ACTE II, SCÈNE I
Peregrine.
Ne le soyez pas. Je puis vous raconter un prodige plus extrordinaire encore.
Sir PoLiTicK.
Qu'est-ce que tout ça nous annonce?
Peregrine.
Le même jour (laissez-moi réfléchir) où je quittais Londres, on a vu une baleine dans la rivière, à la hauteur de Wolwick et qui attendait, on ne sait pas exactement depuis combien de mois, la destructionde la flotte de Stode '. Sir Politick.
Est-ce possible? Elle devait être envoyée par l'Espagne ou les archiducs ! Sur ma vie et mon crédit, la baleine de Spinola ! Ne renonceront-ils pas à leurs projets? Digne monsieur, connaissez-vous d'autres nouvelles? Peregrine.
Stone le fou est mort, et cela fait un vide dans les tavernes.
Sir Politick.
Stone est mort?...
Peregrine.
Mort, monsieur. Je suppose que vous ne le croyiez pas immortel?... {A part). Ce chevalier, s'il avait plus de réputation, serait une précieuse recrue pour le théâtre anglais! Celui qui décrirait un pareil homme, serait soupçonné de mensonge ou au moins de malice.
Sir Politick.
Stone est mortl...
Peregrine.
Mort. Comme voua paraissez avoir du chagrin! Ce n'était pas un de vos parents ?
Sir Politick.
Je ne le suppose pas. C'était un fou inconnu.
Et pourtant il semble que vous l'ayez connu.
Sir Politick.
Oui, monsieur, je le connaissais comme la plus mauvaise tête de l'Etat.
Peregrine.
Vraiment?
Sir Politick.
Oui, tant qu'il a vécu. Chaque semaine, à ma connaissance, il entretenait des correspondances avec les Pays- Bas et tous les côtés du monde, dans des choux ; cor-
1. L'histoire de la lionne et de la baleine est confirmée par Stow, un auteur de l'époque.
respondances qu'il distribuait aux ambassadeurs dans des oranges, des melons, des abricots, des citrons, des cédrats et autres fruits. Quelquefois dans des huîtres de Golchester et des coquillages de Selsey.
Peregrine.
Vous m'étonnez !
Si!; Poi.iriCK.
Du moins à ma connaissance. Je l'ai observé à notre table d'hôte ordinaire. Par l'intermédiaire d'un voyeigeur, homme d'Etat déguisé, il prenait un renseignement renfermé dans un morceau de viande et, avant la fin du repas, transmettait la réponse dans un cure-dent. Peregrine.
Etrange! Comment faisait-il?
Sir Politick.
Il coupait la viande en morceaux figurant des lettres qu'il laissait dans son assiette afin qu'on pût les déchifirer.
Peregrine.
On prétendait qu'il ne savait pas lire!
Un bruit adroitement répandu par ceux qui l'employaient. Il lisait, parlait plusieurs langues, en un mot, possédait une excellente caboche.
Peregrine.
On m'a dit encore, monsieur, que certains singes servaient d'espions et formaient une nation très rusée, située près de la Chine.
Sir Politick.
Oui, les Mamaluciii. Ils ont trempé dans un ou deux complots français mais ils sont extrêmement portés vers la femme qui les trahit à chaque instant. Je recevais encore de leurs nouvelles vendredi dernier, par un de leur bande. Ils s'en sont allés, après avoir comme d'habitude rédigé leurs rapports, jusqu'à ce qu'on les emploie à nouveau. Peregrine, à part.
Ma foi, sir Politick ne laisse rien échapper. {Haut). Vous semblez tout connaître?
Sir Politick.
Non, mais je possède des notions générales; j'aime à observer, à prendre des notes. Quoique je vive au dehors, loin de la foule active, je remarque le courant, le passage des choses et j'en profite personnellement. Je connais les flux et reflux de l'Etat.
Peregrine.
Veuillez croire, monsieur, que je bénis l'heureuse fortune qui m'a fait si heureusement vous rencontrer, vou>