‹ Les contemporains étrangersChapitre 3 sur 5 · M. AUGUSTE STRINDBERG · texte numérisé non relu

M. AUGUSTE STRINDBERG

(Pou)' son soixantième anniversaire) (1)

La France qui a fait bon accueil à Ibsen, àBjôrnson, à M"« Selma Lageiiôf a moins favorablement accueilli 31. Auguste Strindberg. Plusieurs de ses romans ont été traduits en notre langue, mais ils n'ont pas excité grand entbousiasme. Quelques-uns de ses drames ont été joués à Paris, mais sur des «< scènes à côté » et où seuls les professionnels et les amateurs passionnés sont allés les voir : un succès sur la scène du théâtre Libre ou de tOEuvre est un encouragement, ce n'est pas une consécration. Pourtant M. Strindberg a sur Ibsen et même sur Bjôrnson des avantages marqués. Et d'abord, il est clair, admirablement clair. Au temps déjà lointain où la mode était aux Scandinaves, les récalcitrants grincheux ont-ils assez maudit les

« brumes seplenUionales » dont s'enveloppait leur pensée 1 Ils ne connaissaient pas Strindberg. L'œuvre de ce Scandinave est claire comme l'eau des fiords. Pourquoi donc n'avons-nous pas été séduits par la clarté du Père et Aq Mademoiselle Julie ^

La résistance du public français est d'autant plus remarquable que M. Slrindberg- a longtemps habité Paris, qu'il nous connaît, qu'il nous comprend, qu'il nous aime. Habitant Paris, fréquentant nos écrivains, correspondant avec les plus célèbres d'entre eux et les plus influents, il était particulièrement bien placé, semble-t-il, pour conquérir notre public. Quelle part immense la camaraderie, le commerce personnel avec les gens du métier n'ont-ils pas dans la formation des renommées littéraires? Or il faut bien le constater : aux mains de M. Strindberg, ces atouts ne lui furent d'aucun profit. Cet auteur attend encore ses lettres de grande naturalisation française.

Des phénomènes comme celui-là sont toujours intéressants à observer. Ils tiennent à des causes profondes qu'il appartient à la critique de découvrir. J'attribue, pour ma part, l'indifférence du public français à deux raisons essentielles : tout d'abord, au fait que cet auteur qui a créé des œuvres fortes et vigoureuses n'a frayé, en somme, aucune route nouvelle et s'est borné à marcher avec impétuosité dans les voies ouvertes par d'autres ; j'attribue, en second lieu, l'obscurité relative de M. Strindberg en France à cette circons-

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tance, qu'il est un médiocre, un très médiocre artiste. Penseur, philosophe, polémiste tant qu'on voudra; grand écrivain, non pas. Ecrivain médiocre ou, tout au moins, écrivain de second ordre, •il était fatalement condamné à n'être pas pleinement goûté dans un pays où la façon de dire n'importe guère moins que les choses dites.

Henrik Ibsen avait du génie. M. Auguste Strindberg n'a que du talent. Ibsen était un précurseur, M. Strindberg n'est qu'un suiveur. M. Strindberg, qui a voué aux femmes une haine mortelle, est lui-même, par une ironie vengeresse, une nature toute féminine, un esprit tout réceptif, lia successivement confié sa barque à tous les courants intellectuels du jour. 11 a été démocrate, positiviste, matérialiste, socialiste, athée, nietzschéen, mystique, anarchiste, réactionnaire, occultiste, cathohque, libre-penseur, libre-croyant. On dirait plus facilement ce qu'il n'a pas été que tout ce qu'il a cru successivement devoir être. Tous les fétiches devant qui les hommes ou plutôt les gens de lettres se sont inclinés depuis cinquante ans, il les a tour à tour adorés, brûlant aujourd'hui avec une conviction violente ce qu'il adorait hier avec une sincérité cruelle.

Et c'est en quoi précisément M. Strindberg montre qu'il a du talent, mais qu'il n'a pas de génie. 11 y a dans le génie quelque chose de dominateur, d'harmonieux, de synthétique et de conciliant qui lui manque. Gomme tout être humain,

l'homme de génie est tributaire de l'époque où il vit, mais il eu absorbe, en quelque sorte, la diversité. Il est le grand lac de montagne, limpide et profond, oii viennent se jeter les courants tumultueux d'Orient et d'Occident, dont ii brise l'élan et dont il fait une nappe limpide et apaisée. L'homme de génie parle de haut en bas à son siècle. Il le juge et il le maîtrise. L'homme de talent lui parle de bas en haut, tout au plus de plain-pied. 11 le subit et lui obéit. Ainsi a fait M. Strindberg. A soixante ans, sa pensée demeure instable. Au seuil de la vieillesse, il continue à se chercher. C'est à ce point de vue, au point de vue des idées qu'il a successivement défendues, que nous allons l'observer d'un peu près.

M. Auguste Strindberg, aussi bien, est un reflet. Il reproduit ^fidèlement, dans ses formes successives, l'àme transitoire de l'époque de transition où il aura eu et où nous avons comme lui le privilège de vivre. Il dirait de lui-même — s'il se jugeait mieux — ce que disait Tourguenef : « Je suis l'écrivain d'une époque de transition et je ne puis être utile qu'à ceux qui se trouvent dans le même cas » .

M. Auguste Strindberg est né à L'psala. en 1849,

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d'une famille au sang trè? mélangé. Il compte parmi ses ancêtres des soldats, des pasteurs luthériens, des fonctionnaires, des laboureurs, des gentilshommes, des bourgeois et des gens du peuple. La riche variété de son esprit et de son œuvre ne s'expHquerait-elle pas en partie par son atavisme? Dans sa période positiviste et naturaliste, M. Strindberg attribuait, comme de juste, une grande importance à l'hérédité. 11 analyse ce qu'il tient de ses parents dans les ouvrages autobiographiques qu'il publia en sa jeunesse. M. Strindberg s'est en effet raconté lui-même dès le berceau, dès avant le berceau, dans une série de récits étranges : le Fils dune servante, la Confession d'un fou. il s'y est peint avec toute la sincérité d'un Rousseau. Mais alors que Jean- Jacques allie au cynisme un immense orgueil, M. Strindberg, peintre de son « moi », est uniquement et constamment cynique. Il l'est avec emportement, avec volupté. Quelle acre joie pour un pessimiste, pour un philosophe matérialiste et un romancier naturaliste, convaincu de l'irrémédiable ignominie humaine, de se montrer soi-même enfant, adolescent, homme fait sous un jour antipathique! Il y avait chez Jean-Jacques un parti pris d'optimisme qui l'empêchait de désespérer de l'humanité, alors même qu'il rapportait des traits où l'homme paraît sous un jour fâcheux. 11 s'en lirait en incriminant l'éducation qu'il opposait à la nature. Pour M. Strindberg, l'homme est méchant par essence et corrompu par destination. Cet au-

leur tient la perversité originelle de l'individu "pour une vérité absolue. Il n'y croit pas moins fermement que ces chrétiens orthodoxes qu'il cribla dans sa jeunesse de ses épigrammes. Mais où ils voient un dogme chrétien, il n'admet, lui, qu'une vérité scientifique.

Le naturalisme de M. Strindberg fut positiviste, matérialiste, athée. En quoi il se dislingue du naturalisme de certains auteurs Scandinaves et de certains auteurs russes. Le naturalisme de M. Strindberg a plutôt des affinités françaises. Il présente à peu près les mêmes caractères qu'il présenta chez nous. Les œuvres de Taine, introduites en Scandinavie par M. Georges Brandès, obtinrent parmi ses compatriotes un grand retentissement. Elles ont dû influer — directement ou indirectement — sur M. Strindberg. Ses idées philosophiques, dès ses débuts et à peu près jusqu'à sa période nietzschéenne, sont étroitement apparentées à celles de l'auteur de la Littérature anglaise. Il a la même conception de Ihomme, — « carnassier, lubrique et féroce », — la même vision désenchantée d'une humanité malade et folle : « La santé, disait Taine, n'est qu'un bel accident ». Le même déterminisme implacable préside enfin, d'après l'un et l'autre, aux actions des hommes. Ils observent la même indilTérence, estimée scientifique, en présence du Bien et du Mal. On a cruellement reproché à M. Taine certaine phrase où il assimile la vertu et le vice à des produits et les compare à du sucre et à

du vitriol. On perçoit l'écho de cette doctrine dans la Chambre rouge (1879), le principal roman de la période naturaliste et révolutionnaire de M. Strindberg : « Je considère les hommes comme des préparations géologiques, comme des minéraux. Les uns se cristallisent dans ce système-ci, les autres dans ce système-là. Quant à savoir pourquoi, cela dépend de circonstances et de lois à l'égard desquelles nous devons nous montrer indifférents. Je ne pleure pas sur le calcaire parce qu'il n'est pas aussi dur que le cristal de roche ». Converti au spiritualisme, M. Strindberg de.vait, par la suite, jeter allègrement Darwin par dessus bord, mais il commença par professer un darwinisme intransigeant. L'homme descend du singe et pourquoi pas? Quoi de plus admissible, à condition, toutefois, d'admettre avec un personnage d'un de ses drames, constatant l'antagonisme irréductible des individus, « qu'il y avait à l'origine, au moins, deux espèces de singes » ? Les mots d'auteur de ce genre (ils rappellent parfois ceux d'Henry Becque) abondent dans l'œuvre du misanthrope Scandinave. 11 doit les préparer, à sa table de travail, froidement, à tête reposée, avec la même joie que mettent les poètes à sertir un vers harmonieux. (( L'homme est naturellement bon, mais l'éducation le pervertit », disait Jean-Jacques Rousseau. « Vous voulez dire, corrige Strindbergque l'homme est naturellement méchant, mais que l'éducation le rend pire ». Les méfaits de l'éducation! M. Strind-

berg ne tarit pas sur ce sujet. Il s'en explique dans les ouvrages autobiographiques où il montre « le fils d'un servante » (c'est lui-même) aux prises avec Ja famille et avec l'école. Strindberg attribue à son hérédité composite son déséquilibre congénital. Xé d'un membre décadent de la classe supérieure et d'un membre encore inculte, d'un membre en ascension de la classe inférieure (étranges propos, n'est-il pas vrai ? sous la plume d'un fils parlant de ses parents), il déclare tenir de cette origine le dualisme intime dont il se plaindra toute sa vie. L'éducation, second facteur essentiel dans le développement de tout individu, aurait pu corriger ce désordre initial. Mais l'éducation mal comprise départie à M. Strindberg exaspéra, au contraire, ces éléments, produisant l'être de frénésie et de désespoir dont nous essayons d'esquisser la physionomie tragique.

« Honore ton père et ta mère », dit la loi divine, et la sagesse des hommes a maintenu ce commandement, aussi ancien, d'ailleurs, que le monde. Ce précepte a fait la grandeur des sociétés antiques, il a fondé sur le roc la puissance de l'état romain. La plupart des utopies socialistes et socialisantes d'aujourd'hui le respectent et l'admettent. Mais le paradoxal Strindberg le repousse : « Ce commandement, écrit-il dans la Chambre rouge, a fondé la plus effroyable de toutes les formes de gouvernement, la tyrannie familiale. Une révolution ne la renverserait qu'avec peine. En fondant des Sociétés

protectrices pour l'enfance, l'humanité se ferait plus d'honneur qu'en fondant des Sociétés pour la protection des animaux ».

Les livres autobiographiques de M. Strindberg dépeignent à l'envi cette « tyrannie familiale » et les mauvais résultats qu'elle produit. Le « fils d'une servante » en veut surtout à la famille moderne d'êlre un matriarchat. Adversaire déclaré de la femme, cette éternelle mineure, M. Strindberg s'irrite de voir l'éducation de l'enfance confiée àwl'élémentinférieur» del'humanité.Lalenteurdu progrès lient essentiellement à cette erreur capitale. Les poètes célèbrent la puissance d'amour et de sacrifice des mères. M. Strindberg accuse leur insuffisance intellectuelle, leur inaptitude à s'acquitter de la tâche que les hommes leur abandonnent. Les pères qu'il met en scène ne s'acquittent guère mieux, il est vrai, de leur mission. L'auteur Scandinave le montre en beaucoup de volumes de beaucoup de pages. Un personnage biblique a recueilli une gloire méritée pour avoir étendu un manteau protecteur sur le désordre paternel : M. Strindberg arrache ce vêtement d'un geste courroucé et s'en fait un drapeau de révolte. Ses romans, ses pièces de théâtre enchérissent sur la haine dont il enveloppe la famille. Les parents, dans ses livres, sont presque toujours des tyrans, acharnés à faire le malheur de ceux qu'ils ont mis au monde. 3L Strindberg introduit, comme malgré lui, cette conception anarchique jusque dans ses drames d'histoire. Si Martin

Lulher {Le Rossignol de Wittemberg) entreprend d'affranchir du joug romain ses compatriotes, c'est en partie parce qu'il a effroyablement souffert, dans son enfance, des brutalités autoritaires de ses parents. Il prélude par une révolte contre son père à sa révolte contre le Saint Père.

