'animation, et alors les danses, suspendues un moment, faisaient place au concert 4.
Le caractère des danses 'de ballet se modifia à plusieurs reprises, suivant les transformations de la musique elle-même. D'abord les airs étaient d'un mouvement lent et posé, fiU-ce dans la plus grande gaieté. C'est surtout LuUi qui commença à composer pour ces représentations des ai rs de litesse , malgré les réclamations des conservateurs, qui trouvèrent qu'il corrompait ainsi le bon goût de la daitse , et qu'elle allait devenir un baladinage. De Pure lui-même, tout en lui rendant justice , iTgrette les vieux aii*s et les
• V. le BaUet de la Lotfrie, 1G38. Dans le hallft de Villers Cottetet (1665) les récits furent chantés par le marquis de Grignan et le marquis de Frémenteau , auteur des airs, (nobiuet, 4 oct. 16«5.}
' Cet usage étant peu connu, nous allons citer un passage de l'Histoire comique de FraneiotHy qui ne laisse pas de doute là-dessus, u Nous parl&mes d'un ballet que le Roy alloit danser, sur le sujet duquel Hfusidore nous a dit qu'il avoit aussi entrepris de faire quelque chosr, encore qu'il ne fust pas payé pour cela. Je m'avisay qu*il seroit trèsi propos que je montrasse ce que je sçavois faire en cette occasion, afin de m'acqnérir quelques habitudes a la cour, et je m'enquis, sans faire senfblant de rien, du personnage que représeutoit la reine , me délibérant de faire des ters pour elle. Quelque temps après, les ayant composés, j'eus le moyen d'aborder un homme qui avoit une partie de la charge des ballets, lequel trouva mon dessein trrS'bon. Je Ils donc imprimer quelques stances que j'avois composées, et, le Jour du ballet venu , Je m'en allay au liOUTre avec mes vers sous mon bras... Géropole m'apercerant se sourint que J'étois un des poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes rers de mesme que les autres... : u Dépeschei tous ; la l\cine tous demapde : elle veut voir les vers que tous avei faits pour elle .. n Je m'en allay offrir mes vers à la reine, et puis J'en jetay parmy la salle, n (U Y, p. 198, 204, édit. Delah.)
' oeuvres de / o</ure, édit. Charpentier, I, p. 29, lettre au marquis de Rambouillet; De Pure, Idée des speetaeles, p. 177-8, 257; Mémoires de Bassompierre^ éd. de Colofne, 166Ô, t. I, p. {|4, Ballet de la Suit, l" entrée, etc.. etc.
* V. le Ballet de la nuit , dont la 2* entrée de la 2* partie s'ouvre par un récit en musique; le Ballet de psyché (16&6,«, l« part. 2* entrée, et la 10* entrée de la 4« partir.
^it HISTOIRE
if#illM duM^ f H yitàMt qvMr m rribra^ aan <fe fdaeit» coucqimKes cBtir U^ UAUê% an uatxt^^mn OMÛii faabiJet qw lui. LaBbnrt, Boêuct H Moiïaf^ uf iutrut |M« wm plat Hraïk^vr^ a «vile axiiélir>ratioD , dont loatrl'i.h il Caïut r*^iiUr Lulli f.ftmtw k pnocifial autour. En méiiM- ttnnp», ^«rs IC^, ^/« t*^Àou%i\ VhtrïttMrt , #ti joipiant aui lîolr^iu Im flùt». 1» çai- Uf #^, 1^ ri»%ttitih, Ur* \h*:t9f\0-% «t b» luliis '. La réfomr de Lulli , une fois 4'\snï^f fut |«riu' a mmi tour pour la perlectfoo; ou voulut derechef s'en i*^tu U , <rt il lallut ctiimw-nr crhaque DOUTtan pas sur la réûslaDce des amis du %'yv\ fMn|H H des vieilles mHbodrs '.
