ACTE IV, SCÈNE I
satisferez de la façon Nie. Machiavel et M. Bodin qui partagent cet avis. Apprenez à vous servir de votre fourcliette d'argent à table; distinguez la matière composant le verre où vous buvez; autant de connaissances indispensables à un Italien. Sachez exactement aussi l'heure à laquelle doivent se manger les melons et les figues. Peregrine.
Encore une question d'Etat?
Sir Politick.
En Italie, oui. Quand un Vénitien rencontre un homme étranger à ses habitudes, il l'attrape, le tient et le dépouille. Je dois vous dire, monsieur, qu'ayant vécu ici près de quatorze mois, tout le monde me prend poiir un citoyen de Venise, tant j'en connais les usages. Peregrixe, à part.- Et rien de plus.
Sir Politick.
J'ai lu Contarene^ loué une maison et traité avec des Juifs pour qu'ils me la meublassent. Si je pouvais trouver un homme, un seul homme du choix de mon cœur, digne de ma confiance, je voudrais...
Peregrine.
Quoi, monsieur?
Sir Politick.
L'enrichir, lui constituer une véritable fortune. Il n'aurait besoin de s'occuper de rien. Je m'en chargerais. Peregrine.
Comment?
Sir Politick.
Grâce à certains projets que je médite, et que je ne peux pas dévoiler.
Peregrine, à part.
Si j'avais sous la main quelqu'un avec qui parier, je gagerais qu'il va me les dire.
Sir Politick.
L'un de ces projets consiste, je n'ai pas à m'en cacher, à fournir l'Etat de Venise pendant trois ans, et à un certain prix, de harengs saurs venant de Rotterdam où j'ai des correspondants. Voici précisément une lettre que je viens de recevoir de là-bas relative à l'affaire. L'auteur ne peut pas dévoiler son nom, mais voici sa marque. Peregrine.
Il est fabricant de chandelles?
1. Cantarini, auquel on doit un ouvrage sur les magistrats de la République de Venise.
Sir Politick.
Non, marchand de fromages. J'entretiens encore des relations avec d'autres gens pour la même affaire, ce qui me décide à l'entreprendre. Aucune difficulté. J'ai tout prévu. Un bateau hollandais ne contient rà son bord que trois hommes et un mousse. Il fera trois voyages par an. S'il n'en accomplit qu'un, je suis quitte; deux, je gagne de l'argent. Au cas où mon projet ne réussirait pas... Peregrine. '
Vous vous réservez d'autres ressources?
Sir Politick.
Je m'en voudrais de respirer l'air d'un pareil endroit, si je n'en avais pas mille! Je ne sais pas dissimuler, monsieur. Partout où je passe, je tiens à ma considération. A parler franc, aux heures perdues, j'ai songé à une autre affaire à entreprendre dans les Etats de Venise, affaire que j'appelle mes Cautions, dans l'espoir d'une pension, et que j'entends proposer au Grand Conseil, soit à celui des Quarante, soit à celui des Dix. Tout est prépaie. Peregrine.
Par qui?
Sir Politick.
Un homme occupant une situation obscure, mais dont l'autorité se fera écouter : il s'agit d'un commendador. Quoi! Un vulgaire sergent?
SiR Politick.
Aujourd'hui, toute parole sortant de leurs bouches, quoi qu'ils disent, produit plus d'effet que prononcée par un plus puissant. (Fouillant ses poches). Je crois avoir sur moi des notes... Vous me jurez sur l'honneur que vous n'anticiperez pas?
Peregrwe.
Moi, monsieur?
Sir Politick.
Que vous ne révélerez pas une circonstance... J'ai oublié le papier.
Peregrine.
Si vous vous souvenez de sa rédaction...
Sir Politick.
D'abord les briquets. Vous devez savoir que tout le monde ici en possède? Le briquet est chose facile à porter. Supposez que vous ou moi nous en voulions à l'Etat, avec un briquet dans notre poche, rien de plus facile que de pénétrer dans l'Arsenal et d'en sortir sans que personne n'en sache rien.