Bien qu'il ait commencé d'écrire vers vingt ans, M. Strindberg avait déjà fait autre chose avant d'écrire. Il commen(;a par être précepteur et maître d'école, mais les sottises qu'il était conti'aint d'enseigner à ses élèves l'éloignèrent, à ce qu'il raconte, de la carrière pédagogique. Alors il étudia la médecine, puis il se fit peintre, puis il entra au théâtre. Il a poussé très avant des études linguistiques, jusqu'à apprendre le chinois. De tout temps, les sciences naturelles l'attirèrent. M. Strindberg aurait acquis, sans doute, la notoriété comme chimiste s'il n'y était arrivé par la littérature.

Sa période naturaliste la plus longue de toutes) fut aussi la plus féconde. On doit au Strindberg de cette époque des poésies, des ouvrages autobiographiques, des nouvelles, des romans, des drames, des traités philosophiques et scientifiques. Je tiens ses drames pour ce qu'il a produit de plus achevé au point de vue littéraire. Et parmi tous ses drames j'admire son tableau humoristique de la vie popu-

laire suédoise intitulé les Gens d" [iemsij. Que de clarté et que de vie! Le sujet n'est pas très neuf : un domestique épouse sa patronne, veuve sur le retour, parce qu'il la croit riche. Mais il est informé — trop tard, pour pouvoir reculer — de certaine clause testamentaire qui le fait pauvre. 11 est volé comme au coin d'un bois. « A renard, renard et demi », c'est une vieille histoire ; mais par la justesse et la sobriété du trait, la précision du détail, la verve âpre et robuste (si légèrement triviale) qui préside à la description de ce monde de braconniers et de contrebandiers, les Gens d Hemsô méritent dans l'œuvre de M. Strindberg une place à part. 11 y a dans cette courte pièce beaucoup plus de vie et d'art que dans les pièces plus réfléchies, plus travaillées peut-être, plus philosophiques, en tout cas, qui ont fondé la célébrité de l'auteur suédois et dont les deux plus typiques ont été représentées à Paris : le Père et Mademoiselle Julie. Avec certaines pièces d'Henry Becque, d'Henrik Ibsen, de M. Giovanni Verga, de 31. Gerhart Hauptniann, je rangerais volontiers le Père parmi les « drames classiques » du naturalisme. Non pas que le Père m'enchante absolument. 11 y a trop peu d'action, à mon gré, dans cette pièce de théâtre Tout se passe en conversations, en « parlage » ; or, le drame, même naturaliste, veut autre chose. Je reprocherai aussi à M. Strindberg le caractère par trop abstrait de ses personnages. Le naturahsme a eu cet heureux eifet de rapprocher la littérature

de la vie. Mais les figurants du Père ne sont nés que du cerveau de l'auteur. Ce ne sont point des êtres de chair et d'os rencontrés dans la réalité et transportés tout chauds sur les planches. Emile Zola, qui manquait tant par ailleurs de sens critique, avait aperçu ce défaut. Dans une lettre où il félicitait l'auteur an Père, il faisait de très justes réserves sur ces personnages « qui sont presque des idéaux ». Telle est bien l'impression qu'ils produisent : ce sont « presque des idéaux », de tristes idéaux d'ailleurs, les idéaux d'une époque qui avait banni de la littérature tout idéal; mais ils mettent à formuler les griefs de M. Strindberg une telle passion qu'ils en acquièrent une vie véritable, une vie toute intellectuelle, mais intense, et qu'on les écoute avec une attention mêlée d'effroi. Dans le théâtre d'idées (le théâtre naturahste, par une singulière contradiction, adora le drame d'idées), il faut ménager au Père une place d'honneur.

C'est ici un furieux réquisitoire, un des plus violemment partiaux auxquels ait jamais donné lieu la lutte que se livrent, depuis l'origine des temps, « la bonté d'homme et la ruse de femme ». Laure a juré de se débarrasser d'un mari qui n'a d'autre tort que d'être faible et tendre. Pour venir à bout du « capitaine », elle est prête à tous les crimes. Avec un sûr instinct, elle découvre l'invention perfide qui, judicieusement appliquée, rendra son mari fou et lui permettra de le faire enfermer. Elle éveillera en lui un doute sur sa paternité : « Tu es

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donc bien sûr d'être le père de noire enfant? » lui demande-telle, un jour, négligemment. Le capitaine commence par rire de cet injurieux soupçon ; quelle bonne plaisanterie ! La vertu de Laure, tout le monde le sait, est au-dessus de toute les médisances.

Peu à peu, toutefois, le doute horrible s'infiltre et opère. L'ironie diabolique de Laure, la ruse froide avec laquelle elle torture son mari, atteignent insensiblement leur but. Au troisième acte, le capitaine est vraiment fou ou très suffisamment égaré par l'idée fixe pour être jugé fou par un médecin prévenu. II y a une violence tragique, vraiment poignante, dans la dégringolade, d'acte en acte, de cet être de tendresse et de simplicité, martyrisé par un Méphislopbélès en jupons. La hantise de sa paternité incertaine Délaisse plus au malheureux capitaine aucun repos. En vain il se roule aux pieds de sa femme, tâchant à lui arracher la vérité : Laure se dérobe avec des glissements de reptile. Quand elle répond oui, on devine que c'est non, quand elle dit non, on devine que la vérité, c'est oui. La dernière partie du drame est la plus forte. M. Strindberg(on n'est pas Scandinave impunément) aime à agrémenter ses inventions d'un rien de symbolisme. Il y a donc du symbole dans la conclusion du Père. Ce dernier acte montre la vieille bonne de Laure et Laure elle-même s'ingéniant à passer au capitaine la camisole de force. La servante berce le malade avec des histoires d'autrefois, des souvenirs d'enfance,

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des chansons plaintives. Sous ces caresses, le pauvre homme reprend confiance et s'abandonne. Alors, d'un gesle brusque, Dalila passe à Samson endormi la livrée infâme. Pour terrasser tous les 4 capitaines », il suffira toujours de deux mégères faibles, mais décidées.

Du moins le capitaine ne succombera-t-il pas sans protester. Dans un élan oratoire, — inutile mais éloquent, — il énumère ses griefs contre le sexe délesté. Dans une de ces tirades qu'on sent façonnées avec amour par le redoutable misogyne suédois, son héros ramasse les torts de toutes les femmes auxquelles son existence fut mèî.ée : « 31a mère qui ne voulait pas me mettre au monde parce que je devais être enfanté avec douleur était mon ennemie lorsqu'elle priva de sa nourriture mon premier germe vital, de sorte que je vins au monde à moitié estropié. Ma sœur fut mon ennemie, lorsqu'elle m'enseigna à être son valet. La première femme que j'embrassai fut mon ennemie en me rendant malade dix ans pour me récompenser de l'amour que je lui portais. Ma fille devint mon ennemie du jour où elle fut appelée à cboisir entre moi et loi. Et loi, ma femme, tu fus mon ennemie mortelle, car tu ne me lâchas point avant de m'avoir jeté à terre, à bout de soulfle ».

A bout de souffie ! M. Strindberg exagère. Le capitaine sera tel peut-être tout à l'heure ; mais, au derniej- acte de la tragédie, il lui reste encore la force de vociférer... et il en use largement.

Je mets Mademoiselle Julie très au-dessous du Pèi'e. Il y a beaucoup moins de spontanéité dans cette pièce, beaucoup moins de feu. Emile Zola avait défini l'œuvre d'art « un coin de la nature vu à travers un tempérament ». Cette formule toute naturaliste convient à merveille au Pèi'e. Le fougueux tempérament de Strindberg apparaît aussi dans Mademoiselle Julie, mais cette pièce vise en outre à manifester les théories dramatiques de l'auteur. Et ces théories sont d'une indigence extrême. Mademoiselle Julie a été composée sous l'influence de Zola, des Concourt, de tous les naturalistes français, que M. Strindberg venait de découvrir et dont il s'était épris. A leur exemple, l'écrivain suédois veut mettre plus de vie dans le drame, plus de vérité dans les caractères. Il a formulé ses idées dans deux dissertations publiées en 1888 et 1889. Ces idées sont médiocrement originales : M. Strindberg, nous l'avons dit, a toujours emprunté ses théories à d'autres. Elles n'en contribuent pas moins à éclairer certains côtés de son esprit. On ne saurait donc les passer complètemen t sous silence.

Du premier coup, M. Strindberg va plus loin dans la voie révolutionnaire que ses maîtres. Sous prétexte de tracer des caractères plus vrais, ne pré tend-il pas les dépouiller de toute unité, de toute fixité? Les pièces de l'ancien répertoire mettent sur les planches des individus uniquement avares, exclusivement jaloux. C'est là, d'après M. Strind-

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berg, une erreur grossière. Cet auteur compliqué ne croit pas aux caractères simples. L'âme humaine est quelque chose d'infiniment subtil : « Tout vice, écrit-il, a un envers qui ressemble beaucoup à la vertu ».

La réforme du dialogue n'est pas moins urgente que la réforme des caractères. Sur ce point, M. Strindberg se sépare nettement desauteurs français. Il blâme la construction trop symétrique de leur dialogue : « J'ai fait travailler les cerveaux irrégulièrement, écrit-il dans l'introduction de Mademoiselle Jidie, comme ils font dans Ja réalité. Dans la conversation courante, on n'épuise jamais un sujet. Le dialogue flotte, se munit dans les premières scènes de matériaux qui seront ensuite interprétés, développés, commentés, à l'égal d'un thème dans une composition musicale ». M. Strindberg, dans sa manière de conduire le dialogue dramatique, imitera donc Henrik Ibsen plutôt que les maîtres français.

Ce « flottement », ces discussions sur des idées, on rencontre tout cela dans les pièces à thèse d'Ibsen et de Bjornson. Mais rien n'est plus contraire à la précision, à la rapidité de l'esprit latin. Je constate, au demeurant, que les théories de M. Strindberg sur le théâtre ne lui ont pas porté bonheur. Il n'a fait des pièces passables que lorsqu'il a manqué à ses principes. Naturellement, il partage l'aversion de tous ses compagnons de lutte pour la division des ouvrages en actes. Il souhaite-

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rait que les speclalcurs supporLassenl de ne bouger de leur fauteuil de toute la soirée. Peut-être obliendra-t-oii cela, quelque jour, déclare-t-il (pour ma part, je n'en crois rien ;) en attendant, voici le moyen terme qu'il propose et dont il a fait l'essai : « Pour donner au public et aux acteurs quelques instants de répit sans nuire à l'illusion, j'ai admis au théâtre trois formes nouvelles, relevant toutes trois de l'art dramatique : le monologue, la pantomime et la danse ». Etrange réforme, vraiment, plus étrange de s'accomplir au nom du naturalisme ! Qu'y a-t-il de plus conventionnel que le monologue, si ce n'est la pantomime et la danse? Tous les naturalistes bon teint ont eu le monologue en horreur.

