‹ Les Contemporains de ShakespeareChapitre 38 sur 250 · ACTE III, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE VI

MOSCA

Vous entendez, monsieur? Venez à lui avec votre femme.

CORVINO.

Cœur de mon père ! Y mettez-vous tant d'entêtement? Viens, je t'en prie, viens ! Tu vois bien que ce n'est rien, Ceiia! Par celte main je vais user de violence! Fais ce que je te dis.

Celîa.

Monsieur, vous me tuerez plutôt! Je prendrai du poison, je mangerai des charbons ardents, je ferai tout ce qu'il e:À possible de faire !

CoRVINO.

Sois damnée ! Je te ramènerai à la maison en te tirant par les cheveux; je crierai dans les rues que tu es une coqufne; je l'écartèlerai la bouche jusqu'aux oreilles; jeté couperai le nez comme à un poisson cru! Ne me tente

ftas! Allons, cède. Par la mort ! j'achèterai un esclave, je e tuerai et t'attacherai, vivante, avec lui! Je vous suspendrai ainsi à ma fenêtre et j'inventerai quelque crime monstrueux, lequel, écrit en lettres capitales à l'aide d'eauforte, dévorera ta chair, fera des plaies corrosives sur cette poitrine opiniâtre! Par mon sang que tu as incendié, je le ferai!

Celia .

Vous pouvez faire ce qui vous plaira, je suis votre martyre.

Ne sois pas aussi obstinée, je ne l'ai pas mérité ! âb'nge à qui te supplie, je t'en prie, ma chérie, aie confiance, tu auras des bijoux, des robes, des châteaux, tout ce que tu demanderas. Embrasse-le seulement, effleure-le seulement de la main. Pour l'amour de moi. Tu ne veux pas? Je m'en souviendrai! Est-il possible que tu veuilles me disgracier à ce point? As-tu donc soif de ma ruine? MoscA.

Allons, gentille dame, revenez à de meilleurs sentiments.

CoRVINO.

Non! Non! Vous êtes...

MoscA.

Calmez-vous, monsieur !

CoRVINO.

Vous êtes une sauterelle achevée!... Oui, par le ciel! Une sauterelle! Un crocodile qui a préparé ses larmes en attendant l'heure de les répandre... ! Mosr.A.

Je vous en prie, monsieur. Elle réfléchira.

Celia.

Je voudrais que ma vie servît à vous contenter,

CORVINO.

Par la mort! Si elle consentait seulement à lui parler, à sauver ma réputation, ce serait déjà quelque chose. Mais vouloir absolument ma ruine !

MOSCA

Maintenant vous avez mis votre fortune entre ses mains. Elle ne cède qu'à la pudeur ; il ne faut pas lui en vouloir. Si vous étiez absent, elle y mettrait plus de bonne volonté. J'en suis sûr, et j'oserais m'en porter garant. Que peut une femme devant son mari! Je vous en prie, partons et laissons-la ici.

CoRVINO.

Douce Celia, tu peux encore tout racheter. Je ne dirai pas un mot de plus. Sinon, considérez-vous comme perdue. Non ! Restez ici.

*Jl ferme la porte et sort avec Mosca). Celia.

0 Dieu et vous ses bons anges ! Est-il possible que des hommes disposent si facilement de votre honneur et du leur ? Que la vertu, qui a toujours été une cause de vie, soit mise aussi honteusement à l'épreuve et exilée pour de l'argent?

VoLPONE, se levant.

Il en est ainsi de Corvino et de tous ceux qui ignorent le véritable amour ! Celia, celui qui veut te vendre dans l'espoir d'un bénéfice douteux n'hésiterait pas à céder sa part de Paradis pour de l'argent comptant s'il trouvait acheteur. Tu es étonnée de me voir ainsi ressuscité ? C'est ta beauté qui a accompli ce miracle. C'est elle qui, à plusieurs reprises, m'a encouragé à prendre des formes diverses et ce matin encore me conduisait sous ta fenêtre, déguisé en bateleur. Avant d'abandonner de pareils moyens, de ne plus changer de visage par amour pour toi, j'aurais lutté avec le bleu Protée! Sois la bienvenue. Celia.

Monsieur !

VOLPON'E.

Ne fuis pas ! Ne laisse pas ton imagination s'égarer jusqu'à supposer, parce que tu me vois couché, que je sois un moribond ! Je me sens aussi frais, aussi passionné, aussi bien portant, aussi jovial, qu'à l'époque où, sur une scène célèbre, dans une comédie représentée pour distraire le grand Valois, je jouais le rôle du jeune Antinous, réjouissant les regards et les oreilles de toutes les

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dames présentes en admiration devant chaque geste gracieux, chaque note et chaque pas. {Chantant).

