ACTE I, SCÈNE II
réclament ne sera-t-il pas long? II est plus chevaleresque d'obtenir ce qu'on demande par des procédés pacifiques que par la contrainte. Quel répit voulez-vous, gouverneur?
Ferneze.
Un mois.
Galymath.
Nous vous accordons un mois, mais songez à tenir votre promesse. Maintenant que vos galères reprennent la mer jusqu'au délai par vous sollicité. Nous vous enverrons un messager pour toucher l'argent. Portez-vous bien, grand gouverneur et braves chevaliers de Malte. Ferneze.
Que la chance accompagne Calymath.
{Sortent Calymath et les Pachas).
Qu'on aille quérir les Juifs de Malte. N'étaient-ils pas convoqués aujourd'hui?
Un Officier.
Si, monseigneur, et les voilà qui viennent. {Entrent BARABAS et TROIS JUIFS).
Premier Chevalier.
Avez-vous décidé ce qui convient de leur dire?
Ferneze.
Oui, laissez-moi faire. Approchez, Juifs. Le puissant Sélim Calymath, fils de l'Empereur de Turquie, réclame le tribut de dix années. Sachez qu'en ce qui nous concerne... Barabas.
Mon bon Seigneur, pour sa tranquillité, Votre Seigneurie fera bien de le lui payer.
Ferneze.
Doucement, Barabas ; la chose n'est pas si simple que vous semblez le supposer. Le tribut de ces dix années représente une somme, dont, calcul fait, nous ne disposons pas, les guerres ayant épuisé nos ressources. Il nous faut donc requérir votre aide.
Hélas! monseigneur, nous ne sommes pas des soldats. Que pourrions-nous contre un si grand prince? Premier Chevalier.
Nous savons, Juif, que tu n'es, pas soldat. Mais tu es un marchand riche, et nous faisons appel à ton argent. Barabas.
Quoi, seigneur! A mon argent?
Ferneze.
A ton argent et à celui de tes coreligionnaires.
Premier Juif^ Hélas ! monseigneur, la plupart d'entre nous sont pauvres.
Febneze.
Alors, que les riches paient pour ceux-là.
Barabas, Les étrangers n'ont rien à voir avec votre tribut!
Deuxième Chevalier.
C'est parmi nous qu'ils ont acquis leurs richesses. En ce cas, la justice veut qu'ils concourent au tribut! Barabas.
Dans les mêmes proportions que vous autres?
Ferneze.
Non, Juif, comme des infidèles. C'est-à-dire que nous proportionnerons vos taxes à la patience que nous avons mise à vous supporter, vous, haïssables et maudits du ciel. Lisez les articles de nos décrets.
Un Officier, lisant.
c Primo, le tribut dû aux Turcs sera levé parmi les Juifs, et chacun d'entre eux devra verser la moitié de ce qu'il possède. »
Barabas.
La moitié de ce qu'il possède? {A part). J'espère qu'il ne s'agit pas de moi!
Continuez
Un Officier, lisant.
« Secundo, celui qui s'y refuserait sera immédiatement baptisé ï.
Barabas, à part.
Baptisé! Que résoudre?
L'Officier, lisant.
« Ensuite, dépouillé de tous ses biens ».
Les Trois Juifs.
Seigneur, nous abandonnons notre moitié!
Barabas.
0 coquins, vous n'êtes donc pas nés juifs? Est-il possible que vous soyez assez lâches pour abauidonner vos biens à leur choix?
Ferneze.
Barabas, veux-tu être baptisé?
Barabas.
Non, je ne me convertirai pas!
Ferneze.
Alors, paie ta moitié.
Barabas.
Pesez les conséquences d'une pareille détermination. La moitié de mes biens représente la richesse d'une ville! Cela ne se gagne pas si facilement et ne se partage pas si volontiers !
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Ferneze.
Nos décrets exigent que tu verses la moitié. Exécute-toi -ûonc ou nous nous emparons du tout.