De fait, le naturahsme de M. Strindberg n'est qu'un naturalisme de pacotille. Comment un écrivain, doué d'un tel tempérament, aurait-il observé l'impassibilité prescrite par l'école, se serait-il contenté de photographier la réalité, de découper des « tranches de vie »? M. Strindberg est un romantique attardé, tout comme Emile Zola. L'historique qu'il fait du théâtre naturaliste le prouve. Le drame typique du naturalisme français, ce n'est pas, d'après lui, Heiwiette Maréchal, ce ne sont pas les Corbeaux^ c'est... Thérèse Raqidn. M. Strindberg voit dans ce parfait mélo une expression supérieurement réussie « de ce grand naturalisme qui cherche les points où se livrent les grandes batailles ». Thérèse Raquin montre « les puissances

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de la nature liiUant entre elles». M. Strindberg, à qui peu importe que le sujet choisi par le poète « soit beau ou laid pourvu qu'il soit grand », salue en Thérèse Haquiii la pièce-étalon de la poésie nouvelle. Je ne nie pas Ifi violence et l'horreur, assez poignantes par endroits, de ce drame, mais j'observe que Thérèse Raquin est de toutes les œuvres d'Emile Zola l'une des moins conformes à son esthétique naturaliste. Ce drame, postéiicur au roman du même nom, date de 1873. Zola n'avait pas encore trouvé à cette époque ce qu'il crut être sa véritable voie, ni proclamé l'infaillible recelte dn roman et du drame « expérimentaux ». Libre à M. Slrindberg d'admirer Thérèse Raquhi, mais il s'abuse en voyant dans cet ouvrage, que Zola lui-même estimait très inférieur k ses Iloitgon- Macquart, un chef-d'œuvre du théâtre naturaliste. Le naturalisme, comme l'entend 3L Strindberg, c'est, répétons-le, le romantisme, le romantisme s'exerçant à reproduire la vie contemporaine sous un aspect volontairement sombre et laid.

On a vu des auteurs énoncer des théories absurdes et produire au mépris, de leurs théories des œuvres dignes d'éloges. Je voudrais pouvoir dire qu'ainsi a fait M. Slrindberg, mais la sincérité m'en empêche. Mademoiselle Julie, à propos de qui fut rédigé le manifeste dont nous venons d'indiquer le contenu, me paraît un drame médiocre.

Le sujet en est fort déplaisant : Jean, le valet de chambre, séduit M"" Julie, la fille de ses maîtres,

OU, plus exactement, M"" Julie séduit son domestique. Elle va le trouver à la cuisine pendant la nuit de la mi-été (c'est fête en Suède) : « Tous les rangs sont confondus aujourd'hui», dit-elle. Elle l'aguiche, le pince, l'entraîna dans une valse. M. Strindberg fut ardemment égalitaire et révolutionnaire pendant sa période naturaliste. Il y a de la haine socialiste dans les scènes oii il montre l'impudente Julie provoquant son valet. Mais tout ce badinage finit par une catastrophe. Une troupe de villageois et de villageoises ayant envahi la cuisine et s'étant mise à danser (ô les invraisemblances de cette pièce naturaliste!) Jean et Julie en profitent pour s'esquiver, et je n'ai pas besoin de préciser ce qui se passe entre eux dans la coulisse. Jean devient alors d'une rare insolence. 11 injurie bassement celle qui vient de se donner à lui : « Jamais, dit-il, une femme de ma classe ne se serait conduite aussi ignoblement que toi, ce soir. Je n'ai jamais rien vu de pareil que chez les animaux et chez les filles )^. Julie courbe le front sous l'outrage, puis elle monte dans l'appartement de son père, force un tiroir, dérobe une grosse somme et propose à Jean de fuir ensemble. Mais, au dernier moment, la fuite devient impossible et M""" Julie, redoutant malgré tout l'inévitable honte, se résigne à mourir. Jean lui offre complaisamment son rasoir. Elle s'en empare et va pour se couper la gorge. Celte situation finale est atroce et toutes les péripéties précédentes ne le

sont pas moins. Les personnages luttent entre eux de grossièreté, d'ignominie, de perversité. On ne sait s'il y a plus de nihilisme, de pessimisme, ou de cynisme dans cet ouvrage. Il est bien de l'homme qui écrivait à la même époque : « Je trouve la joie de l'existence dans les luttes violentes et cruelles ».

Violence et cruauté, scepticisme et nihilisme, toutes les pièces et tous les romans naturalistes de M. Strindberg sont pleins de ces sentiments-là. Et ce paroxysme chronique ne laisse pas de donner lieu, il en faut convenir, à des effets assez puissants. Dans telle pièce en un acte, M. Strindberg a fait œuvre de précurseur heureux. Samoum obtiendrait, je crois, sur la scène du Grand Guignol, un vif succès, auquel la littérature ne serait pas étrangère ; mais il y a néanmoins quelque chose qui éloigne dans cette rage qui ne désarme pas, dans cette haine qui ne faiblit que pour devenir du sarcasme : «Fiancés, amour, Naples, — s'écrie un personnage de Camarades., — joie de vivre, l'antique, le moderne, libéral, conservateur, idéahste, réaliste, naturaliste, quelle blague ! quelle blague que tout cela! »

Il était à prévoir que l'homme qui tenait à quarante ans des propos si désenchantés, adopteraittôt ou tard une philosophie moins désolée. On ne passe pas sa vie à danser sur une table rase. M. Strindberg se convertit en même temps que son siècle. Les cigognes idéalistes dont M. de Vogiié avait salué l'approche dans un article resté célèbre touchèrent

de leurs blanches ailes le front soucieux du poète maudit. Une évolution, on dirait mieux une transformation, se produisit dans sa pensée. Ce fui une phase nouvelle et capitale. Nous la retracerons tantôt.

Mais il faut, si Ton veut être complet, toucher d'abord deux mois d'une « crise » intermédiaire traversée par M. Strindberg : la crise nietzschéenne. Elle dura peu et n'a pas laissé de traces bien profondes.

La nouvelle intitulée Tcliandala (1889) et le roman Au bord de la pleine mer (1890) datent de cette époque et montrent le socialiste de la Chambre rouge en proie au démon de Zarathoustra. Sous l'influence de Nietzsche, il renia son socialisme, son communisme, son bas matérialisme. Il devint un individualiste passionné, un aristocrate forcené de sentiments et d'idées. Il resta d'ailleurs irréligieux et anti-chrétien, mais pour d'autres raisons que par le passé. La période nietzschéenne de M. Strindberg fut, en somme, une étape idéaliste intermédiaire entre le socialisme révolutionnaire de la veille et le mysticisme du lendemain. Il faut tenir compte de cette phase en ce sens (\ù! Au bord de la pleine mer, le meilleur roman, à mon sens, qu'on doive à l'an-

leur siiéilois, dégage une philosophie par endroits toute nietzschéenne. M. Strindberg, qui est un lyrique, devait fatalement ne réussir qu'à moitié dans le roman qui participe plutôt du genre épique. Et, de fait, ses fictions sont souvent fort ennuyeuses.

Ce sont des romans a c!é oîi s'agitent des personnages purement Scandinaves, où se déroulent des événements purement locaux. Pour qui n'est pas informé de la politique et de la littérature dans les pays du nord, les romans de M. Strindberg n'offrent aucun intérêt. On devine des portraits dans tous les personnages. Dans leur interminables dissertalions, on entend l'écho des polémiques du cru. Là encore, M. Strindberg s'abrite derrière ses héros pour défendre des idées qui lui sont chères ou pour assouvir les rancunes qui lui tiennent à cœur. Ajoutez que ces romans sont le plus souvent mal construits, incohérents, écrits dans un style de journal, brillant sans doute, parfois même étincelant, mais fiévreux, haletant, dépourvu de toute solide beauté de forme. Et vous aurez, je crois, l'explication de l'indifférence que le public français leur a témoignée,,.

De ce jugement que je sens fort sévère mais que je crois équitable, j'excepterai la première partie du roman intitulé Au bord de la pleine mer. Il y a là des pages d'une beauté achevée. Un jeune savant, AxelBorg, vient étudier, sur l'ordre de songouvernement, dans une île non loin de Stockholm, les causes d'une ruineuse disparition du hareng. I^a

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solitude, le recueillement, le calme de celle plage que trouble uniquement le tumulte berceur de la mer, remplissent Axel Borg d'ivresse. A décrire la grande paix de cette retraite où vit son héros, M. Striudberg, misanthrope impénitent, semble éprouver lui-même une joie bienfaisante. Axel Borg navigue avec emportement et son historiographe raconte ses équipées avec enthousiasme. Les tableaux qu'il en trace rappellent, par instants, les plus belles « marines » des plus célèbres poètes de la mer, du Camoëns à M. Pierre Loti. Dégoûté des hommes, Axel Borg (ou M. Strindberg, car c'est tout un) s'adonne de toute son âme au culte de la nature et de la science. Il collectionne les oiseaux, les poissons, les fleurs de ces parages et les décrit dans un style opulent aux métaphores ingénieuses. « Les habitants du fond de la mer se traînaient sur le ventre, cherchant l'obscurité et le froid, dissimulant la honte qu'ils ressentent d'être restés en arrière dans lalongue migration des êtres animés vers J'éther et vers le soleil ».

Tous les romans de M. Strindberg comportent un élément politique. Au bord de la pleiiie mer comme les autres. On y saisit sur le vif l'évolution de l'auteur dans le sens nietzschéen. Aux théories égalitaires a succédé une haine solide de la masse inculte ; à l'amour de Démos a fait place une horreur sauvage pour Pecus. Axel Borg cherche à faire profiler les pêcheurs qui l'entourent de ses découvertes scientifiques. Mais il en est pour ses avances. On

repousse ses conseils avec emportement. Il en prend son parti, car c'est un sage : « Bien qu'il eût été renié lui-même par la société supérieure, — écrit M. Strindberg, — il n'avait jamais éprouvé le besoin de plier le genou devant ceux qui ne sont rien. Axel Borg n'avait jamais honoré les humbles ». M. Strindberg, par exemple, n'en pourrait dire autant. Ses premiers écrits honorent, vénèrent, encensent les humbles. Mais il fera désormais comme Axel Borg, il laissera là toute pitié, il reniera « l'erreur moderne qui consiste à croire que les classes inférieures souffrent de leur situation subalterne et de leurs moyens d'existence grossiers ». L'idée mère du nietzschéisme, c'est la division des individus en deux grandes catégories : les esprits maîtres et les esprits esclaves, Axel Borg, dans la première partie du roman, incarne très exactement Tesprit maître et réalise déjà, sur beaucoup de points, l'idéal du surhomme.

Ses avis sur la religion, plus exactement sur le christianisme, ont un air niezschéen particulièrement accusé : « Jésus-Christ, prononce Axel Borg, n'est pas plus un mythe qu'une hypothèse. C'est une invention d'esclaves rancuniers et de femmes malfaisantes. C'est le Dieu des mollusques par opposition au Dieu des vertébrés ».

L'iieure était près de sonner, cependant, où M. Strindberg allait se convertir, avec éclat, au Dieu des « mollusques».

Il fut touché de la grâce à Paris. Le livre qui con-

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tieal le journal de sa conversion porte un nom italien, un nom dantesque, Inferno ; mais il a été composé dans le quartier Montparnasse. L'époque où il fut écrit est facile. à déterminer, grâce à certaine allusion à « l'exécution toute récente de Caserio ». Inferno remonte à l'été de 1894. C'est l'époque où la renaissance idéaliste battait son plein. Elle avait produit à son aurore quelques beaux livres : le Sens de la t'?>, d'Edouard Rod, le Disciple, de M. Paul Bourget.EUe avait eu en politique cet heureux résultat d'amener un ministre républicain à constater à la tribune du parlement français un « esprit nouveau » et à s'en féciliter. Puis, de vaguement spiritnaliste qu'il était à ses débuts, le mouvement, dans la littérature, tourna peu à peu au mysticisme. Brunetière proclamait la banqueroute de la science, se ralliait au catholicisme et s'en allait « demandera Rome ce qu'il faut croire ". Huysmans entrait dans « la Cathédrale», avec effraction, par le toit. M. Strindbcrgs'apprêtait à faire mieux encore : il allait pénétrer dans l'Eglise par la cheminée.

L'àme d'épongé de cet auteur ne tarda pas à s'imprégner de l'atmosphère de dévotion ou de pseudo-dévotion qui l'entourait dans le milieu où il fréquentait. Une immense estime pour M. Joséphin Peladan, qui alors était sàr, acheva l'œuvre de conversion. A son école, le catéchumène suédois apprit comment on devient mage. Les mageries et les imacreries médiocres des salons de la Rose-Croix

contribuèrent à l'édifier : la grâce a ses raisons que le bon goût ne connaît pas.