L^ l/allets étaient mêlés frêr{uemmeut de concerts proprement dits, de \n%«rriit\f fk |ietits re|as, comfioKs surtout de fruits et de confitures. Par r\É'ut\Atf ufi ^rtMiét df-sreudait du théâtre en cérémonie pour aller présenter b collation à b leine, cHnme fit 3f. de Valen^y, évéque de Chartres, siim/immé le maréclial de camp comique , à b représentation de Mirame , du 14 'ynt\u^ ICil. L'ahljé MarolWnous apprend, dans ses Me moires, qat tr prélat, lufonné de utu étounement, bissa remplir b même fonction par d'autre» au ItalUt de la prospérité tUs armes de France, qui eut lieu le mois «uisant. Les rois y ajoutaient MMivent , surtout daus les débuts du liallH de cour, des présents pour toutes les personnes distin^t-es qui j figuraient a«ec eux , et ces présents éuient offerts avec d'autant plus de (galanterie qu'ils |»araissaient bire partie de l'action théâtrale et se ratta* elier étroitement au sujet '. Ainsi une Naïade ou un Fleuve s'avan<^ait tout à trit\ï\% |K>ur ap|Mrter son tribut à la princesse en l'honneur de qui avait lieu le ft|ieelacle , aux grandes dames et aui seigneurs. Au ballet des noces du duc de Joveuse a%ec M"^ de Vaudémont , la reine donna au roi uue médaille d'or, oniffe d'un dauphin, avec ces mots : Delphinum ut Dciphinum rependat (je lui donne un dauphin pour eu recevoir un autre), et, à sou imitation, toubts les (bnies présentèrent chacune au seignf-ur choisi par elle uue mé- (bilh- aiec unede\i»e *, Cahusac ajoute, et cette assertion est confirmée par d'autres auteurs ', qu'on ap|)ebit Sapate (ou plutôt Zapate) cette partie du liêllet, et qu'on donnait même ce nom à des Iiallets entiers, ceux qui n'avaient iMifir objets que ces présents; mais il ne paraît pas que cette dénomination ait jamais été bien usitée. Les Zapates étaient en réalité des surprises , des cadeaujL offerts d'une bcou ingénieuse et avec une mise en scène qui en fu/uiait tout un spectacle. Mais dans la seconde moitié du siècle , ils n'étaient plus guère employés cpi'â la cour de. Savoie, renommée entre toutes celles de l'Europe pour la magnificence et la galanterie de ses fêtes ^.
Comme nous Tavons déjà dit, la représentation était terminée par le grand ballei , dont nous avons expliqué la nature , et presque toujours elle était suivie d'un ImI. Parfois le grand ballet se confondait avec le bal, et
< Loret, I. IX, p. 36-8.
"» I/abbé Uul'oa, Hèflex, turlapchU et la peinture , t. III, aect. 10.
* CihuMe, la Danêe ancienne et moderne, 1. 11, p. 101.
* UV. Mrneiirler, Dti ballets, p. U8.
k V. V Encyclopédie, art. Ballets,
' l* r. Méoeitrbr, Des represent. en musiq,, p, 201,
ii*en était pour ainsi dire que le signal et le commencement; les acteurs descendaient alors du théâtre dans la salle pour le danser, ainsi que nous Tavons vu dans la relation , donnée par le Mercure français , du Triomphe de Minerve (1615). D'autres passages de cette relation le prouvent également, et d^me manière plus nette : « Au son des dites musiques , écrit le narrateur Richer, Madame et sa Irouiïc descendit dudil chariot, et s* étant approchée des degrés de ladite scène , les musitjues cessèrent pour laisser jouer aux violons l'air du grand ballet , sur lesquels Madame descendit , et dansa ledit grand hallet sur cinq airs différents • . » Les acteurs et actrices n'avaient qu'à se démasquer pour passer du grand halIet au haP.
D'ailleurs , le spectacle dont nous écrivons l'histoire offrait un cadre flexihle et complaisant, dans letiuel ou faisait entrer au besoin tous les divertissements possibles. 11 s'accommodait à tout, il se pliait à toutes les fantaisies^ Il se mêlait de tournois, de courses de bague, de combats de barrière, de {lartics de chasse, de jeux de toutes sortes, de tragédies, de comédies, ou de pastorales , comme les Plaisirs de l'ile enchantée. Quelques-uns étaient de véritables régates; d'autres, de vrais carrousels. Il y avait des ballets aquatiques, nous l'avons vu, et des ballets équestres, tels que celui dont parle L'Estoile,à la date du 10 octobre 1581, où « les chevaux d'Espagne, coursiers et autres, en combattaut s'avanqoient , se retournoient et contoumoient au son et à la cadence des trompettes et clairons, y ayant été dressés cinq ou six mois auparavant , » et le magnifique Ballet à che*val des quatre éléments, dansé en IC0C> dans la cour du Louvre, dont le père Menestrier . donne une description détaillée 4 11 y Avait même des festins arrangés en ballets, où chaque service formait une représentation entière, avec une action suivie , des danses , de la musique et des changements de décors 4. La collaiion qui fit partie des Fêtes de Fersailles (1664) était accompagnée de machines , de récits ^ de magnifiques entrées en costumes , et ce n'est pas le seul cas où ces collations intercalées aient présenté à elles seules toute la physionomie d'un ballet complet^.
