ACTE I, SCÈNE II
eux, grand Primus Motor I A genoux, frappant la terre, je livre leurs âmes aux peines éternelles, aux suprêmes tortures du feu, en échange de ma profoode détresse ! Premier Juif.
Sois calme, mon bon Barabas.
Barabas.
0 méchants frères, nés pour voir un pareil jour, pourquoi demeurez-vous insensibles à mes tourments? Pourquoi ne pleurez-vous pas à la vue de mes malheurs? Et pourquoi, vaincu, ne succombé-je pas à ma détresse? Premier Juif.
Nous courbons la tête sous les mains cruelles qui s'appesantissent sur nous. Et pourtant ils ont confisqué la moitié de nos biens !
Barabas.
11 fallait vous opposer à leur extorsion! Vous étiez en nombre et je demeurais seul. Je suis aussi k seul auquel ils aient tout pris !
Premier Juif.
Frère Barabas, souviens-toi de Job !
Barabas.
Vous me parlez de Job ? On a fait l'énumération de ses richesses. 11 ne possédait que sep! mille moutons, trois mille chameaux, deux cents bœufs de labour, et cinq cents ânesses! Tandis que moi, dans mes caisses, sur mes galères, sur d'autres vaisseaux revenus d'Egypte, je possédais plus qu'il ne m'en fallait pour acheter Job et ses bêtes, à quelque«|prix que ce fût! Maudit le jour qui m'a vu naître ! J'aspire à une nuit éternelle ! Je voudrais que des nuages obscurs m'entourassent pour dérober tant de misères à mes yeux !
Deuxième Juif.
Sois patient, Barabas.
Barabas.
Je vous en conjure, laissez-moi avec votre patience-' Vous ignorez la richesse, vous vous plaisez dans le besoin! Laissez donc à son désespoir celui qui, sur un champ de bataille, désarmé, entouré d'ennetais, regarde ses soldats morts, sans trouver le moyen de se délivrer ! Laissez-moi déplorer un mal aussi soudain ! 3e parle dans le trouble de mon esprit! D'aussi graves injures ne s'oublient pas si vite I
Premier Juif.
Allons, laissons-le. Nos paroles rirriteraient encore !
Deuxième Juif.
Allons, mais croyez-moi, c'est misère que de voir un Iiomme aussi malheureux! Adieu, Barabas!
{So7-tent les trois Juifs)*.
Barabas.
Portez-vous bien. Voyez la naïveté de ces pauvres esclaves qui, par manque de raison, me prennent pour un morceau d'argile insensible qui se nettoie dans toutes les eaux ! Non ! Barabas naquit pour une meilleure fortune ! 11 a été pétri dans un plus beau moule que ceux qui ne se préoccupent que du présent. Un homme intelligent descend au plus profond de lui-même et s'inquiète de l'avenir, car les diables guettent à tout moment ! {Entre ABIGAIL).
Voici ma belle Abigaïl. Oh! qui rend si triste mon enfant bien-jciimée? Ne te lamente pas pour une perte aussi légère. Ton père conserve assez d'économies pour te satisfaire.
Ce n'est pas sur moi que je pleure, mais sur le vieux Barabas. C'est pour toi, père, que se désespère Abigaïl. J'apprendrai â ne plus verser de larmes inutiles. N'écoutant que mon chagrin, poussant des cris farouches, je courrai jusqu'au Sénat. Je leur parlerai à tous et, tordant mes cheveux, je leur fendrai le cœur jusqu'à ce qu'ils réparent les torts faits à mon père.
Barabas.
Non, Abigaïl, les imprécations ne guérissent pas les maux passés. Demeure silencieuse, ma fille. La patience est consolatrice et le temps peut nous fournir une occasion que l'on n'a pas soudainement sôus la main. D'ailleurs, ma fille, ne me suppose pas assez imprévoyani pour n'avoir pas gardé des provisions pour toi et pour moi. J'ai soigneusement caché dix mille portugais d'or, des perles rares, des riches joyaux, des pierres précieuses, en prévision d'un désastre.
Abigaïl.
Où, mon père?
Barabas.
Dans ma maison. ,
Abigaïl.
Alors Barabas ne les verra plus, car ils ont tout confisqué, ta maison et ce qu'elle contenait.
1. Le commentateur Dyce suppose qu'après le départ des Juifs la scène se passe dans une rue près de la maison de Barabas.