Quinze volumes sont énumérés en « bibliographie » à la dernière page à'inferno ; tous sont fran. çais, à l'exception d'un livre allemand et des écrits en langue latine de Swedenborg. Les introducteurs à la vie dévote d'Auguste Strindberg eurent nom Peladan, Papus et Guaita. 11 y a beaucoup d'occultisme dans le mysticisme du romancier Scandinave. M. .\uguste Strindberg est venu à Dieu par une voie toute littéraire, celle qui passe parles maisons hantées où les sorciers tiennent leur sabbat et par les temples maudits où les prêtres damnés célèbrent la messe noire.

Nous ne suspectons pas la bonne foi de cet étrange néophyte. Nous saluons seulement dans sa conversion un nouveau témoignage de cette simplicité des moyens par où le Ciel s'empare des âmes qu'il convoite. Il a suffi d'un souffle, d'une ombre, d'un rien pour retourner le mécréant de naguère. Dans les rencontres les plus simples, dans les coïncidences les plus fortuites, M. Strindberg voit maintenant le doigt de Dieu. Rue de Fleurus, il aperçoit sur l'enseigne d'un teinturier ses initiales. A. S. et à cette enseigne un arc-enciel met une auréole. 11 n'en faut pas plus pour qu'un frisson secoue le nouveau croyant. Comment rester sourd à cet appel d'en haut? A quelque temps de là, dans une course à la campagne, il voit, contre la porte d'un moulin, une boîte de cambouis, un

balai et une corne de bouc : « Quel démon, s'écriet-il, a mis ce malin sur ma route ces deux emblèmes de sorcellerie : une corne de bouc et un balai ?» 0 simplicité sainte ! C'est à se demander vraiment si M. Strindberg, par instants, ne joue pas un rôle... Mais repoussons cet injurieux soupçon. Il s'évanouit aussi bien devant un examen consciencieux. On rencontre, dans ce journal d'une conversion tracé de la main même du converti, une telle ferveur, une telle angoisse, que toute hypothèse de simulation doit être écartée.

M. Strindberg s'est converti au milieu d'affres morales épouvantables. Inferno témoigne d'un état pathologique évident. Des troubles de toute sorte, des hallucinations, des insomnies douloureuses tourmentèrent l'auteur de Mademoiselle Julie s'élevant à la vérité religieuse et à une vie plus conforme aux préceptes chrétiens. Sa croyance nouvelle est à base de terreur et de contrition. M. Strindberg revient sans cesse sur la conviction où il est qu' « il existe un Dieu et des châtiments». Et des châtiments, il en découvre partout. Ces troubles nerveux dont il souffre dans son isolement (il venait de se séparer d'une femme naguère tendrement aimée) sont à l'en croire une punition du Ciel pour ses fautes. Peut-être expie-t-il aussi des péchés commis dans une vie antérieure? Qui sait? Cette explication expliquerait bien des choses. Il y a quelque chose de médiéval dans l'ascétisme dogmatique auquel sacrifie désormais M. Strindberg. Sweden-

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borg émet, paraît-il, cette hypothèse que certains pécheurs commencent, dès leur existence terrestre, à vivre en enfer. M.Strindberg penche à croire que tel est son cas. Et c'est pourquoi il a intitulé Inferno le récit des souffrances où il connut Dieu. Il est poignant, ce livre, malgré ses explosions puériles et ses effusions parfois ridicules et 31. Strindberg est touchant dans son étrange rôle de saint Jean à Montparnasse. Avec un sérieux énorme, avec toute la gravité de l'homme du Nord, il a médité sur Joséphin Peladan, pâli sur Papus et maigri sur Guaita. Qui dii'a jusqu'à quel point les sârs de lalJose-Croix crurent à leur mission sacrée? Au surplus, comment douter de leur occulte puissance? Pour avoir accompli cet éclatant miracle : la conversion de M. Strindberg, nous croirons à leur magique empire quand ils n'y croiraient pas eux-mêmes...

Mais M. Strindberg ne devait pas trouver, hélas ! la paix du cœur dans le mysticisme. « Un Dieu encore inconnu semble aujourd'hui se développer », écrivait-il au plus fort de sa crise de piété. On voit à cette phrase combien sa religion reste imprécise. Il tente bien d'arriver à une foi plus consistante. Et pendant un temps il crut éprouver des sympathies pour le catholicisme. Né dans la confession luthérienne, il a tracé de Luther, en 1903, un portrait bienveillant, mais il le malmène rudement dans le Livre bleu (1908), et d'ailleurs il a toujours criblé d'épigrammes ses successeurs. Le catholicisme répondait beaucoup mieux, pendant sa crise mys-

tique, à ses aspirations intimes. Cette religion exerçait sur lui l'attrait qu'elle exerce sur la plupart des poètes et des artistes; mais les sympathies romaines ne survécurent pas au milieu où elles étaient écloses. M. Strindbergne donna pas suite à ses velléités d'abjuration et il lui suffit d'être aujourd'hui vaguement, oh! bien vaguement « chrétien ».

Ce mysticisme qui imprégna, un temps, sa philosophie et sa littérature, on le retrouve dans les travaux d'ordre plus positif qu'il poursuivait parallèlement. M. Slrindherg a toujours eu du goût pour les sciences naturelles. Comme son Axel Borg, il semble qu'il trouvât dans l'étude réfléchie de la nature une diversion bienfaisante au contact forcé des hommes. On a de lui des traités scientifiques sur les sujets les plus divers. Il faudrait posséder son savoir encyclopédique pour porter sur eux un jugement autorisé. Je ne suivrai pas l'auteur de Sylva Sylvanim dans le domaine où il se meut avec aisance. Cette partie de son œuvre est d'ailleurs d'importance secondaire au point de vue qui nous occupe. Les travaux scientifiques de M. Strindberg ne nous intéressent que dans la mesure où ils contribuent à nous livrer le fond de sa pensée philosophique. Notons, à cet égard, l'évolution qui se produit dans sa conception de la science. A sa vision matérialiste de l'univers succède une vision mystique. M. Strindberg entreprend des travaux de laboratoire avec l'espoir de trouver au fond de son creuset la preuve de l'existence de Dieu. Il affirme

la banqueroute de la science humaine, mais il annonce l'avènement d'une science théosophique qui livrera peut-être avant peu le secret de l'univers : «Ce fut la banqueroute de la chimie,— écrira-t-il plus tard en retraçant cette époque de sa pensée (1) — et la remise en honneur de l'alchimie ». L'idée de jéussir à changer en or pur le plomb vil attire M. Strindberg. Il s'attaque, lui aussi, au Grand Œuvre. Avec quel espoir de succès? Jusqu'à quel point, dans ce rôle, se dupa-t-il luimême? La chose est de nouveau malaisée à déterminer. Mais nous ne pouvons pas croire qu'il n'y aiteu dans cette ferveur de science mystique qu'un pur jeu de l'esprit. Nous ne pouvons et nous ne voulons pas le croire, bien qu'à vrai dire le mysticisme scientifique de M. Strindberg l'amène à formuler de bien troublantes hypothèses. Que penser de sa théorie sur le papillon dénommé Acherontia atropos dans Sylva Sylvarum ? L Aciierontia atropos porte sur ses ailes une figure qui ressemble à une tête de mort. Par une singulière rencontre^ ce papillon fréquente les cimetières. On le trouve dans le voisinage des gibets et des charuiers. Qui sait, se demande M. Strindberg, si l Acherontia atropos ne doit pas aux funèbres spectacles où il se complaît le symbolique ornement de ses ailes? D'autant plus que ce papillon est connu des naturalistes pour avoir des nerfs d'une sensibihté ex-

(1) Les Chambres Gothiques (1904).

trême. Poursuivi, il exhale de véritables plaintes... N'est-il pas furieusement problématique, le rapport de cause à effet noté par M. Strindberg? Bernardin de Saint-Pierre et les penseurs ingénus de son école, démontrant par la Nature l'existence d'une Providence toute prévoyante, formulaient de pareilles hypothèses un peu simplettes et médiocrement persuasives. « Les cieux racontent la gloire de Dieu, a chanté le roi David, et l'étendue donne à connaître l'ouvrage de ses mains ». La théosophie et l'alchimie de M. Strindberg se proposent, elles aussi, de démontrer cette gloire, mais elles la démontrent bien pauvrement. Elle fait sourire, la science de ces savants personnages qui sont revenus au spiritualisme par le spiritisme et qui, comme on l'a dit, ayant banni Dieu de l'univers,, ont fmi par le retrouver dans le pied d'une table.

Mais l'ont-ils retrouvé ? A-t-il fini par se révéler, le « Dieu inconnu » dont les néo-idéalistes de 1890 édifièrent l'autel avec un zèle si pieux? Hélas non! La divinité attendue ne s'est pas montrée, — il faut bien l'avouer. Et sur ce point, de nouveau, elle est très caractéristique, très significative, l'évolution ultérieure de la pensée de M. Strindberg. Il n'a pas plus trouvé Dieu que n'avait fait son temps. Cet auteur reflètera-t-il donc jusqu'à la fin de ses jours les mobiles aspects de l'inquiétude contemporaine? Sur la plaque photographique de son cerveau toutes les lueurs spirituelles de son époque

doivent-elles passer en laissant automatiquement une empreinte ?

Continuons de nous instruire à cet égard dans un petit livre de l'auteur suédois, un livre intitulé Solitaire (1903), et complétons le portrait de ce Strindberg dernière manière, du Strindberg d'aujourd'hui, par quelques touches empruntées aux deux parties du Livre bleu (1006-1908). Le calme, un calme à vrai dire tout relatif, s'est fait dans le cœur du poète. Du moins les Furies ont-elles lâché leur proie. M. Strindberg ne tombe plus en syncope àl'aspect d'une corne de bouc ou d'un balai. 11 n'est pas non plus retourné au darwinisme ni au matérialisme des années de début. 11 continue d'avoir pour la « philosophie des vétérinaires » qui sévit entre 1880 et 1890 un indicible mépris, mais la rehgion nouvelle dont il annonçait la naissance au fort de sa période myslique n'est pas venue à terme. M. Strindberg le reconnaît. Il n'en est pas moins devenu religieux en ce sens qu'il a l'athéisme en horreur, qu'il tient pour la supériorité du christianisme sur toute autre philosophie, qu'il croit à l'immortaUté de l'âme et à la vie future. Renonçant à rencontrer Dieu dans les cornues et les alamjjics, il l'a cherché dans son cœur et il l'a trouvé. Ayant

constalé que la prière exerçait une aclioii salutaire sur son état moral, il ne se fait pas faute d'y recourir. Mais il n'a formellement adhéré à aucune religion précise. Avec celte singulière faculté qu'il a de se renouveler, et de se renier sans qu'il lui en coûte, il écrit [: « Je ne suis pas catholique et je ne l'ai jamais été. » Il se peut, ô Strindberg, que vous ne le soyez pas devenu, mais comme vous avez failli le devenir !

C'est la diversité de cet auteur, combinée à la sincérité et à l'emportement de ses convictions, qui en fait un sujet d'étude si attachant.

Le scepticisme spiritualiste, voilà où il en est, au lendemain de son soixantième anniversaire. M. Strindberg qui a mis en drames et en nouvelles plusieurs moments importants del'hisloire suédoise (en se peignant lui-même sous le nom d'Eric A7T' et en donnant à la Reine Christine les traits de sa troisième femme, Harrielt Bosse,) ne croit plus à la science historique. Il ne croit plus à aucune science : « Consiste-t-elle en autre chose, demandel-il, qu'en hypothèses, fausses conclusions, duperie de soi-même et coupages de cheveux en quatre? » « Si la vie a un but, déclare-t-il encore, ce ne peut être que de rechercher le Bien, de fuir le Mal, d'observer ce précepte: Prie et travaille, crains Dieu et garde ses com77iandements . Toute sagesse est un leurre quand. elle ne conduit pas à Dieu. Seul il est le chemin, la vérité et la vie ».

C'est toujours un puissant argument en faveur

LES CONTEMPORAINS KTRANGIÎRS 153

'du christianisme que le spectacle d'une âme tourmentée retrouvant, à l'ombre de la Croix, la paix qui la fuyait. La conversion de M. Slrindberg au spiritualisme chrétien est d'un très édifiant exemple.