Les danses prenaient tous les caractères et offraient toutes les variétés , depuis les plus graves jusqu'aux plus comiques , depuis la pavane et le menuet des salons jusqu'aux pirouettes de théâtre et même jusqu'aux tours de force. Loménie de Brienne, dans ses Mémoires^, nous parle à ce propos d'un certain Tartas , dont pourtant nous n'avons jamais rencontré le nom parmi les personnages des innombrables livrets que nous avons eus sous la main. C'est, dit-il , a un gentilhomme basque , qui a été page du maréchal de Gramont ,
' Mercure françoii, t. IX, p. 31.
' Notei et écIairciMement* du 1. 1 des Mém. de Btienne, éd. Barrière.
' Loret parle d'on ballet à cheval dansé à Florence en l'honneur de la nouTelie pris* ecMe, seconde fille de Gaston (lettre du 6 aoftt 1661). Quelque temps avant (lettre du 28 rosi), il avait annoncé qu'on préparait à Fontainebleau un ballet qui davalt m danser à eheral sur une vaste pelouse, au milieu de la nuit , mais il n'en reparle plus.
* Beaocbamps, neeherehes $ur la théâtretf t. III, p. 87.
* V. le Ballet dansé à l'hôtel de Richelieu le 27 janvier 1636 {Gaaette, à la date). Édit. Barrière^ 1828, t. 1, p. 235, note.
218 flISTOIRi:
et qiie le marrrhal douna au roi pour sesballHs. Il iaisoit dt^ sauts périlleux que les danseurs de corde et les plus légers Ualadius n*auro'eut osé eufreprendre... Je Tai \u dans un l»allet du roi, au Louvre, monter sur cinq hommes, trois en lias et d«*u!i au-dessus; il étoit le sixii'me et se teonit au sommet , droit sur les épaules des deux autres. » Cétaient lii , comnie on le \oity de vérital>les exercices de cl<M.'n (qu'on me fasse raiiaclironisoie), intercalés dans la danse des I»allcl5.
En un mot , la galanterie ingénieuse des imaginations de cour, stimulée par le désir de plaire au souverain , ne cessait d*iuventer des comhinaisou.< pour renou\eler et agrandir le divertisi>ement à la mode, et cdui-ei , au moment de son afiogée, en était \cnu à alisorlier, pour ainsi dire, toute Tactivité, tous les efforts des courtisans, et à offrir en lui seul une réunion de tous les arts, concourant au même hut : Tamusement du grand roi.
Nous ne pouvions oublier dans ce recueil les liallets, qui forment à eux seuls une branche importante de la littérature dramatique au temps de Molière, un genre spécial , très-en vogue et très-en vue , qu*il a d'ailleurs souvent al>ordé lui-même. Jusqu*au moment où commence la vieillesse de Louis XIV. on lient dire que le théâtre de la cour lutta d'activité avec THôtel de Bourgogne : le supprimer' ici , c\M'it été supprimer une des faces , la moins connue et à certains égards la plus curieuse^ de notre sujet. Malheureusement Tiulérèt de ces petites pièces , dont nous ne pouvons reproduire que le livret , c'est-à-dire uue sorte de sommaire incolore et inanimé, et les vers pour les personnages, qui ne se rattachent pas directemeut à l'action, était intimement lié à la représentation même. Les costumes, la musique, les décors, les machines et surtout les danses n'étaient {las des accessoires , mais le fond des liallets. Isolés de cette mise en scène , ils perdent presque tout ce qui les soutenait, à moins qu'ils ne se sauvent par les vers ingénieux de Benserade. Les détails curieux sur les mœurs, les tableaux populaires, les révélatious intimes et pirpiantes, que semblent parfois promettre les titres et les sommaires des entrées, étaient sur la scène, dans les costumes, les décorations et les danses ; mais le poète ne s'en occupe pas , il se borne à rimer quelques vers d'explication ou d'allusion.
