‹ Les contemporains de Molière:Chapitre 50 sur 325 · CHAMPMESLÉ · texte numérisé non relu

CHAMPMESLÉ

(— no-i.)

NOTICE

SUR CH. CHEVILLET, SIEUR DE CHAMPxMESLÉ, ET LES GRISETTES,

Charles Chevillet , sieur de Champmesié , est lieaucoup moins connu que sa femme, la plus illustre comédienne de notre vieux théâtre : il fut pourtant un acteur remarquable, et j\ n'est même pas indigne d'attention comme auteur. C'était le fils d'un marchand de nibans établi sur le Pont-au-Change , et Ton dit même qu'il vendit des rubans en personne, avant de monter sur le théâtre : cette origine explique les tableaux de mœurs populaires, les traits d'observation sur la vie des petits bourgeois et commerc^ants de Paris, qu*il nous a laissés dans ses comédies.

11 débuta à Rouen; ce fut là qu'il fît connaissance avec M^^** Oesmares et qu'il l'épousa. En 1669, le talent des deux époux s'était fait suffisamment connaître pour qu'ils échangeassent le théâtre de Rouen contre le théâtre du Marais, à Paris. Champmesié passa à l'hôtel de Bourgogne Tannée suivante, à la renti'ée de Pâques, et y resta neuf ans; il le quitta en 1679, avec sa femme, pour le théâtre de la rue Mazarine , où il resta jusqu'à sa mort, et le registre de La Grange nous apprend que, outre leur part, les deux époux y touchaient chacun mille livres {tar an.

Champmesié, comme avant lui Gros-Guillaume et Zacharie Jacob Montfleury, comme son contemporain Rosélis, était fort gros, et satisfaisait à merveille aux conditions indiquées par Molière dans V Impromptu de Vtr^ sailles pour « remplir un trône de la belle manière » . Aussi jouait-il les rois dans la tragédie, où d'ailleurs la beauté de ses traits et la noblesse de sa mine lui valurent quelque succès. Mais il était surtout prisé comme acteur comique. 11 avait de l'esprit et du goût, et plusieurs contemporains célèbres ne dédaignaient pas de le consulter sur leurs ou\Tages * . L*agrément de sa conversation, son double talent d'acteur et d'auteur, la position qu'il occupait au théâtre , et plus encore sans doute celle de sa femme, que tout le monde admirait et que tout le monde courtisait, enfin la facilité de son commerce et son amour pour la bonne chère et h»s parties de plaisir, tout contribua à le répandre beaucoup dans la société de son temps, surtout dans

' Palaprat, préface du Grtmdeur,

ÔO NOTICE

celle des éciivains. (îVst <le lu (<l)aiii|)iiicslé qu'il s'agit ilaiib répigramnie de Boileau, le plus lilmr <le ses ouvrages :

De lis amants contins et non jaloux

Qui tour à tour serToiriit Madume ( laude,

Le moini Tulnffc rtuit Jeuu son époux, etc.

11 est certain (\\\v (lliampuieslé eut de nombreux ri\au\; je ne sais s*tl accepta sa destinée au^c autant de philosopUie que le fait entendre Tépîgramnic de Boilc.ui, mais (ui ne s'apereoit pas du moins qu'il ait regïaibé cimtre elle, et il semble même avoir été l'ami de beaucoup d'amis de m fenmie, en partirulier de lîarine et de 1^ Fontaine. Boileau fut au^ui liéa\ec lui, et on voit par une aneedole lie (irimarest qu'il était en rapport avec Molière.

Par ses talents et ceux de l'illustre actrice (pii portait son nom, Champmeslé avait acquis nue aisanee (pii lui permettait de satisfaire s«*> goûts d*épicurien : » Le comédien, ccmclié dans son carros.S4>, écrit La Bruvère vu Mm chapitre des Ju^cntentA, jette de la houe ati visage de Ctunieille, qui est à pied, » et ce comédien, ajoute la clef, c'est (Ihanq)mesléou Baron. Urgnard, dans son Ëpitre IV, parle aussi de lui en des termes qui sont inspirés par le même sentiment ; il dit à son ami du Vaulx, en le félicitant de la maladie qui le retient au lit :

Tu n'es poiut obligé, tout dégouttant de l>one, l>r serrer le* maisons de peur qu'on ne te roue. Et, demeuraut luugit-mps contre le mur c«»llé, De voir encor passer le train de Cbampmenlé.

On \oit, par ces divers témoignages, que l'auteur dv^d risettes afQcliait un luxe qui faisait eu quelque sorte scaïuiale dans Paris.

11 mourut subitement, le Tl août 1701, dans des circonstances qui ont été souvent rdctmtées. Il venait de commander deux messe> de Itt'tjuirm, Vunc pour sa mère, l'autre pour sa fenmie, qui était morte depuis trois ans, et il se tenait assis sur un banc à la porte du cal)aret de l\-/iiiance, (piaud, au milieu d'une conversation avec ses camarades, il tomba le \isage à terre» pour ne plus se relever.