En littérature, hélas ! l'exemple qu'il continue de donner est moins bon. M. Strindberg a pu revenir au christianisme : il éprouve encore quelque peine à pratiquer la vertu chrétienne du pardon. Dans ses plus récents écrits, il marque autant de rancune qu'il y a vingt ou trente ans à quiconque ne partage pas ses avis. Il juge, dans leur ensemble, gens et choses de Suède, avec le détachement supérieur du cosmopolite ; mais sur certaines questions spéciales, il reste intransigeant, irréductible. Pour un rien, il reprend feu. Toute mansuétude chrétienne est absente de ses derniers romans : Les Chambres Gothiqiies{i^Oi)el Drapeaux tio/'rs (1908). On aurait tort de se renseigner sur la société suédoise dans les tableaux qu'en trace la fureur vengeresse de M. Strindberg. M. René Doumic a publié des pages excellentes sur « la caricature des mœurs par les romans». La justesse de cette formule apparaît aux Chambres Gothiques et aux Drapeaux noirs. La Suède passe avec raison pour une contrée qui s'est affranchie (autant qu'il est possible) de la plaie de l'alcoohsme. Si l'on en croyait M. Strindberg, les « intellectuels » de son pays se trouveraient toujours, au contraire, entre deux vins et entre deux ou Iroisalcools. Ils absorbent, da.ns Drapeaux ?ioi?'s.

des quantités de liquide fabuleuses : Champagne, bordeaux, bourgogne, chartreuse, whisky. Les femmes payent largement leur tribut au vice général. Elles ont en outre le monopole d'une orgie spéciale. Sous prétexte d'élaborer des réformes féministes, elles se hvrent en commun à d'interminables libations de porto. Encore une fois, il ne faut pas prendre au tragique ce tableau des nationales dépravations. C'est un besoin pour le misanthrope suédois de menacer, détester, maudire et calomnier. La mauvaise humeur semble une condition essentielle de son talent: facit indignatio prosam. Devenu conservateur, il garde un esprit subversif. Ayant restauré Dieu dans son temple, il n'a pas dépouillé l'iconoclaste des débuts. Il faut que sa foi, comme celle dePolyeucte, se traduise par des bris d'idoles. Quant ce n'est pas à Geijerstam qu'il en a, c'est à Ellen Kei.Oubien c'est contre l'élite intellectuelle de sonpays inglobo qu'il prononce un collectif anathème : « Vous autres, poètes, vous êtes en dehors de la vie et de la Société. Votre travail est un jeu et votre existence une fête. Vous méprisez les bourgeois et la vie bourgeoise. Vous traitez de fainéants serviles les gens qui accomplissent leur devoir et obéissent aux lois, vous appelez les patients des lâches, vous traitez d'hypocrites ceux qui souffrent. Maudit soit le jour où je suis entré dans votre monde de bohèmes à la morale de criminels ! » Le poète Verlaine, agonisant sur son lit d'hôpital, disait : « Il n'y a qu'une chose : faire le

bien ». M. Strindberg tient aujourd'hui le même langage. Cet homme saturé de littérature a pris la littérature en horreur. « Labourer et bêcher, se marier, donner le jour à des enfants, fréquenter l'église, payer ses impôts, vieillir honorablement, recommander son âme à Dieu et mourir», voilà l'idéal qu'il préconise. Souhaitons-lui de passer conformément à ses principes les années qui lui restent à vivre. Mais n'y comptons pas trop. Le repos et la paix ne sont pas faits pour cet agité, inquiet par nécessité de nature, alors même qu'il croit avoir trouvé, il continue de chercher en gémissant. M. Strindberg est comparable à ces antiques girouettes, orgueil des toits vénérables, qui tournent au moindre souffle, toujours en grinçant très fort...

Et son style fait comme lui : il halète, il crisse, il stride. M. Strindberg, converti à l'idéalisme, écrit la même prose qu'autrefois : une prose hallucinée et fiévreuse, surchargée d'images outrancières, inégales au sujet. Cet auteur n'est devenu, avec le temps, ni plus sobre, ni plus mesuré. Il manque toujours autant de goût, mais il a l'intensité, la vigueur, la vie. Quelle force dans cette description de la table où le professeur Stenkohl vient de traiter quelques convives de choix : <( Les serviettes pétries par des mains nerveuses et cent fois portées à la bouche gisaient là comme des entrailles, comme des circonvolutions de cerveaux éparses, comme des poupées de chifl'ons.

comme des polichinelles, comme des faces et des membres de suppliciés; au lendemain d'(me nuit sans sommeil, un oreiller présente cet aspect-là ; un mouchoir de poche est pareil après un bal ou après un enterrement où se versèrent de vraies larmes ».

Un névropathe seul est capable d'écrire de ce style, de s'échauffer de la sorte, d'amplifier ainsi à propos d'un tas de serviettes.

Pauvres serviettes! Pauvre Slrindberg !

Dans cet ensemble d'opinions extrêmes, successives et contradictoires qui forme la pensée de l'auteur Scandinave, il entre toutefois un élément stable. Sur un point, M. Slrindberg n'a jamais varié. Ce pôle fixe de sa doctrine, c'est l'horreur sauvage de la femme. Je n'ignore pas que M. Slrindberg n'admet point qu'on le traite de misogyne. Bien qu'il ait été plusieurs fois marié et que ses expériences conjugales aient toujours mal fini, il prétend conserver intacts le respect du mariage et le respect de la femme. Ses diatribes ne s'adressent, dit-il, qu'à l'amazone qui renie son sexe et empiète sur les attributions de l'homme. On n'est pas misogyne, explique-t-il, pour réprouver le « féminisme » et désavouer les « suffragettes ». « Ceux

qui me traitent de misogyne, conclul-il, sont des imbéciles, des menteurs, des niais, ou bien tout cela à la fois ». Voilà qui est péremptoire et clair. Aucun critique, si détaché soil-il, n'encourra, je crois, de gaieté de cœur, une si cruelle sen- . tence. Je me suis donc empressé de contrôler mon impression première.

Quitte à encourir décidément les foudres de M, Strindberg, j'avoue qu'au sortir de mon travail de révision je continue de voir en cet auteur un enragé contempteur de la femme. Au reste, passons rapidement en revue l'aspect sous lequel elle parait dans ses principaux ouvrages. Opposons à Strindberg Strindberg lui-même. Le lecteur jugera.

Dans Maître Olof, qu'il composa à vingt-trois ans, l'auteur suédois part déjà en guerre contre le sexe faible ; mais les opinions d'un jeune homme de vingt-trois ans ne signifient pas grand chose, j'en conviens. Constatons pourtant que dans Madame Margity qu'il donna vers 1880, l'anti-féminisme de M. Strindberg se précise. Dans cette pièce, parue trois ans après A'o;y/, l'auteur dénonce la mauvaise éducation qu'on donne aux jeunes filles, les idées fausses qu'on leur inculque. L'héroïne de son drame, à la veille de se marier, entrevoyait dans l'état conjugal le paradis de l'amour éternel. Aussi le réveil est-il triste, triste. Peu s'en faut même qu'il n'entraîne une catastrophe. Mais M"* Margit est plus forte que Nora. Elle est capable de vivre sans illusions. Elle restera donc au foyer, pour y

remplir sa tâche. Par exemple, le charme est rompu. Il lui est impossihle d'aimer son mari. Pour se venger, elle montrera à ses enfants, dès leurs premières années, la vie sous son vrai jour : « La terre est une vallée de larmes, l'amour un mensonge enfariné, le mariage un austère devoir ».

Plus catégorique encore, la méfiance à l'égard de l'amour et de la femme dans Créanciers, pièce écrite en 1888 : « Pour la femme, dit un personnage du drame (Gustave), Tamour consiste à prendre. La femme n'aime pas l'homme à qui elle ne prend rien ». A un athée qui explique : « J'ai renoncé à croire en Dieu, mais je ne peux vivre sans croire à une femme », Gustave fait cette réplique : « Dans ce cas, par tous les diables, retourne plutôt à Dieu ». Nous avons jeté déjà un coup d'œii sur le ménage infernal des protagonistes du Père. Dans tous les ouvrages de Strindberg composés vers 1890, la femme joue le même rôle odieux. M. Strindberg a défini l'amour « une fièvre intermittente, avec des périodes de haine entre les accès ». Ce n'est pas, sous sa plume, une boutade. L'amour que se portent ses personnages répond exactement à cette définition. Pour le poète Strindberg, comme pour les tragiques grecs, l'amour est une maladie dispensée par les dieux. L'bomme est heureux tant qu'il évite le contact impur : il est perdu s'il cède à l'attrait de l'adversaire. Axel Borg vit en paix dans son île déserte. A partir du moment où son mauvais ange l'a mis en présence

de Maria, il commet faules sur fautes. Pour gagner le cœur de la bien-aimée, cet homme intègre viole de gaieté de cœur la loi qu'il respectait jusqu'alors. Trompé par celle qu'il a la faiblesse d'adorer, il se désespère, il languit, il devient fou. Et c'est a la femme », l'auteur responsable de cette catastrophe.

M. Strindberg est le tortionnaire implacable de la mégère inapprivoisée et inapprivoisable. Ses livres, qui témoignent d'une horreur comique, d'une vraie « phobie » de neurasthénique pour les cliiens, traitent la femme plus mal encore. Dans ses jbons jours, M. Strindberg voit en elle une « créature intermédiaire entre Thomme et l'enfant ». Dans ses mauvais jours, il la juge moins près de l'enfant que de la bête : « La seule façon convenable de s'approcher d'une femme, écritil, c'est à quatre pattes. »

Poursuivons la revue de ces aménités. Impossible d'en dresser la liste complète. J'en passe, et des meilleures : l'atroce scène finale de Danse des morts, par exemple (1900 . Et j'en viens aux écrits plus récents, aux ouvrages publiés dans la phase d'apaisement relatif, phase qui dure encore. Réconcihé avec Dieu, Strindberg a-t-il fait aussi la paix avec la Femme ? >'on, je le répète. 11 semble que la solitude et la retraite aient au contraire attisé sa haine. Dans les Chambres gotJdques, ce sentiment confine à la démence. Un ameublement sans beauté lui inspire ces réflexions d'une perspicacité un peu

folle : « La méchanceté de la femme éclatait dans chaque pièce du mobilier, se montrait aux couleurs des rideaux, apparaissait aux décorations. On y lisait l'animosité pour l'homme, dont le sentiment artistique était notoire. Toute la décoration avait été évidemment composée dans l'intention avoués de blesser son bon goût ». La personne qui inspire ces observations à l'auteur de Chambres rjothiques est, il est vrai, une de ces «femmes fortes » qu'il déteste. Dans Drapeaux noirs aussi, les ménages qu'il montre aux prises sont généralement composés d'un mari imbécile et d'une femme émancipée, mais il convient de remarquer qu'une femme passe bien facilement pour une « émancipée » aux yeux de l'ombrageux Strindberg. 11 suffit pour cela qu'elle se paye le luxe d'une conscience et d'une volonté. Parcourons enfin les deux Livres bleus, témoignages probants et récents entre tous, puisqu'ils datent de 1906 et 1008 et puisqu'ils contiennent des réflexions philosophiques, des « pensées », et non plus une fiction romanesque. Qui donc est visé, s'il vous plaît, dans l'aphorisme suivant : la « femme émancipée » ou, tout simplement, la femme : « L'homme aime et la femme hait. L'homme donne et la femme prend. L'homme sacrifie et la femme dévore. Tromper l'homme, c'est l'aspiration suprême de la femme. Si elle peut le duper en sorte qu'il mange de la viande de cheval sans qu'il s'en rende compte, elle exulte. Quand elle fait ses dents de lait, elle n'apprend pas à

parler, mais tout de suite à menlir. Car parler et mentir, pour elle c'est tout un ». M. Strindberg ne soutiendra pourtantpas que c'est une « émancipée », cette fillette qui en est encore à faire ses dents de lait et qui ment déjà... par atavisme.