Pour cette jiartie de notre recueil , nous avons di\ faire fléchir un peu nos limites chronologiques , et remonter jusqu'à l'année même de la mort i\v Louis XIII et de l'avènement de Louis XIV. Le motif de celte détermination sera facile à comprendre. En nous renfermant strictement dans les bornes fixées, nous nous condamnions à ne reproduire en quelque sorte que du Benserade, ce poète ayant accaparé eu grande partie le ballet de cour à lui seul, depuis 1651 jusqu'en 1C72. Et non-seulement nous n'eussions* guère eu qu'un auteur, mais encore cet auteur ne nous eût fourni , pour ainsi dire , qu'un seul el même genre d'ouvrage, celui dont il fut le créateur el auquel il a attaché son nom. Cette extension de quelques années nous a permis de donner plus de variété et par là même plus d'exariiiude à notre tableau du ballet de cour
sous Louis XlVy et tle le coniplcter en remontaut jusqu^à son origine. C'était le cas, comme on >oit , de sacrifier la lettre à Tesprit.
La classification par auteurs, adoptée dans le reste de Touvrage, ne {>ou\ail s'appliquer ici. Eu effet, la plupart des pièces que nous reproduisons dans cette catégorie , sauf celles de Benseriide, sont anonymes. On sait, en général, les noms de ceux qui prenaient habituellement part à la com|)Ositioii de ces divertissements de cour, mais dès qu'il s'agit d'eu venir au détail et à l'application, ils sont beaucoup moins connus , surtout sous le règne dé Louis XIV. Au reste, un l)allet était une œuvre complexe et nuiltiplc qui avait plusieurs pères. Nous connaissons souvent l'inventeur, celui à qui on doit le sujet, le plan, les décorations : par exemple, les Plaisirs interrompiu sont de Finvention du duc de Guise; mais celui ci pourrait-il en éti*e désigné comme ' l'auteur, dans le sens particulier qui> nous attachons à ce mot, c'est-à-dire est-ce lui qui en a écrit le livret et les \ers, la seule prtie qui se prêtât à la l'eproduction daus ce recueil ? Cela est au moins douteux. 11 ne faut fias oublier que Benserade lui-même n'a ordinaii-ement composé que les vers pour les personnages daus les ballets rangés sous son nom, et que celui qui a trouvé etdisposé le sujet , celui cpii a imaginé et réglé les entrées, sans parler du musicien , mériterait de ])artager avec lui, et même de prendre avant lui, s'il n'était souvent inconnu, le titre d'auteur, puisque, comme nous l'avons dit, la danse et le spectacle constituaient l'essence même du ballet. Nous n'avions donc d'autre parti à adopter que de suivre l'ordre clironologiqire des représentations. Notre étude préliminaire sur le ballet de cof/r comprenait d'ailleurs naturellement daus son cadre les notices sur Benserade et ses coufrères ou ri\aux, notices qui seront complétées a l'occasion en tête de cha(pie ouvrage.
On sera peut-être étonné de ne pas trouver ici un plus grand nombre de ballets com))osés sur les comédies de Molière, ou se rapportant à elles. C'est que très-fréquemment ces ballets ne sont que des prologues ou des intermèdes en musique , adaptés à ces pièces , dont ils ne peuvent se st'uarer sans perdre toute signification, et mêlés seulement d'entrées , mais sans récits ni Tcrs pour les personnages ' . Quand ils foiment un tout i>ar eux-mêmes et qu'il est possible de les isoler, ils sont pres((ue toujours purement mythologiques et sans aucun iuiéi-êt. D'autres ont été composés par Molière, ou avec des fragments de ses comédies, ou bien encore, comme ley Divvrtissements de Versai lies y en 1GG4, ils sont généralement recueillis dans ses Œuvres. Nous n'avons pu reproduire que le Ballet des Muses, (pii servait d'encadrement à, Mélicerte et à la Pastorale comique.
