SCÈNE III
Une chambre dans la maison de Gorvino.
Entre CORVINO tenant a la main une épée dont il menace CELIA
CoRVINO.
Tuer mon honneur avec le bouffon de la ville! un saltimbanque, un jongleur, un arracheur de dents, un faiseur de boniments! Et à une fenêtre publique! Et tandis qu'avec des gestes ridicules, des contorsions de visage, il vous chatouillait les oreilles en lisant la nomenclature de ses drogues, une foule de vieux célibataires, débauchés notoires, clignaient de l'œil comme des satyres! Et vous adressiez des sourires gracieux, jouiez de l'éventail, prodiguiez vos faveurs, pour entretenir les spectateurs écTiauffés! Etait-ce votre saltimbanque qui les appelait, ces spectateurs? qui les sifflait? Etiez-vous éprise de ses bagues de cuivre, de son bijou safrané où s'enchâssait une pierre de crapaud? de son vêtement brodé, de sa coiffe à l'aiguille découpée dans un linceul? Vous l'aurez; il viendra ici et vous servira de mère entremetteuse I Peutêtre aimeriez-vous mieux faire la parade avec lui? Voulezvous parader? Si cela vous plaît, vous le pouvez. De la sorte, on verra vos jambes! Achetez une cithare, dame Vanité, et associez-vous avec ce digne homme ! Je crierai partout que je suis cocu et je garderai votre dot! Je suis donc un Hollandais, moi? Car si vous aviez pu penser que je fusse Italien, vous vous seriez damnée avant d'a!gir ainsi! Catin ! Vous eussiez tremblé, j'imagine, à l'idée, conséquence de ma justice, que je pouvais tuer votre père, votre mère, votre frère, toute votre race! Celia.
Calmez-vous!
CoRVINO.
N'as-tu pas réfléchi que dans l'emportement de la rage, sous l'aiguillon de mon déshonneur, je serais capable de te percer avec cet acier d'autant de trous qu'il y avait d'yeux de boucs braqués sur toi?
Celia.
Holà, monsieur, apaisez-vous! Jamais je n'aurais supposé que ma présence à cette fenêtre vous causerait aujourd'hui plus d'impatience que de coutume!
CORVIXO.
Alors vous TOUS imaginez qu'entretenir une conversation avec un coquin notoire, devant une multitude, me laisserait calme? Vous vous êtes joliment conduite avec votre mouchoir qu'il a couvert de baisers quand vous le lui avez lancé et que, sans aucun doute, il vous a retourné avec une lettre dans laquelle il vous assigne quelque rendez-vous? il vous retrouvera, je suppose, chez votre mère, votre sœur, ou votre tante? Celia.
Oh! monsieur, quand ma mère, ma sœur ou ma tante, m'ont-elles servi d'excuses? Je ne sors jamais que pour me rendre à l'église, et rarement encore!
CORVINO.
Vous n'irez plus ! Ta contrainte pouvait passer pour de la liberté, à côté de la surveillance que je vais exercer. Donc, écoute-moi bien. D'abord, je vais faire fermer cette fenêtre qui sert d'entremetteuse. Ensuite, à trois ou quatre mètres de la maison, je tracerai une ligne à la craie, et si tu as le malheur de la dépasser, plus d'horreurs, plus de colères sauvages et sans remords, se précipiteront sur toi, que sur un conspirateur ayant abandonné son refuge avant que son démon ait disparu! Voici un cadenas que je vais suspendre après toi. De plus, j'y songe, je te garderai dans les pièces ne donnant pas sur la rue; je te choisirai un logement sur le derrière de la maison. Tu te promèneras derrière la maison. Tout se passera au fond. Tu ne prendras pas un plaisir qui n'ait le fond pour lieu et place. Puisque vous y obligez ma nature plutôt bonne, songez que votre nature à vous, nature dissipée, m'aura forcé à vous traiter ainsi, vous qui ne pouvez pas empêcher vos narines subtiles de renifler l'air des passants en sueur. {On frappe). On frappe. Va-t'en, qu'on ne te voie pas; sous peine de mort! Ne regarde pas par la fenêtre, sinon...! Ecoute bien ceci... Je veux tomber en décrépitude, catin, si je ne t'anatomise pas!... si je ne te dissèque pas pour faire, dans la ville, en public, une conférence sur ton squelette ! Va-t'en !
{Sort Celia).
{Entre UN DOMESTIQUE).
Qui est là?
Le Dohbstiqde.
Le signor Mosca.
CORTINO.
Introduis-le
{Sort le domestique).