Viens, ma Celia! Livrons-nous,

Tandis que nous le pouvons, aux joies de l'amour I

Le temps ne nous appartiendra pas toujours ;

A la longue, il nous séparera.

Ne dépensons pas ses dons en vain.

Les soleils qui se couchent, peuvent se lever encore;

Mais une fois que nous avons perdu la lumière

Il ne nous reste plus qu'une nuit perpétuelle.

Pourquoi retarder nos ivresses?

Le bruit et la renommée ne sont que de vains mots.

Ne pouvons-nous pas tromper les yeux

De quelques espions' à demeure.

Ou leurs oreilles

Par nos ruses?

Ce n'est pas péché de dérober les fruits de l'amour.

Ce qui en est un c'est de révéler ce doux larcin.

Se laisser prendre et se laisser voir,

Voilà ce qui est véritablement un crime.

Celia.

Qu^e la rosée du ciel me frappe de stérilité! Qu'un éclair affreux déchire mon visage coupable!

Pourquoi ma Celia se désole-t-elle? A la place d'un époux méprisable tu auras un amant digne de toi! Profite de ta chance et goûtes-en secrètement les joies. Vois sur quoi tu peux régner, non en reine d'un moment, mais en princesse couronnée. Regarde. Voici un rang de perles, chacune d'elles est plus brillante que celles portées jadis par la belle Egyptienne. Dissous-les et bois-les. Voici une escarboucle qui surpasse les yeux de Saint- Marc; un diamant qu'aurait voulu acheter Lollia Paulina, quand elle vint comme une étoile, couverte de bijoux et représentant le butin de provinces conquises. Prends-les, porte-les, perds-les. II te restera ces boucles d'oreilles pour les racheter, car elles valent à elles seules tout le reste. Une pierre ne représentant qu'un patrimoine privé n'a pas de valeur; nous en dépenserons le prix à chaque repas. Des têtes de perroquets, des langues de rossignols, des cervelles de paons et d'autruches seront notre nourriture, et si nous pouvons mettre la main sur le phénix dont la race est perdue, nous le découperons à table! Celia.

Monsieur, ces présents peuvent troubler un cerveau accoutumé à de telles délices; moi pour qui l'honneur est toute une richesse, cet honneur qui une fois perdu ne se retrouve pas, je ne saurais me laisser prendre à

de pareils hameçons. Si vous avez quelque conscience,..

VOLPOIS'E.

La conscience est la Tertu des pauvres! Si tu es raison^ nable, écoute-moi, Celia. Tes bains se composeront d'essence de giroflée, d'esprit de rose et de violette, de lait de licorne, de souffle de panthère conservé dans une boîte et mélangé avec du vin de Crète. Nous boirons de l'or et de l'ambre, jusqu'à ce que le toit tourne à nous donner le vertige. Mon nain dansera, mon eunuque chantera, mon fou fera des mouvements grotesques, tandis que, sous divers costumes, nous représenterons les contes d'Ovide, toi en Europe et moi en Jupiter, moi en Mars toi en Erycine, et ainsi de suite, de façon à personnifier toutes les fables des dieux I Ensuite, je te ferai habiller suivant les modes modernes, comme les dames de France, les belles Toscanes et les orgueilleuses Espagnoles. D'autres fois, tu revêtiras le costume de la femme d'un sophi de Perse, ou de la maîtresse d un grand seigneur, ou, pour changer, celui de la plus habile des courtisanes, d'une pétulante négresse ou d'une Russe glacée, el je jouirai de toutes ces métamorphoses, grâce auxquelles, échangeant nos âmes vagabondes en nous les soufflantdes lèTres, nous pourrons goûter une infinité de joies!

(Chatitait).

Les curieux ne pourront jamais Dire combien elles débordent, Et quand les envieux En connaîtront le nombre, ils dessécheront de jalousie.

Celia.

Si vous avez des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, un cœur que l'on puisse toucher, une partie de vousmême demeurée sensible; si vous croyez aux saints, au ciel, laissez-moi partir ! Sinon, montrez-vous du moins assez pitoyable pour me tuer! Je suis, vous le savez, une créature trahie par un homme dont je voudrais oublier l'infamie. Si vous vous refusez à m'accorder aucune de ces grâces, j'accepte votre colère plutôt que votre luxure — la colère est un vice plus humain — punissez ce malheureux crime que vous appelez ma beauté! Lacérez mon visage, couvrez-le de poisons corrosifs pour le châtier d'avoir mis votre sang en rébellion ; enduisez ces mains d'un onguent qui puisse leur donner une lèpre dévorante jusqu'aux os, jusqu'à la moelle. Je ne pense qu'à mon honneur. Je m'agenouillerai devant vous, je prierai pour vous, je ferai mille vœux par heure pour votre santé; je proclamerai partout, le pensant, votre vertu...

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