Cliampmcslé eut riiouneur insigne d'avoir La Fontaine pour collaborateur dans plusieurs de ses pièces de théâtre. Un travail curieux serait de suivre à la piste et de relever dans ces piécw ce qui a[)partient à La Fontaine, en le séparant de ce (pii est à Champme>lé. Ce traxail, long et diflicile à mener à bien dans ses moindres nuances, serait très-propre à exercer la sagacité critique d'un commentateur; mais on nous permettra de ne le point tenter, il faudrait d'abord, eu effet, saNoir d'une manière pertinente s'il a bien réellement eu part aux pic<'es de La Fontaine où Ton veut voir sa collaboration, et si La Fontaine a eu part aux siennes. On sait que certains auteurs, ayant des motifs pour ne pas signer leurs pièces, les mettaient habituellement sous le nom d'un comédien. Néanmoins, il ne (uiraît pas douteux, d'une manière générale, que tous deux se soient quelquefois associés ensemble, sans qu'il soit possible de déterminer au juste la part qui revint à chacun d'eux.

SUR CHAMPMKSLÉ. 6t

Comme je i'ai dit, (^harapmeslé semble avoir voulu spécialemeut peindre les mœurs de la bourgeoisie parisienne, les usages et les ridicules des petits marchands {Le Parisien, Les Grisetles, La Ruf Sainl-Denis). I^ fidélité de cette peinture est le principal mérite de ces comédies, où Ton trouve aussi de la verve, de la gaieté, une intrigue quelquefois assez ingénieuse, des situations plaisantes. Malheureusement, il n'est pas très>délicat sur le choix de ses moyens comiques; tout lui est bon pour faire rire, et son style offre de nombreuses négligences.

On a de lui :

— Les GrisetteSy comédie, trois actes, vei-s, représentée à Thôtel de Bourgogne, eu mai 1671 (Paris, P. Le Monuier, 1C71, in-12, privilège du 3 novembre, achevée d'imprimer le 20 ) , — remise ensuite en un acte, sous le même titre, avec addition des mots : ou Crispin chevalier , jouée sous celte nouvelle forme la même année, et imprimée en 1673. Le personnage deCris- |)in ne se trouvait (las dans la pièce primitive.

— V Heure du Berger, pastorale, cinq actes, vers, jouée à Thàtel de Bourgogne, le 30 mars 1672 (Paris, P. Promé, 1673, in-12).

— Le Parisien, comédie, cinq actes, vers, jouée sur le théâtre de la rue Guénégaud, le 7 février 1082 (Jean Kibou, 1083, in-12). Cette pièce, qui eut douze représentations, est indiquée dans le Registre de La Grange comme de

. Champmeslé et de La Chapelle, indication qui ne peut être contestée, et qui prouve que le dernier y a certainement eu j>art , si même il ne Ta faite en entier. I/ouvrage ne tient pas les promesses du titre, et Tauteur reconnaît lui-même, dans sa préface, que son héros «^ |K)uvoit estre de tout pais », en un mot que l'intrigue et les peintures ne se rapjmrtent guère plus à Paris qu'à une autre ville. Il y a, d'ailleurs, (h's scènes et des types amusants dans cette comédie , dont plusieurs situations rappellent de près le Pédant joué de Cyrano, et les Fourberies de Scapin.

— La Aue Saint'Denis, comédie, un acte, prose, jouée au théâtre Guéuégaud, le 17 juin 1082; — sept représentations* (J. Ribou, 1682, in-12)* Nous la reproduirons dans le volume consacré au théâtre de la troupe de Molière et de la rue Guéuégaud.

— Les Fragmens de Molière, comédie, deux actes, prose, jouée sur le théâtre Guénégaud, le 6 mai 1084 (Paris, Ribou, 1084, iu-12). Quoiqu'elle |>orte le nom de Molière dans son litre, je ne là reproduis point : cette pièce, en effet, ne roule nullement sur Molière, et n'est, conune du reste l'indique

. le titre même, qu'une mosaïque de fragments empruntés à plusieurs de ses comédies, surtout au Festin de Pierre, et rt»unis dans un cadre sans intérêt, dans une action sans originalité, pour le seul plaisir d'im petit tour de force assez puéril. Les Fragmens de Molière ont été publiés aussi sous le nom de Brécourt, sans doute par suite d'une confusion avec l' Ombre de Molière.

— Im ï'euve, comédie, unacte, prose, jouée le 30 juillet 1699, et non imprimée. M. de Soleinnc eu avait un exemplaire (n» 1440 de son catalogue).