On ne trouvera ici , bien entendu , que les ballets représentés. Il est facile de reconnaître à la lecture ceux qui ne sont que de simples jeux d'esprit, dc.^ pamphlets déguisés, comme les trois mazariuades de 1G49 arrangées en forme de Imllets, et (pii en portent le titre; sauf ce cas, l'existence même du livret atteste la représentation , sinon chez des princes du sang, au moios chez de
■ Particnlièremeot le Prologue et intermèdes en mutique ornés d'tntrêei de ballet pour la repré$entaH0H de VÂmphftrion, en 1681.
p;ramls seigneurs ou tic liaiils fonctionnaires. C'était là un spectacle essentiellement aristocratique, nous Tavons vu. Un bourgeois pouvait sans cloute avoir la fautaisie dVu donner chez lui ; mais alors il est peu probable qu'il en eût fait imprimer le programme et que ce programme fût arrivé jusqu'à nous.
I^armi les pièces de ce genre que nous ifproduisons , on en trouvera plusieurs qui n'ont été cataloguées ni par Beauchamps , ni par La Vallière , et qui sont restées inconnues à tous les bibliographes dramatiques. Nous en avons rencontré et lu lieaucoup d'auti-es daus nos recherches, mais que leur insignifiance ou leur grossièreté nous a empêché de réimprimer. Nous citerons seulement les suivants, choisis entre ceux qui ne sont \yùs entièrement indignes d'attention, en remontant un i>eu plus haut que l'époque à laquelle nous avons commencé :
— Ballet (les Infatigables, dansé dans la grande salle du Louvre , le dimanche 18 février 1624, signé Gomes.
— Ballet des ballets, 102G; les diverses entrées sont signées d'initiales divei*ses qui désignent sans doute les noms des auteurs.
— Vers |>our le Ballet du Roy représentant les comédiens italiens, par Bordier, vers 1G36. Les types de la comédie italienne. Colas, Pantalon, Stephanel, Lelio, Florinde, Harlequin, Léandre, maître Philippes, le Dotour (le docteur), Lydia, Fiquet, le Capilan, paraissent successivement dans chaque entrée.
— Ballet des réjouissances,,, faites à Paris à la naissance de Mgr le Dauphin; Paris, Ant. Coulon, 1G39.
— Des Postures, sans date , ordurier, incorrect et plat.
— Des Rencontres inopinées , sans date, court et insignifiant.
— Des Plaisirs de la jeunesse , s. 1. n. d., vei-s 1G40.
— Du Bureau d'adresse , dansé devant Mgr. le Prince par Mgr. le duc d*Anghien, le 30 décembre 1G40; à Dijon, chez Guy Anne Guyot, in-12. Il ne faut pas le confondre avec le Ballet du bureau de rencontre , dansé au Louvre, en 1631. — On y voit figurer parmi les danseurs Bossuet aîné et Bossuet puîné.
— Le Mardi gras , mascarade, 1642, in-4®.
— Le grand ballet du Soleil, dansé devant le roi et la reine.,, par les ejccellens bergers et bergères du royaume de France; Paris, J. Brunet, 1660, iu-4°. Traduit de res{)agnol.
— lAfs Grippés à la mode, sans date.
— Mascarade ou bouffonnerie du point du jour, s. 1. n. d.
— Boutade des incurables du corps et de V esprit, s. 1. n. d.
— Mascarade des cinq villageois et des cinq amans de la cour, et Mascarade des noces de V épousée de Massy, courtes et peu importantes , conservées toutes deux en copie manuscrite dans le tome XXI bis de la collection Philidor aîné , à la Bibliothèque du Conservatoire.
— Ballet des Proverbes , dansé par S. A. le prince de Vaudemont, le 8 février 1665; Nancy, iii-4® : assez curieux malgré la médiocrité des vers, et tout à fait différent de celui de Benserade qui est connu sons le même titre.
— Des Muets du Grand Seigneur^ dans« chfz M""* Duplessis Guénégiiiul '.
— De la Palxyààwsii par le prince d'Orange à la Haye, eu février 10G8. Los \ers en sont assez bons. ^
— De l'Amour, dansi*. le 25 février 1C60 chez M. Tlntendaut de Bourgogne. On y voit figiii-er un Bouhier, i>rut-ètre IVieul du fameux pit^sident.
Nous nous bornons à ces quehiues indications somiuaiivs , (|ui [lourronl servir, non à remplir, mais à diminuer les lacunes des bibliographies spéciales,
* Recueil des pièces nouvelles et gnlantes^ 2* partie ; Cologne, P. Marteau, l(i67, p. 79 : ce n'est qu'an fragment.
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