Barabas.
Corpo di Dio! Arrêtez! Vous aurez la moitié. Usez-en avec moi comme avec mes frères.
Non, Juif. Tu as contesté les articles, maintenant je ne puis plus revenir sur ma décision.
{Les Officiers sortent sur un signe de Ferneze). Barabas.
Alors, vous voulez me voler tous mes biens? Le vol est-il la base de votre religion ?
Ferneze.
Non, Juif. En mettant la main sur ta fortune particulière, nous sauvons de la ruine toute une multitude. Or, mieux vaut qu'un homme se dévoue pour l'intérêt commun que de voir tout un peuple périr au profit d'un seul. Barabas, nous ne voulons pas te bannir. Tu pourras demeurer à Malte où tu as acquis ta fortune et où, à l'occasion, tu en réaliseras une autre.
Barabas.
Chrétiens, comment m'enrichirai-je à présent? Avec rien on ne fait rien.
Premier Chevalier.
Avec rien tu as commencé à acquérir un peu de biens; avec ce peu tu as acquis davantage, pour amasser encore. Si ta première malédiction pèse lourdement sur ta tête, si elle te fait pauvre et méprisé de tous, accuses-en surtout ton péché originel!
Barabas.
En appelez-vous à l'Ecriture pour excuser vos torts? Ne prêchez pas aux dépens de mes biens. Si quelques Juifs sont méchants, tous les chrétiens le sont. Quoi! parce que la tribu dont je descends a été ruinée pour ses péchés, j'en demeurerais responsable ? L'homme qui se conduit honnêtement a droit à la vie. Lequel d'entre vous peut en juger autrement?
Ferneze.
Dehors, misérable Barabas! N'as-tu pas honte de chercher à te justifier, comme si nous ne connaissions pas ta profession? Si tu te reposes sur ta droiture, sois patient et tes biens s'accroîtront. L'excès des richesses excite la convoitise, et la convoitise est un monstrueux péché. Bajrabas.
Le vol est pis. Or s'emparer de mes biens, c'est faire
acte de voleur. Si tu me dépouilles je serai obligé de voler plus encore!
Premier Chevalier.
Grave gouverneur, n'écoutez pas ses protestations. Que Ton transforme sa maison en un couvent, elle abritera de saintes nonnes.
Ferneze.
Il en sera fait ainsi.
{Rentrent LES OFFICIERS).
Est-ce fait, officiers ?
Un Officier.
Oui, monseigneur, nous avons saisi les biens et les marchandises de Barabas, lesquels, évalués, représentent une somme plus considérable que toute la richesse de Malte. Aux autres nous avons pris la moitié de leurs richesses.
Ferneze.
Nous nous occuperons ensuite du reste.
Barabas.
Eh bien, mes maitres, vous voilà satisfaits? Vous détenez mes marchandises, mon argent, ma fortune, mes vaisseaux, mes économies, tout ce qui constituait ma joie! Accaparant tout, vous ne pouvez exiger plus, à moin^; que vos cœurs insensibles, supprimant toute pitié dans vos poitrines de pierre, n'en veuillent à ma vie! Ferneze.
Non, Barabas, teindre nos mains de sang n'entre ni dans nos goûts ni dans nos habitudes.
Barabas.
J'estime qu'on est moins coupable à priver de la vie des hommes misérables, qu'à devenir la cause de leur misère. Vous faites main basse sur ma richesse, le travail de toute une vie, le confort de mon âge, l'espoir de mon enfant, le mal est complet!
Rentrons et monnayez ses marchandises pour le tribut dû aux Turcs.
Premier Chevalier.
De suite. Oublier l'échéance amènerait la rupture du pacte et ce serait mauvaise politique.
{Tous sortent, excepté Barabas et les Juifs). Barabas.
Politique! Ils font plus profession de politique que de simplicité! Les plaies d'Egypte, la malédiction du ciel, la sécheresse de la terre, la haine, que tout retombe sur