‹ Les Contemporains de ShakespeareChapitre 19 sur 250 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

En somme, les deux ensemble peuvent être appelés un résumé théorique et pratique de l'art d'Esculape. Cela vous coûtera huit couronnes. Fritada, chante à ces messieurs un couplet improvisé en leur honneur.

SlR POLITICK.

Qu'en pensez-vous, monsieur?

Peregrine.

Vous me voyez stupéfait.

Sm POLITICK.

N'est-ce pas là un langage comme on en entend rarement?

Peregrine.

A part l'alchimie, je ne connais rien de pareil. Il y a aussi les livres de Broughton ••.

Nano, chantant.

Si le vieil Hippocrate et Galien,

Qui dans leurs livres se sont tant occupés de médecine, Avaient connu ce secret, jamais (Et c'est ce dont ils seront toujours coupables' Ils n'auraient été les meurtriers de tant de papier, Ou ils n'auraient usé tant d'innocents flambeaux. Jamais les drogues indiennes n'eussent été renommées; Jamafe on n'eût parlé du tabac ou du sassafras, Ou du bois de gaiac, Ou de l'élixir du grand Raymond Lulle, Ou de celui du Danois Gonswarl, Ou de Paracelse avec sa longue épée'.

Peregrine.

Huit couronnes, c'est beaucoup !

Volpo.ne.

Je n'ajouterai rien! Messieurs, si j'avais le temps de vous dire tous les miraculeux effets de mon huile, surnommée Oglio del Scoto, j« vous lirais le catalogue complet de tous ceux qu'elle a soulagés des maux précédemment cités, sans compter bien d'autres maladies; les patentes et privilèges de tous les princes et de toutes les républiques de la chrétienté ; les attestations de tous ceux qui ont comparu de ma part devant les membres du bureau de santé, le très érudit Collège des médecins, où je fus autorisé, après examen des admirables vertus de mes médicaments, de mon excellence en ce qui concerne mes rares et inconnus secrets, non seulement à les répandre dans cette fameuse cité, mais dans tous les territoires qui ont la joie de relever des pieux et magnifiques

i. Savant de l'époque.

2. Le bruit courait que le diable logeait dan» la poignée de l'épée de Paracelse.

États de l'Italie. J'entends dans l'assistance quelqu'un me dire que certains se vantent de posséder des recettes aussi bonnes et aussi expérimentées que les miennes. En effet, j'en sais beaucoup qui ont essayé, comme des singes, d'imiter mon huile qui est réellement et essentiellement de moi. Ils se sont ruinés en fourneaux, en alambics, en feux continuels, en préparations d'ingrédients (il entre dans mon huile six cents simples, sans compter la graisse humaine, pour la conglutination, graisse que nous achetons à des anatomistesj, mais quand il a fallu procéder à la décoction suprême, souffle, souffle, puff, puff, tout s'en allait en fumée! Oh! oh! oh! Les pauvres sorciers! J'ai pitié de leur indiscrétion et de leur folie, plus encore que de la perte de leur temps et de leur argent, car le temps et l'argent peuvent se rattraper en travaillant, tandis que la folie est incurable ! Quant à moi, depuis ma plus tendre jeunesse je me suis efforcé de découvrir les plus rares secrets pour les échanger ou pour les vendre. Je n'ai épargné ni argent, ni travail, quand il s'agissait d'apprendre quelque chose en valant la peine. Gentilshommes, grâce à la vertu de l'art de la chimie, des honorables chapeaux qui couvrent vos têtes, je pourrais extraire les cfuatre éléments, c'est-à-dire, le feu, l'air, l'eau et la terre, et vous les retourner sans une brûlure ou une tache. Car tandis que les autres vont jouer au ballon, moi je demeure penché sur mes livres. J'ai passé maintenant par tous les chemins rocailleux de l'étude et j'entre dans la plaine fleurie de l'honneur et de la réputation. Sir Politick.

Voilà quel était son but.

VOLPON'E.

Quant à notre prix.,.

Peregrine.

Son autre but aussi.

VOLPOXE.

Vous savez tous, honorables gentilshommes, que jamais je n'ai estimé cette ampoule, ou cette fiole, moins de huit couronnes ? Eh bien, par le temps qui court, je me contenterai de la donner pour six. Six couronnes! Honnêtement je sais que vous ne pouvez pas m'en offrir moins. Prenez-la ou laissez-la, je n'en demeurerai pas moins à votre service. Ce que je vous demande ce n'est pas la valeur de la chose, car il me faudrait alors vous réclamer mille couronnes, ce que m'en ont donné les cardinaux Montalto, Farneso, le grand duc de Toscane, mon parrain, et divers autres princes. Mais je méprise l'argent. Dans l'unique but de prouver l'affection que je porte,

Page 1