Mais qu'entre toutes les femmesilhaïssela» femme libre », celle chez qui s'observe cet individualisme si prompt à s'alarmer el cet instinct de révolte qui le distinguent lui-même, cela n'est pas douteux. M. Strindberg, qui déteste toutes les femmes, exècre ces femmes-là. Le féminisme Scandinave (d'Ibsen et Bjornsoii à EllenKei) a trouvé en lui un censeur impitoyable. 11 a traité Ibsen de charlatan et ses héroïnes de criminelles. Nora est la « femme simiesque », bourreau de son mari. Si le sexe qu'on dit fort a cru devoir applaudir au geste fou de Nora, désertant le fo.yer conjugal, il n'y faut voir qu'une preuve de plus en faveur de l'incurable asservissement du mâle. « Quand Nora s'enfuit, — écrit M. Strindberg (t), — après avoir fourragé partout comme le singe qui dévalise la corbeille à ouvrage, ils jubilent, ces hommes, et pleurent de sympathie sur cette créature d'archi-malice. Où va Nora ? Dans la rue, naturellement. Le chemin mène de la maison dans la rue. Et que fait Nora? Naturellement, elle se donne : librement, sans retenue, sans préjugés, comme dans la ménagerie. »

(t) (7n livre bleu.

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Les fragments qui précèdent ne sont-ils pas bien instructifs ? Ne semble-t-il pas, dès maintenant, bien difficile de ranger M. Strindberg parmi les ennemis de la seule femme émancipée? De fait, il est misogyne, absolument, passionnément, comme il est misanthrope et quoi qu'il se défende, d'ailleurs, d'être l'un et d'être l'autre : « Je n'aijamaishaï les hommes. — a-t-il écrit(en 1903) — bien au contraire ; mais je les ai craints dès ma naissance ». C'est jouer sur les mots. M. Strindberg n'aime pas mieux les hommes qu'il n'aime les femmes et qu'il n'aime la vie. A soixante ans passés, il reste l'enragé haïsseur, l'enragé pessimiste qu'il était à vingt-cinq ans. Sera-t-il jusqu'à son dernier jour « le poète des sentiments antipathiques? » L'heure de l'apaisement ne va-t-elle pas sonner enfin pour cette âme tordue et tourmentée?

On peut l'espérer, mais il serait sage de n'y pas compter trop. C'est d'ailleurs au chaos d'idées qu'elle contient que l'œuvre de cet écrivain doit son exceptionnel intérêt. La courbe de sa pensée est instructive au possible. L'expérience montre toutefois que les esprits les plus actifs finissent à la longue par se lasser de suivre ies manies de leur temps. Le jour arrive oii, à l'encontre d'une parole souvent citée, on se lasse de tout, même de comprendre. Il est naturel que l'homme normal use largement dans sa jeunesse de son intelligence critique ; mais la fin de sa vie, sinon déjà son âge mûr, appartient à une foi. L'in-

telligence est une faculté essentiellement négative. Avant de mourir, il convient que l'homme ait affirmé, ait aimé — fût-ce tardivement — quelque chose. Dans l'océan des idées, M. Strindberg ne réussira-t-il donc pas à jeter l'ancre un seul jour ?

C'est le secret de sa verte et bouillonnante vieillesse. Pour sa propre satisfaction et pour le bon renom de sa gloire, nous la souhaiterions, cette vieillesse, moins frénétique et moins haineuse. Puisse un peu de sérénité descendre enfin dans l'àme de ce poète-martyr 1

Grâce à quoi, son œuvre httéraire acquerrait, considérée dans son ensemble, cette harmonie qui lui fait si cruellement défaut quand on l'observe dans le détail.

SELMÂ LAGERLOF

Les génies primesauliers, les poètes « par la grâce de Dieu » se font de jour en jour plus rares. Nos auteurs les plus appréciés sont des lettrés, raffinés à l'excès. On chercherait en vain dans leurs écrits l'ombre seulement de cette qualité charmante : la naïveté. Ils ne tiennent pas cet article-là. C'est à se demander si la naïveté et le talent seraient devenus incompatibles.

Hé non 1 talent et naïveté ne s'excluent pas. Un auteur élevé loin des grandes villes et privé de la haute culture qiii s'y acquiert peut fort bien, s'il sent du ciel (d'influence secrète », devenir un littérateur de marque. Il y aura même des chances pour que la marque de sa littérature soit bonne. La poésie sera vraiment pour ce poète une vocation, d'autant plus authentique qu'elle ne se sera pas révélée dans les cénacles, qu'elle ne sera pas due à la contagion de l'exemple ni au désir de briller, si

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puissants dans les capitales. Combien sympathiques, ces auteurs à qui le talent est venu en entendant chanter le rossignol ! Bénis soient- ils pour les accents rustiques qu'ils mêlent à la grande musique de nos flûtistes savants! Les airs qu'ils tirent de leur roseau nous remplissent d'une émotion spéciale et dont nous sommes aujourd'hui trop sevrés. On sent, comme dans la chanson du roi Henri, que la passion parle là toute pure ! Avec quel empressement on passe sur ce qui manque à ces auteurs en faveur de ce qu'ils possèdent et qui n'appartient qu'à eux ! Ils pèchent contre la mesure et le goût. Ils composent à la diable et parfois ils n'ont guère de style. Qu'importe ! Peu s'en faut que nous ne saluions dans leur ignorance du métier un essentiel mérite. En vérité, il ti'est rien qu'on ne pardonne à ces « primitifs » aimés. Ne rachètent-ils pas leurs défauts par ces qualités devenus quasi-préhistoriques : fraîcheur, spontanéité, sincérité des impressions, absence en un mot de tout ce qu'on flétrit justement du nom de « littérature»? C'est parce qu'il possédait ces qualités exceptionnelles que Jean-Jacques Rousseau reçut du Paris raffiné et frivole de son temps un accueil si chaleureux. Et c'est pour la même raison que l'œuvre de M"' Selma Lagerlof 'qui ne ressemble d'ailleurs en rien à celle de Jean-Jacques) a franchi très rapidement les frontières de sa Suède natale. On a déjà traduit quelques-uns de ses principaux ouvrages. On traduira sans doute aussi le reste. Ses

livres, pour la plupart, méritent cet honneur, cet honneur qu'elle partage avec tant d'indignes. Sainte-Beuve louait le prénommé Jean-Jacques pour avoir « mis du vert » dans la littérature française. M''* Lagerlôf aura mis, elle aussi, un peu de vert dans les lettres européennes de son temps. Rendons-lui grâce pour ce bienfait, mais dans la mesure oh il convient. Pour le dire tout de suite, nous ne ferons pas chorus aux éloges vraiment exagérés que la « grande critique » internationale a cru devois décerner à la romancière suédoise. Nous montrerons le charme de quelques-uns de ses livres, leur originalité, leur saveur, mais nous ne fermerons pas les yeux de parli-pris sur certains défauts très évidents qui, à notre avis, les déparent et qui empêchent, en tout cas, de les ranger parmi les chefs-d'œuvre authentiques de ce temps.

Il y a dans la terminologie littéraire un mot devenu un peu prétentieux, comme tous les mots qu'on n'a plus l'occasion d'employer, mais que je demande la permission de ressusciter et d'appliquer au talent de M"*" Lagerlôf : c'est le mot épique. Seul, il définit exactement la femme de lettres suédoise.

Feuilletezles traités spéciaux où sont énumérésles caractères de l'épopée. Vous y verrez qu'une épopée est une composition du genre narratif retraçant des aventures, mais héroïques, mais grandioses et dépassantes forces des créatures ordinaires. L'homme apparaît dans l'épopée plus grand qu'il n'est dans la réalité. Le héros d'un poème épique mérite vraiment son nom de héros alors que le héios de roman, surtout le héros de roman moderne, n'est le plus souvent qu'une mazette. Par la complexion de ses personnages, de ses héros, 31"' I.agerlof mérite bien d'être appelée un poète épique.

A considérer les principales épopées de la littérature universelle, on est frappé de la place qu'y tient le sentiment national. L'épopée se plaît à glorifier les grands hommes, les grands hommes populaires et même, par-delà les grands hommes, la patrie tout entière. Le héros d'épopée incarne le type par excellence d'une nation à un certain moment de son histoire. Et le poète ne met pas moins de soin à brosserie fond de son tableau qu'à peindre son personnage principal. C'est l'apothéose de la puissance romaine au temps d'Auguste que VEiiéide et c'est un hymne au Portugal des conquérants que le poème du Camoëns : les LKsiades. L'épopée qui « chante les héros » chante aussi les collectivités. Et ainsi font les romans de M"* Selma Lagerlôf. Son Gôsta Berling et son Ingmar Inqmarsson incarnent deux aspects divers mais également essentiels de l'âme suédoise.

Il ne manque même pas à ces récits épiques ce qui fut de tout temps chose essentielle dans l'épopée : le merveilleux. Certes, il y a des épopées dignes de ce nom d'oîi le merveilleux est banni : le Jocelyn de Lamartine et certains poèmes de la Légende des siècles ; mais le merveilleux n'en joue pas moins, de fondation, dans les chefs-d'œuvre du genre un rôle capital. Il est l'âme même des grandes épopées indoues. Il se rencontre à chaque page de VOdyssée et de V Iliade, de V Enéide, de la Chanson de Roland, de la Jérusalem délivrée, du Paradis perdu, de la Messiade. Merveilleux païen, mettant en scène les dieux de l'Olympe, ou merveilleux chrétien appelant à la rescousse tous les anges du Paradis, le merveilleux, sous toutes ses formes, anime et vivifie les grandes épopées de tous les temps. Tantôt le poète croit sincè-rement aux faits inouïs qu'il rapporte, tantôt c'est de sa part simple artifice. Milton était un très bon chrétien, un puritain d'une foi éprouvée, mais il a ajouté aux miracles bibliques dont il ne doutait point des agréments d'ordre surnaturel auxquels sans doute il ne croyait guère. Klopstock a fait de même dans sa Messiade. A ces exemples, on voit combien l'emploi du merveilleux est traditionnel dans l'épopée et combien il est difficile de concevoir l'une sans l'autre. Le merveilleux paraît même un ornement tellement nécessaire des poèmes épiques que le critique littéraire par excellence du classicisme français, Nicolas Boileau, ayant cru devoir

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condamner, dans son jansénisme, remploi du merveilleux chrétien, recommande aux auteurs l'emploi du merveilleux païen. Son opinion fit école ou, plus exactement. Boileau formulait l'opinion alors régnante parmi les bons auteurs. Aussi bien tous les poètes des xvn® et xvni^ siècles qui se sont mêlés de composer des épopées se sont-ils conformés, même Voltaire, au précepte de Boileau. Le merveilleux devient dans leurs poèmes une « machine » qui fonctionne à vide. Et c'est peutêtre pourquoi ces ouvrages sont si froids et si en-, nuyeux. Il n'est pas absolument nécessaire qu'un poète épique soit un pur illuminé, un apôtre ; mais il lui laut posséder, pour produire une œuvre durable, une certaine dose de mysticisme ou du moins d'esprit religieux. Il faut qu'il croie à Dieu dans l'homme, qu'il croie au miracle de la destinée humaine. Un auteur d'épopée doit voir grand et viser haut. C'est pourquoi Voltaire, avec tout son génie, n'y a pas réussi et c'est pourquoi M"* Lagerlôf, uniquement guidée par son instinct, a naturellement parlé le langage épique. Ses trois principaux ouvrages : la Légende de GUsta Berling, Jérusalem (en deux volumes), les Miracles de l'Antéchrist sont trois épopées romanesques ou trois romans épiques en prose, d'un contenu très différent et d'une valeur inégale. Gosta Berling est une épopée nationale, Jérusalem (I et 11) une épopée à la fois nationale et religieuse, les Miracles de F Antéchrist, une épopée surtout religieuse. L'élément

religieux OU plutôt miraculeux tient dans ce dernier poème la plus grande place. C'est aussi, pour le dire tout de suite, le plus médiocre des trois livres de M"" Lagerlôf que nous allons brièvement passer en revue.

La Saga de Gôsta Berliiig, livre de début de M"* Lagerlôf parut en 1891, à Stockholm, pour les fêtes de Noël. Le succès fut immédiat et colossal. A la littérature réaliste encore dominante, la poétique histoire de Gôsta Berling faisait la plus heureuse diversion. On s'enquit avec curiosité de M"^ Lagerlôf. On voulut connaître Tliistoirede son livre. Elle est fort simple. Une revue pour femmes et jeunes filles, Idiin, ayant ouvert un concours de nouvelles, M"" Lagerlôf qui ressentait vivement le charme du Vermland, son pays natal, et qui n'aimait pas moins que les sites de sa patrie ses légendes terribles et gracieuses, se mit à rédiger quelques récits où elle exprimait, avec sa verve naturelle, l'âme fantastique de cette contrée. M"* Lagerlôf exerçait la profession de maîtresse d'école à Landskrona. Elle ne pensait point alors à s'enrôler parmi les gens de lettres. Le succès obtenu au concours d'Idim lui montra sa voie. Elle compléta le livre et le publia à Stockholm. Il est sans pareil dans la poésie de ce temps.

