‹ Les Contemporains de ShakespeareChapitre 18 sur 250 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

VOLPONE.

Je n'ai pas, comme dit le proverbe lombard, froid aux pieds; loin de moi l'intention de vendre ma marchandise meilleur marché que de coutume, ne comptez pas làdessus. N'allez pas croire non plus que les calomnieux rapports de cet impudent détracteur, la honte de notre profession (je veux parler d'Alessandro Battone), lequel a osé affirmer en public que j'aurais été condamné aux galères pour avoir empoisonné le cardinal Bembo, m'aient découragé? Non, mes dignes gentilshommes! A parler franc, je ne puis voir la cohue de ces vils charlatans qui déploient leurs manteaux sur le sol, annoncent des prodiges d'activité et viennent en boitant vous conter les histoires démodées de Boccace ! Tel le sieur Tabarin, le fabuliste, sans compter ceux qui décrivent leurs voyages, leur triste captivité sur des galères turques, quand, tout le monde le sait, ils naviguaient sur des galères chrétiennes où ils mangeaient modérément du pain, buvaient de l'eau, pénitence imposée par leurs confesseurs pour les punir de quelque honteux larcin!

Sir PoLiTiCK.

Regardez avec quel mépris il en parle I

VOLPONE.

Ces coquins, vilains, malsains et vains, avec un pauvre centime d'antimoine brut, poliment entortillé dans plusieurs scartoccios, sont parfaitement capables de tuer une vingtaine de personnes par semaine et d'en rire. Ces esprits maigres, affamés, qui ont à moitié enrayé leurs organes spirituels avec des obstructions terrestres ne manqueront pas d'amateurs parmi vos artisans ratatinés et mangeurs de salade qui se réjouissent d'obtenir une médecine pour deux sous. Elle ne les purge que dans l'autre monde, cela n'a pas pour eux d'importance.

Sir PoLiTiCK.

Excellent! Avez-vous jamais entendu mieux parler ?

VoLPONE.

Laissez-les aller. Sachez, gentilshommes, honorables gentilshommes, que, pour un temps, notre tréteau, ainsi éloigné des clameurs de la canaille, déviendra une scène de plaisirs et de délices, car je n'ai rien à vendre, rien ou peu de chose.

Sir Politick.

Je vous avais prévenu de la conclusion?

En effet, monsieur.

Je proteste, moi et mes six serviteurs, contre l'opinion

qui nous supposerait incapables de confectionner autant de cette précieuse liqueur qu'il en est emporté de chez moi par les gentilshommes de votre ville, les étrangers de la Terra-Firma, les dignes commerçants, les sénateurs, qui depuis mon arrivée m'accaparent contre de splendides libéralités. Et ils ont raison! A quoi peutril servir à l'homme riche d'avoir des magasins remplis de vin de muscat, ou d'autres vins sans mélange, si les médecins leur prescrivent, sous peine de mort, de ne boire que de l'eau dans laquelle on a mis des grains d'anis? 0 santé! santé! La bénédiction du riche! la richesse du pauvre! qui peut te payer trop cher, puisque sans toi il n'est pas de joie en ce monde ? Ne soyez pas économes de votre argent, messieurs, au point d'abréger la course naturelle de la vie I

Peregrine.

Maintenant vous la voyez, la conclusion? Sir Politick.

N'est-elle pas excellente?

VoLPONE.

Quand un flux humide, un catarrhe, par la mutabilité de l'air, tombe sur votre tète, sur un bras, une épaule ou autre part, prenez un ducat, un sequin d'or, placez-le sur l'endroit endolori et rendez vous compte de l'effet. Rien, rien! Seul cet onguent béni, ce rare produit, a le pouvoir de disperser les humeurs maligne», résultat ou du chaud, ou du froid, ou de l'humidité, ou du vent ! Peregrine.

j'aurais voulu qu'il parlât aussi du sec,

Observez, je vous prie.

VoLPONE.

Pour fortifier l'estomac le plus malade, serait-il de ceux qui, par faiblesse, vomissent du sang, appliquez seulement une serviette chaude à l'endroit, après une onction et une friction. Pour les vertiges du cerveau, contentezvous d'une goutte dans les narines ou derrière les oreilles. Le remède est encore reconnu souverain pour le mal caduc, les crampes, les convulsions, la paralysie, l'épilepsie, les palpitations, le raccourcissement des nerfs, les vapeurs, les obstructions du foie, la pierre, la strangurie, la hernie venteuse, iliaca passio ; il arrête immédiatement une dyssenterie; il soulage la torsion des petits boyaux, guérit l'hypocondrie, pourvu qu'on le prenne et s'en serve d'après ma recette imprimée. {Montrant sa recette et sa fiole). Voilà le médecin et voilà la médefine. Ceci conseille, cela guérit; ceci dirige, cela produit l'effet.

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