SCENE PREMIERE
Une rue.
Entre MOSCA.
J'ai bien peur de devenir amoureux de ma propre personne et de mes talents prospères, tant ils bourgeonnent comme au printemps! J'ai le sang capricieux. Je ne sais pas comment, mais ce succès me rend folâtre. Je pourrais sortir de ma peau comme un serpent, tant je suis souple. Ah! le parasite est un être précieux qui vient d'en haut au lieu de naître sur terre parmi les niais et les lourdauds. Pourquoi le parasitisme n'est-il pas devenu une science, quand il est si répandu? La nature dans sa sagesse a divisé le monde en parasites et sous-parasites. Et encore je ne parle que de ceux qui, réduits à chercher qui consentira à les nourrir, n'ont ni maison, ni famille, ni souci de l'avenir; de ceux qui inventent des contes pour les oreilles des hommes, dans l'espoir d'amorcer leurs sens; qui cherchent des inventions de cuisine et découvrent de vieilles recettes pour flatter les vanités; ni de ceux qui, avec leurs attitudes de chien couchant, flattent, grimacent, se font un revenu de leurs jambes et de leurs visages, s'improvisent l'écho de milord-et en lapent la vermine. Je fais allusion à l'élégant coquin qui s'élève et retombe presque en même temps, comme une flèche traversant l'air avec la rapidité d'une étoile ; qui tourne court comme une hirondelle ; se trouve ici, là, plus loin, change d'humeur suivant l'occasion et de masque plus vite encore que d'opinion. Celui-là est un artiste de naissance, qui n'a pas besoin d'étudier son art pour le pratiquer exactement. Un pareil Céladon caractérise le véritable parasite. Les autres ne sont que des bouffons ! {Entre BONARIO).
Quel est celui-ci? Bonario ! le fils du vieux Corbaccio!
48 VOLPOxNE OU LE RENARD
celui que je cherchais ! La rencontre m'est heureuse, moa beau moBsieur.
BONARIO.
Je n'en dirai pas autant.
Pourquoi, monsieur?
BONARIO.
Poursuis ton chemin, je te prie, et laisse-moi. Je serais désolé d'entreprendre une conversation avec un compagnon de ton espèce.
MOSCA
Ne méprisez pas ma pauvreté.
BoNAP.ro.
Je ne la méprise pas, par le ciel! mais tu ne peux pas ra'empêcher de haïr ta bassesse.
Mosga'." Ma bassesse !
BONARIO
Tes propos flatteurs, tes moyens de vivre ne le prouvent-ils pas suffisamment?
MosCA.
Le ciel me pardonne! Ces ^imputations sont trop vulgaires, monsieur, et il est facile de critiquer la vertu quand elle est pauvre. Vous êtes malgré vous injuste à mon égard en m'accusant avant de me connaître. Je prends saint Marc à témoin de votre méchanceté ! {Il pleure).
BoNARio, à part.
Quoi? Il pleure? C'est bon signe et je me repens de ma rudesse.
MoscA.
Il est vrai que, cédant à la nécessité, je suis obligé de gagner un pain difficile par trop d'obséquiosité! Il est vrai que je suis obligé de filer moi-môme mes pauvres vêtements dans des conditions particulières, n'étant pas né avec de la fortune! Mais que j'aie rempli de honteux offices, que j'aie brouillé des amis, divisé des familles, krahi des secrets, murmuré des mensonges, miné des hommes à force de louanges, abusé de leur crédulité à l'aide de parjures, corrompu l'innocence, que je ne songe qu'à mes aises ! J'aimerais mieux traîner une vie difficile et laborieuse qui puisse me relever aux yeux du monde et mourir sans espoir de pardon !
BoNARio, à part.
Cela n'est pas un désespoir d'emprunt. {Haut). J'ai tort.