M"" Lagerlof a longtemps hésité sur la forme à donner à l'ouvrage qu'elle portait dans son cœur et dans son cerveau. Elle pensa d'abord en faire un poème ou un drame. Mais, à la réflexion, elle renonça à plier aux convenances de ces deux genres une matière qui les dépassait tant. En agissant ainsi, elle montra du tact et du goût. En laissant à l'histoire de Gôsta Berling son caractère de légende, en faisant de son héros la figure centrale d'un cycle d'épisodes tantôt sentimentaux,, tantôt brutaux, pleins de merveilleux, toujours héroïques, elle allait d'instinct à l'épopée, la seule forme littéraire qui convînt au sujet qu'elle s'avisait de traiter.

Toutes les pittoresques aventures dont Gôsta Berling est le pivot ou le prétexte se déroulent dans le Vermland occidental, une des provinces de la Suède où les mœurs sont restées le plus sauvages. La Saga nous reporte au début du XIX* siècle, en plein romantisme, dans les années 1820 à 1830. Ah ! comme il est flls de son temps, le mauvais pasteur Gôsta Berhng ! Au moment où s'ouvre le récit de M"« Lagerlof, il est encore, quoique indigne, le chef spirituel d'une paroisse reculée au fond du lointain Vermland. Dans ces parages quasi-polaires, le climat est revêche, les distractions honnêtes sont rares. Aussi Gôsta Beriing s'enivre- t-il plus souvent qu'à son tour : « En vérité, déclare-t-il, l'existence ne serait point tenable en ce lieu sans alcool ». L'eau-de-vie rem-

place lant de choses qu'on aimerait posséder et dont il faut se passer : pelisse, chambre chaude et lit douillet ! Ah ! s'il avait la pelisse, la chambre et le lit, parole d'honneur, Gosla Berling ne boirait plus. M"" Lagerlôf réclame l'indulgence pour son indigne ecclésiastique et nous l'accordons volontiers : l'avocat plaide si bien, l'accusé lui-même est si beau parleur ! On aime à voir néanmoins le pasteur Gôsta Berling jeter bientôt le froc aux orties pour embrasser un état plus conforme à ses aptitudes : celui de bohème glorieux. Sous cet aspect, il est mieux dans son rôle et nous pouvons l'admirer sans scrupule.

Dans une aile de l'antique manoir d'Ekebu, une vieille femme, dont le passé n'est pas moins suspect que celui du pasteur Berling, a imaginé d'offrir asile aux bandits les plus intéressants de la contrée. Ekebu est devenu, par les soins de cette bienfaisante sorcière, un repaire de déclassés illustres. Derrière les murs épais d'Ekebu, ils concertent librement leurs méfaits. Comme les dieux de l'Olympe, comme les paladins de Cbarlemagne, comme les chevaliers du roi Arthur, les hôtes d'Ekebu sont douze. Chacun a sa physionomie à part, ses vertus et ses vices, plus de vices, d'ailleurs, que de vertus. Mais parce que leurs méchants tours ont delà grandeur, delà poésie, on ne leur en tient pas trop rigueur. Devançant Frédéric Nietzsche, ce romantique exaspéré, les brigands d'Ekebu « vivent dangereusement », dangereuse-

ment, intensément et follement. Ils mènent une existence de rapines, de beuveries et de fêtes, tracassant qui leur déplaît, molestant qui leur résiste, enlevant les jeunes beautés assez dépourvues de goût pour les éconduire. Pour un caprice, ils mettent un pays à feu et à sang- ; mais ils rachètent leur crime, l'instant d'après, par un acte de générosité inouïe. Leurs grandes affaires ce sont les batailles, c'est la boisson : l'amour ne vient qu'après. Quand la femme, pour eux, n'est pas une servante, elle est une proie, tantôt facile, tantôt difficile, mais toujours permise. Pour en venir à bout, toutes les ruses sont légitimes. Ils se comportent avec elles en reitres, alors que nos sympathies vont plutôt aux mousquetaires. Le code de l'honneur chevaleresque, tel que l'ont formulé les peuples latins, exciterait l'hilarité des brigands d'Ekebu. Ni le colonel Berencreutz, ni le capitaine Bergh, ni Melchior Sinclair, ni Gôsla Berling lui-même n'ont aucune des qualités aimables qui firent les troubadours. Ce sont d'incultes et vigoureux Vikings !

La Saga de Giista Befii?ig, c'est, avant tout, la glorification d'une province de la Suède dans sa tradition héroïque, mais c'est aussi, dans une certaine mesure, un hymne à la conception romantique de l'existence. C'est l'apothéose de la grande Bohême, un défi jeté à l'esprit pratique, au réalisme, à la prose, c'est une façon de Chanson des gueux, mais c'est la Chanson des gueux d'une ins-

titutrice Scandinave : les mots, jamais, n'y bravent l'honnêteté et les audaces n'y dépassent pas les bornes permises. Les romantiques de M"* Lagerlôf sont des romantiques atténués qui, comme l'observe finement M. André Belessort (1), se révoltent moins contre la loi que contre l'ennui engendré par sa stricte observance. Il n'y aucune perversité antisociale dans leur façon de se divertir en se conduisant mal : « C'est à nous, s'écrie Gôsta Berling, qu'il incombe de maintenir la joie au Vermland et d'y donner le coup d'archet qui précipite les danses. Sans nous, les bals, l'été, les roses, les cartes, les chansons, tout cela s'éteindrait dans ce pays de Cocagne. Et l'on n'y verrait plus que du fer et des maîtres de forges ». Ces sentiments sont communs à tous les irréguhers que le caprice de la commandante a réunis à Ekebu. Rire et s'amuser, frapper de grands coups quitte à en recevoir aussi, lamper librement l'eau-devie, jouer de méchants tours aux maris ombrageux, chasser le loup et l'ours, voilà les plaisirs suprêmes. « Voler sur la neige étincelante en bravant les bêtes féroces et les hommes, c'était là vivre ». Gôsta Berling, le pasteur réfractaire, est le boute-en-train de la communauté. Il est l'âme, — damnée, peut-être, — des assises d'Ekebu. Avec

(1) Voir son livre : la Suède, Paris 1911 (pp. 269 et suiv.) M. Belessort est aussi l'auteur des remarquables traductions de la Légende de Gôsta Berling de Jérusalem en Dalécarlie, etc.

quelle frénésie il prend part à toutes les expéditions ! Il est le héros, — inégalement admirable — de plusieurs drames d'amour et c'est peut-être dans ces récits-là que le talent de M"* Lagerlôf apparaît sous son jour le plus heureux. Ce sont d'exquises créatures, des figures d'un charme indicible que les jeunes femmes dont Gôsta Berling poursuit la conquête avec une ardeur farouche. Son aventure avec Marianne Sinclair est poignante entre toutes. Le père de Marianne, Melchior Sinclair, est un grand brutal qui dissipe son avoir au jeu, boit sans mesure et maltraite son épouse. En revanche, il adore sa fille. Ce qui ne l'empêche pas, un soir qu'il est sans argent, de jouer sur une carte son enfant chérie. 11 perd et il s'en va, laissant à Ekebu Marianne qui n'avait pas attendu d'ailleurs que le sort la donnât à Costa Berling pour l'aimer. Melchior Sinclair, ayant surpris les coupables en train d'échanger des baisers pleins de feu, monte en hâte dans son traîneau et regagne sa demeure à bride abattue. Le cerveau obscurci par l'ivresse, outré de la conduite de sa fille, il s'enferme à triple tour et interdit, sous peine de mort, d'ouvrir la porte à celle qui a déshonoré le nom de Sinclair. Marianne, cependant, a voulu courir derrière le traîneau de son père. Sa robe de bal balayait la neige, ses pieds chaussés d'escarpins délicats s'enfonçaient et la portaient à peine. La voici, exténuée, devant la maison paternelle. Elle frappe, eUe crie,'

elle pleure. L'inhospitalière demeure reste close. Alors Marianne se redresse et maudit : « Ecoute ce que je te dis, loi qui bals ma mère, tu pleureras, Melchior Sinclair, tu pleureras! » Elle jette sa pelisse et se couche dans la neige, réconfortée à l'idée du désespoir de son père lorsque demain, dégrisé et se souvenant à peine, il trouvera sur le seuil sa fille morte et vengée. L'amour de Gôsta Berling déjoue heureusement ce plan sauvage. Il arrache à la mort la belle Marianne Sinclair. Un élan éperdu a jeté dans les bras l'un de l'autre ces deux êtres, tout près encore de la nature. N'est-ce pas la passion, n'est-ce pas l'instinct qui mènent les hommes? Le romantisme fut une révolte de l'instinct contre la raison. Personnages purement instinctifs, les héros de M"^ Selma Lagerlôf sont du romantisme le plus authentique. Ils n'obéissent qu'aux démons qui les mènent. Commentant la chute de Marianne, M"" Lagerlôf écrit: « Ses lèvres ne voulurent point le baiser qu'elles donnèrent. Ce fut la faute du balcon, du clair de lune, du voile de dentelles, du costume et des violons ». Et plus loin : (( En vérité, Marianne n'était pas coupable- Les seuls coupables, c'étaient le balcon, le clair de lune et le tonnerre mourant des applaudissements ».

Melchior Sinclair, blotli dans sa demeure, met longtemps à cuver sa colère. Il ne peut se résoudre à savoir sa fille heureuse à Ekebu. Dans son zèle à se défaire de tout ce qui lui rappelle Marianne, ne

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s'avise-Uil pas de vendre ses biens et jusqu'aux meubles de la demeure où l'enfant, naguère adorée, passa ses jeunes ans? Mais les enchères ne sont pas plutôt ouvertes qu'il regrette sa précipitation et met les clients à la porte. Comme les cavaliers d'Ekebu, tous ceux qui les approchent sont des êtres de violence, d'orgueil, surtout de fantaisie. Bon ou mauvais, c'est leur premier mouvement qu'ils suivent. Ils ignorent, dit leur poète, « cet étrange esprit de réflexion et d'analyse qui s'est installé aujourd'hui au coin le plus obscur des âmes ». Le tempéramenJ, chez les cavaliers d'Ekebu, prime le caractère. Ils se comportent, en un mot, en véritables héros épiques.