On ajoute quelquefoisà cette liste D.lie, [Mistoraleen ciuq actes, vers, jouée sur le théâtre du Palais-Royal, le 25 octobre 1007 ;elle a même été comprise |iarmi les umvres de Cliampmeslé , notamment dans le recueil factice publié

* Registre de La Graoge.

«2 NOTICE

par Thomas Giiilain , en 1C92, et cettt; attribution a été adoptée par plusieurs bibliographes dramatiques. LVditioii originale ue porte pas de nom d'auteur, ni. même de signature au bas de la dédicace. Néanmoins, il parait certain qu^el le est de Visé, dans le théâtre ducptel on la trouve habituellement. Robinet ledit en termes exprès dans su lettre du 12 novembre 1067; et, bien que Visé soit un peu susi>eet i)our tout ce qui tient aux questions de paternité littéraire, nous devons adopter cette attribution , comme Font tait Beauchamps, La Vallière et les frères Parfaiet. 11 y a, du reste, une particularité à laquelle n*ont \vis fait attention ceux qui donnent la pièce à Champmeslé, et qui semble trancher le débat contre lui : c'est que Délie a été représentée, non-seulement sur la scène du Palais royal, mais à la cour, deux ans avant son arrivée à Paris, et plus de trois ans et demi avant sa première comédie authentique.

Les anciennes éditions de son théâtre comprenaient La Coupe enchantée et Je vous prenr/s sans vert, qui sont de La Fontaine. Tout ce qu'on |>eut dire, c*est qu'il y a eu peut-èti-e quelque i>art, ainsi qu*au P'eau perdu, au Florentin et au Ragotin, du même.

A ces pièces, indiquées partout, il faut enjoindre un certain nombre, que nous ne trouvons indiqui^es que dans le registre de La Grange :

l** La Bassette, jouét>, à partir du vendredi 31 mai 1680, huit fois de suite, en alternant avec d'autres pièces, non imprimée. Une comédie du même titre et de la même date est attribuée à Hauteroche |)ar l)eaucoup de bijiliographies dramatiques et par Lemazuricr : c'est prol)ablement celle-là. Hauteroche, étant comédien lui-même, n'eût eu aucune raison de faire jouer une de ses pièces sous le nom d'un de ses camarades, et le registre de La Grange ne peut être suspect d'erreur.

2° Les Carrosses d" Orléans, vendredi 9 août 1680. Cette pièce est attribuée partout à La Chapelle, et prol)ablement avec raison. C'était son début, et Champmeslé ne fut sans doute que son prête-nom , comme il l'avait été • de plusieurs autres en pareil cas. La réunion des noms de (Champmeslé et de La Chapelle sur le registre, dix-huit mois plus tanl, à propos du Parisien^ prouve qu'ils étaient en rapport l'un a%ec l'autre : après les timidités du - début , et rassuré par le succès, La Chapelle ne craignait plus de se montrer. 3" Les Joueurs, 6 février 1683, neuf représentations — comédie en cinq actes, indiquée comme anonyme par Beauchamps, de Mouhy, etc., — non imprimée.

4° Le Divotce, 6 septembre 1683, citée par La Vallière comme anonyme. Les œuvres de Champmeslé ont été publiées à Paris, chez Thomas Guilain, 1002, in-12 (recueil factice d'éditions originales, où manquent l'Heure du berger et la première version des Grisettes, en trois actes), puis chez Pierre- Jacques Ribou, 1735, 2 v. in-12, et en 1742, id.

Nous donnons ici les Grisettes, ou Crispin chevalier. Le catalogue Soleinne dit, à propos de cette pièce, que la part de Champmeslé se borne peut-être à l'avoir réduite en un acte. Nous ignorons sur quel fondement repose une assertion qui nous semble hasaixlée : la main de La Fontaine ne nous apparaît pas assez clairement dans le style de cette comédie pour que

SUR CHAMPMESLÊ. C3

nous osions nous y associer, et nous croyons que, en Tabseuce de toute preuve positive , il faut eu laisser Thouneur à Chanipmeslé lui-même. La réduction en un acte eut pour but de donner plus de vivacité à Faction , qu'on avait trouvée un peu froide et languissante. Dans ces proportions, en effet, les Grisettes forment ime assez jolie petite pièce d*intrigue , bien supérieure à la première, d*uue conception peu originale , il est \Tai, et gâtée par quelques vers grossiers, mais de situations plaisantes et lestement menée. On peut la regarder comme le chef-d'œuvre de l'auteur, et le germe d'où Dancourt a tiré sou Chevalier à la mode. Mais Champmeslé s'est évidemment inspiré lui-même des Précieuses ridicules : son Isabelle est une précieuse pleine de prétentions comme Madelon et Cathos, et elle se laisse prendre aux fleurettes du valet Crispin déguisé en chevalier, comme cellesci aux grands airs de Jodelet et de Mascarille, transformés en marquis.

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