LES ROMANS
RÉCIT D'JPOLLON.
Beautez, beau chefd*œuvre des cieux,
Dont les charmes sont tels
Qu'ils peuvent des mortels ,
De mesme que les dieux ,
Obtenir des autels ,
Contemplez ces romans ,
Ou plutost ces amans ,
Dont, sur ma lyre ,
Je viens vous dire
Les tourmens.
Jamais que pour vostre plaisir
Ces miracles d'amour
N'avoient receu le jour,
Kt ce mesme désir
A causé leur retour.
Aimez donc ces romans,
Ou plutost ces amans , etc.
AUX DAMES
Vrais et vivants portraits de la divinité, Illustres ennemis de nostre liberté , Beautez , sur la terre adorées , Ouvrez ces yeux brillans qui nous font soupirer;
Mais,aGn d*admirer, Quittez pour un moment le soin d'estre admirées.
2âo LE LIBRAIRE DU PONT-NELF
Ces merveilleux romans , qui ne peuvent lasser, Et dont jamais le temps ne srauroit effacer
Ny le mérite ny la gloire^ Viennent rendre un hommage à vos charmes vainqueurs.
Et prendre dans vos cœurs La place qu'ils a voient dedans vostre mémoire.
Ne leur refusez pas un lieu si glorieux :
Ils n'ont receu le jour que pour plaire à vos yeux,
Et ne viennent que pour vous dire Qu'ils tiennent leur destin moins aimable et moins beau
D'estrc exempts du tombeau Que de se voir soumis aux lois de vostre empire.
Pour le LIBRAIRE.
ENTRIÎE I.
Sujet à la pluye, à la greslc.
Selon le caprice des vents , J'expose aux yeux de tous venans Le beau métier dont je me mesle ; Je vends des livres tous les jours D'histoires , de fables , d'amours , Sur le Pont-Neuf où je m'arreste ', Et , contraire aux autres humains ,
I On connaît le vers de Boileau (Satire IX), qui menace les mauvais écrivains de voir leurs ouvrages
Parer deml-rongts, les rebords dii Ponl-Xcuf,
et là Occuper le loisir des laquais et des page».
Une foule de témoignages contemporains nous montrent installés sar le Pont- Neuf, au dix-septiëme siècle, ces bouquinistes en plein vent, rejeiés aujoard'hui sur les parapets des quais. Ils y faisaient un commerce assez important pour avoir excité ti diverses reprises la jalousie des libraires en boutique, qui parvinrent, en 1649, à obtenir contre eux un arrêt dVxpulsion, exécuté seulement quelque temps après. La politique, la morale et lu rdi^ion se réunirent plus d'une fois pour sévir contre ces étalagistes , (|ui élaieut soiipronnésde vendre sous main des livres dangereux ou licencieux. Sous la Fronde, c'est par eux surtout que se propageaient les milliers de libelles contre Mazarin; plus tard, après la révocation de i*édil de Nante8,on les persécuta parce qu'ils vendaient des ouvrages protestants, et La Keynie écrivait à un commissaire de jeterdans la Seine tous les livres qu'il trouverait sur le Pont-Neuf. Il y eut encore de nombreuses ordonnances au dix- liuilième siècle (8 octobre I7I2; 28 octobre I72I ; sentence de police du 15 nov. J737) pour défendre les étalages et I)outiques portatives de livres. Il semble, d'après ce ballet, que, du moins en I6ii, c'était surtout de romans qu'on faisait commerce en cet endroit.
ou LES ROMANS. 251
J'ay de la science en mes maius ISIais je n'eu ay poiutdans ma teste
Pour deux l>£l)A^s.
Nous avons sous nostre calotte,
Ou plutost sous nostre l)onnet ,
Un esprit plus riche et plus net
Que ne Peut jamais Aristote.
Sénèque, Socrate et Platon,
Assez habiles, ce dit-on, ?^"étoient que des chardons et nous sommes des roses ;
Bref, sans trahir la vérité, Nous pouvons nous vanter de scavoir toutes choses.
Si ce n'est la civilité ».
Pour AMADIS, OBIANE €t DARIOLETTE '.
ENTRÉE IIL
Je suis ce héros merveilleux Dont la main brisa tant de testes ,
* Le pédant, si souvent oxploilé dans noire vieilli* comédie et dans toute la iiltéralare familière du dix-septicme siècle, surtout avant lUG!), (>st représenté partout comme un être sale, découlant, sans usage et sans poUtvase. V. te tijdias de Théophile, dans ses Frugments d'Hisftoirf cornu/ ; le llarbun de Balzac, le Pédant joui de Cyrano, etc.
''' Il s*agil ici d'Amadis de Gaule, la tige de tous les autres Amadis. Dans le célèbre roman de chevalerie qui porte et* titre, et dont lu composiUon remonte aa quatorzième siècle, quoique la plus ancienne riMlaction (fu'on en ail soit celle du poC'te espagnol Garcia Ordufiez de Montalvo, pu hliêe seulement en ir>in, Oriane ttt la lille de Lisvarl et de Brisène. bile est aimée d'Aniadis, qui se fait son chevalier, et, pour mériter sa main, accomplit le.s plus {grands exploits. Dans le même roman, Dariolette, suivante d'iitisenne , fille du roi Carinler, est la conlJdentcet VenlrtmeHeuse de ses amours. Au^si son nom était- il passé en proverhe : on disait vne dariolette^ pour une entremetteuse (Scarron, / /r</. tniv 1* IV; Régnier a même employé le mot dariolet, SaUr. V). V Amadis avait gardé une grande renommée, el on le considérait omme le type du roman chevaleresque : on voit par les Mémoires de Mme de Motteville, les Lettres de M"'« de Sévigoé, etc., qu*on le lisait encore beaucoup. Il n*est pas besoin de dire (|u'on avait traduit plusieurs fois V Amadis de Gaule dans notre langue , depuis ISiculas d'Uerberay, sieur des Ëssarts, qui commença à le faire en i&lu. ',