ACTE I, SCÈNE I
En ce cas tu as dû croiser ma galère à Alexandrie ? Il n'est pas possible que tu sois venu d'Egypte par le Caire sans, à l'endroit de la mer où le Nil lui paie son tribut, passer par Alexandrie ?
Le Marchand.
Je ne l'ai point vue et ne m'en suis point inquiété. Tout ce que je puis dire, c'est que plusieurs de nos marins s'étonnent que vous osiez confier autant de richesses à un bateau si peu solide et venant de si loin. Barabas.
Ce sont des hommes trop prudents ! Je connais mon bateau et sa résistance. Va débarquer les marchandises et dis à mon représentant d'apporter son chargement.
[Sort le Marchand).
Je suis inquiet de cette galère.
{Entre UN SECOND MARCHAND).
Le deuxiè:me Marchand.
Ta galère, venant d'Alexandrie, vient d'aborder, chargée de richesses, sans compter des soies de Perse, de l'or et des perles d'Orient.
Barabas.
Comment se fait-il qu'elle ne soit pas venue avec les autres bateaux arrivant d'Egypte?
Le deuxième Marchand.
Nous ne les avons point vus.
Barabas.
Peut-être côtoyaient-ils Candie, pour y acheter de l'huile ou autres denrées. Vous vous êtes montrés imprudents en venant de si loin sans la compagnie des autres! Le deuxième Marchand.
Nous avons d\ échapper à une flotte espagnole. Elle n'était pas à une heure de nous quand des galères turques se sont mises à sa poursuite.
Barabas.
Ils se dirigeaient vers la Sicile. C'est bien. Allez. Dites aux marchands et à mes hommes de se dépêcher degagner le port et voyez si on débarque le chargement. Le deuxième Marchand.
J'obéis.
Barabas.
Notre fortune est portée par la terre et la mer, ce qui nous enrichit doublement. Telles sont les bénédictions promises aux Juifs, bénédictions dont se réjouissait le vieil Abraham. Le ciel peut-il, sur cette terre, faire pour un homme plus que verser FaboTidance dans son sein, la-
bourer pour lui les entrailles de la terre, mettre les mers à son service, ordonner aux vents de souffler heureusement pour l'enrichir? On ne me hait que par jalousie. Et pourtant qui jouirait de l'estime publique sans la richesse? Mieux vaut un Juif hai pour sa fortune, qu'un Chrétien que sa pauvreté rend pitoyable ! Leur croyance ne rapporte que malice, fausseté, orgueil excessif, incompatible avec leur profession. Quand, par malheur, quelque infortuné écoute trop sa conscience, cette conscience ne lui rapporte que de la misère. Nous sommes, disent-ils, une nation errante, possible, mais nous n'en acquérons que plus de richesses en chemin. Voyez Kirriah, Jairim le grand Juit de Grèce, Obed à Bairseth, Nones en Portugal, moi-même à Malte, d'autres en Italie, quelques-uns en France, tous riches, plus riches qu'aucun Chrétien. J'avoue que nous ne parvenons pas au trône. A qui la faute ? A notre petit nombre. On n'hérite d'une couronne que par droit de succession ou par celui du plus fort. Or, je l'ai bien souvent entendu dire, rien de ce qui s'obtient par la violence ne dure. Donnez-nous un gouvernement pacifique, faites rois des Chrétiens, et nous régnerons quand même. Je n'assume aucune charge, je ne possède qu'une fille aussi chère à mon cœur qu'Ipnigénie à Agamemnon, et tout ce que je possède lui appartient. Qui vient là ?
{Entrent TROIS JUIFS').
Premier Joif.
L'heure n'est pas à la politique.
Deuxième Juif.
Allons trouver Barabas, nul ne saurait mieux nous conseiller en la circonstance.
Eh bien, mes compatriotes ! Pourquoi venir à moi en si grand nombre? Quels accidents surviennent aux Juifs? Premier Juif.
Barabas, une flotte de galères de bataille venue de Turquie entre au port. Les Turcs se dirigent vers la Maison du Conseil en ambassade.
Barabas.
Eh bien? Ils ne viennent pas pour déclarer la guerre? Et puis, au cas contraire, nous saurions les vaincre! (A part). Qu'ils bataillent, remportent la victoire et tuent jusqu'au dernier, pourvu qu'ils épargnent moi, ma fille et mon bien !
1. La scène se passe probablement dans une rue on à la Bourse.