Bien qu'il y ait dans la Sacja des pages pleines d'humour et d'élan, la gaîlé n'est pas la noie dominante du poème de M"" Lagerlôf. Les Suédois passent pour le moins grave des trois peuples Scandinaves. Très suédoise sous maints rapports, M"* Lagerlôf n'a pas l'humeur allègre qu'on attribue à ses compatriotes. 11 n'y a dans ses écrits aucun pessimisme, aucun parti-pris de voir la vie en noir (ses histoires, même les plus sombres, « finissent toujours bien»), mais elle préfère les sujets tragiques aux sujets joyeux. Dans un chapitre de GOsta Berling^ elle se reconnaît pareille au.x enfants qui s'endorment aux histoires de bonnes fées, mais qui sont tout ouïe aux histoires de géants cruels et de princesses dolentes. La muse épique de M"* Lagerlôf traîne après elle les « longs habits de deuil » de

l'élégie classique. Et ce goût du tragique n'apparaît pas moins à sa conception de la nature qu'à sa vision de l'humanité. La nature est, dans la Saga, une divinité malfaisante. Pour la romancière suédoise comme pour le poète français de la Maiso7i du herrjer, cette mère si vantée est en réalité une tombe : « A l'égal d'un serpent enroulé, observe M"° Lagerlôf, la nature est mauvaise »... Rien de plus beau que le lac deLeuven étincelant au soleil. Ne vous y fiez pas. Il lui faut chaque année son tribut de cadavres. La fraîcheur des grands bois vous attire ? Résistez à cette séduction. Des démons maléfiques les hantent. Ne croyez pas à la pureté du ruisseau : à le franchir, le soleil couché, vous gagnerez un mal dont vous mourrez. A l'automne, le coucou se métamorphose en épervier. « La nature est méchante, insiste M"^ Lageriof, en proie à des forces invisibles qui haïssent l'homme. La terreur est partout ». De tout temps ce fut un sentiment très littéraire que la terreur. Des tragiques grecs aux dramaturges du boulevard du Crime combien d'auteurs ont eu pour but, ont eu pour idéal de faire trembler leurs contemporains. M^^* La^ gerlôf joue de la corde terrible avec maîtrise. J'aurais, à vrai dire, certaines réserves à présenter en ce qui concerne ceux de ses récits qui sont uniquement destinés à donner la chair de poule. Son histoire de revenants intitulée Le trésor de M. Ame est des plus médiocres. Si l'introduction est bien venue, la deuxième partie du récit

est assez plaie, la fin tout à fait ridicule; mais le « terrible » de Gosta Berling est d'une qualité supérieure. Tels épisodes où le téméraire Gosta brave des périls inouïs procurent vraiment un frisson, sinon très nouveau, du moins intense. On admire, d'ailleurs, tout le long du livre, l'art — inconscient peut-être, mais puissant, — avec lequel se mêle au récit des aventures très vraisemblables vécues par les cavaliers d'Ekebu cet élément fantastique, ce merveilleux qui contribuent à donner un si grand air, un si grand air épique au premier et au meilleur ouvrage de M"" Selma Lagerlôf. Les démons du Vermland ont du tact et de l'esprit. Ils ne paraissent qu'à bon escient et généralement pour signifier quelque chose. Entre leurs interventions et les sentiments dont les héros de M"' Lagerlôf sont animés, il y a dépendance, il y a corrélation étroite. Les passions humaines des personnages de Gosta Berlbig trouvent un écho plein d'à propos dans ces voix surhumaines dont le Vermland est tout sonore. « Je ne demande point, déclare M"° Lagerlôf. qu'on croie à ces vieilles histoires. Elles peuvent n'être que mensonge et invention, mais le regret qui fit gémir et crier le cœur comme le parquet de Fors sous le dur balancement de l'hôte infernal, mais le doute qui carillonne aux oreilles comme les grelots d'enfer qu'Anna avait entendus dans la forêt déserte, quand seront-ils, eux aussi, invention et mensonge ? »

C'est une épopée nationale que la Saga de Gosta BerliiiQ, c'est une épopée nationale et religieuse que Jérusalem. L'amour du pays natal et l'amour (le Jésus-Christ y tiennent une place égale et parfois, d'ailleurs, s'y combattent. M"* Selma Lagerlôf retrace dans ce livre un de ces « réveils » mystiques, fréquents parmi les paysans Scandinaves, et dont le Brand d'Henrik Ibsen me paraît, même après Jérusalem, un monument littéraire bien remarquable. Je mets Jérusalem fort au-dessous de Brand et audessous de Gôsta Berlùig. M"^ Selma Lagerlôf, entreprenant ce nouvel ouvrage, était-elle bien à la hauteur de sa tâche? Gôsta Berling manque d'harmonie et d'unité, mais le sujet n'impliquait pas l'unité ni l'harmonie. Il s'agissait simplement de rappeler à la vie poétique des personnages légendaires. M'" Lagerlôf y avait très bien réussi. Mais elle RbovâaÀl dans Jérusalef7i un thème plus difficile. L'action de ce roman se déroule de nos jours. Nous sommes en pleine Suède moderne. Ingmar Ingmarsson, Hellguni et Gertrude ne sont pas des êtres exceptionnels, paraît-il, en Dalécarlie. Il n'était besoin, pour les faire vivre, que d'une puissance d'observation dont 31"* Lagerlôf est largement pourvue ; mais il fallait aussi — pour mener à bien ce roman tout contemporain —

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une adresse litléraire, un « inélier » dont la femme de lettres suédoise est fort démunie. Je sais bien que les auteurs Scandinaves n'ont pas accoutumé de composer leurs livres comme nos auteurs français. Et puis Jérusalem n'est pas un roman ordinaire. Jérusalem lient du poème en prose autant que du roman proprement dit. Jérusalem est un roman épique. Nous admettons qu'un certain flotlemenl, ([u'une certaine obscurité, qu'un certain mystère (reflet de l'opération mystérieuse qui s'accomplit dans l'àme des héros) régnent dans ce livre. M"" LagerlOf n'y raconte pas les événements dans leur suite, n'y décrit pas les personnages dans leur complexité. Elle ne rapporte pas des épisodes : elle brosse des tableaux. Mais ces tableaux se succèdent dans un ordre vraiment bien désordonné. A maintes reprises, nous sommes instruits des conséquences d'un événement avant que l'événement même nous soit narré. Un personnage du premier plan plonge soudain dans l'oubli pour reparaître deux cents pages plus loin et jouer de nouveau un premier rôle. D'autres, à qui de brillantes destinées semblaient réservées, disparaissent sans laisser de traces. Des accidents sans conséquence retardent la marcbe du récit d'oîi toute perspective et presque toute logique sont ainsi bannis. On avance avec une lenteur extrême à travers une brousse inextricable. Pourquoi n'avoir pas élagué cette forêt vierge? Assurément, c'est un mérite de M"^ Lager-

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lof que son parfait naturel. On ne s'attend pas à rencontrer dans le maquis dalécarlien où elle nous entraîne les parterres de Versailles; mais un minimum d'apprêt est tout de même indispensable. Pour qu'un ouvraj^e littéraire soit viable, il doit allier à la beauté de fond une certaine beauté de forme. La beauté de la forme, mais c'est le petit sachet de musc et d'ambre qui défend les livres contre la corruption et contre l'oubli ! Je n'ose affirmer que Jérusalem ait ce qu'il faut pour affronter les siècles, du moins au regard de l'Europe.

11 y a un fond de vérité historique dans ./crî/5«/(?m comme il y en avait un dans Gôsta Berling. On s'est livré déjà en Suède, sur les écrits de M"° Lagerlôf, à tout un travail philologique. Et de même qu'on a retrouvé les prototypes de Gosla Berling, de la commandante et des chevaliers d'Ekebu, on a découvert les mystiques illustres dont M'^^ Lagerlôf s'est inspirée dans Jérusalem. L'un d'eux avait nom Larsson. Né à Gothenburg, dans la première moitié du siècle dernier, il mena d'abord comme marin une vie peu édifiante. Mais, à la voix de Dieu, il se convertit et entreprit d'évangéhser ses compatriotes. Il y réussit fort bien et décida un grand nombre d'entre eux à l'accompagner on Palestine. En Terre-Sainte, la communauté dalécarlienne fondée par Larsson fusionna avec une secte nord-américaine. Les membres de l'une et de l'autre rivalisaient d'abnégation et de vertu... M''" Lagerlôf s'est aussi inspirée de l'odyssée d'un

autre apôtre suédois nommé Erik Jansson. Tout gonflé de l'esprit divin, Erik Jansson parcourait sa patrie, invitant les pécheurs à la repentance. A la tête de 1 500 néophytes, il s'embarqua pour le Nouveau-Monde. Il avait promis à ceux qui le suivraient qu'ils sauraient l'anglais en arrivant aux Etats-Unis et qu'ils resteraient insensibles au mal de mer. La foi qui transporte les montagnes animait tous ces braves gens. Erik Jansson entendait d'ailleurs n'emmener que des « purs ». Une pauvre femme ayant eu l'imprudence de s'écrier pendant la traversée, dans une heure d'accablement et de regret : « Dieu sait ce que l'avenir nous réserve! » ses compagnons la déclarèrent indigne et la débarquèrent en cours de route. Sous le gouvernement despotique d'Erik Jansson, les Dalécarllens fondèrentdansl'Ilhnoisune communauté quiprospéra. Mais le diable qui rôdait, quœrens qitem devoret, réussit à faire main basse sur l'àme du chef. Erik Jansson périt de la main d'un mari outragé dont il retenait injustement la femme. La communauté, dès lors, végéta et bientôt périclita. Elle fut dissoute vingt ans environ après sa fondation.

Ce sont les préliminaires d'un mouvement de ce genre, puis c'est l'exode même et ce sont les épreuves des pèlerins en Terre-Sainte qui font le sujet des ôeiix Jé/'usalem de M"'' Lagerlof. Le zèle charitable de ces humbles croyants, leur soif de dévouemenl et de sacrifice donnent lieu aux scènes les plus pathétiques. Une nation où se rencontrent des

individus capables de tels élans peut envisager l'avenir avec confiance. M"^ Selma Lag:erlôf a finemènent analysé cet individualisme religieux qui est une faiblesse à la fois et une force et qui se trouve à l'origine de tous les « réveils mystiques ». l.a première partie de Jérusaletn, Jérusalem en Dalécarlie, pourrait servir de commentaire à VHistoire des variations. Un maître d'école trouve le pasteur de sa paroisse trop mou dans ses convictions et trop soporifique dans ses bomélies. Et il se met à annoncer un évangile de violence et de châtiment, plus approprié à l'état de péché où croupit la paroisse. D'autres, à son exemple, soulevés, eux aussi, par l'esprit divin, se lèvent, parlent et trouvent à qui pailer. C'est une véritable contagion mystique. Le Pierre l'Ermite de la croisade dont M"" Lagerlôf rapporte les vicissitudes s'appelle Hellgum. Ce n'est pas le personnage le plus intéressant du livre. Sa psychologie reste indécise, mais les vocations qu'il suscite se produisent au milieu de circonstances poignantes, fort exactement décrites, el donnent naissance aux conflits de devoirs les plus troublants. Nous avons dit quelle séduction prêtait à Gôsta Berlincj le panthéisme poétique de son biographe. Le fantastique légendaire cède le pas, dans Jérusalem, au merveilleux chrétien. L'esprit de Dieu souffle sur une obscure bourgade dalécarlienne et embrase les âmes. Voilà le miracle. M''" Lagerlôf ne l'explique pas. Elle l'expose avec la gravité qui est de mise en pareille matière. Une fata-

lité, à la fois douce et terrible, brise et renouvelle les destinées. Hellgum va voir Karine, la paralytique, et l'exhorte au repentir; mais Karine réconduit durement. Hellgum, cependant, n'a pas plutôt tourné le dos que la petite fille de Karine met le feu à sa robe en jouant. Oubliant sa paralysie, Karine saute à bas du lit, serre son enfant contre elle, l'arrache à la mort. Karine a retrouvé l'usage de ses membres. Karine est guérie ! « Ainsi donc Dieu l'avait prise sous sa garde et sous sa protection toutes spéciales. Dieu avait envoyé de sa main un saint homme pour la guérir et pour la délivrer ». Avec la foi, la paix rentre dans cette âme tourmentée : «Nous ne vivons plus sur la terre, dirat-elle quelques jours plus tard, mais dans la nouvelle Jérusalem qui est descendue des cieux ».

Irrité contre Hellgum et sa propagande, levain de discorde dans les familles, Ingmar va trouver le prophète, dans la scierie oii il travaille. 11 se promet de lui parler sec. Mais il surprend l'évangéliste en butte auxmauvais traitements de trois vauriens. Oubliant ses griefs, il tombe à bras raccourcis sur les agresseurs d'Hellgum. Et dès lors une bénédiction s'attache à toutes ses entreprises. La jeune fille qui s'était éloignée de lui se reprend à l'aimer. Pour avoir approché le saint personnage, Ingmar a trouvé, lui aussi, la joie : « 11 semlda au jeune homme, écrit M"^ Lagerlôf dans une page superbe, que de grandes cloches bourdonnaient à ses oreilles et lui sonnaient la Noël ou la Pâques. Une paix, la

paix sainte et profonde des dimanches, se fit dans son ànie. L'amour, plus doux que le miel, était sur sa langue et se répandit en lui avec un délicieux bien-être )^

Mais toutes les conversions dont Hellgum est l'instigateur ne s'opèrent pas si aisément. Entre l'amour de Dieu qui les appelle en Palestine et l'amour de la glèbe qui les rattache au sol dalécarlien, certains élus hésitent, s'interrogent, se désolent. Halfoor, dans son angoisse, prie Dieu « en joignant ses mains si fort que ses jointures en craquent ». Hok Matts Eriksson, après avoir tout préparé pour son départ, renonce au dernier moment ■et, d'un trait de plume fou, biffe du haut en bas l'acte par où il vendait sa terre. Bien plus extravagante encore, la pieuse Eva. Elle brûle du désir d'aller en terre sainte ; mais seuls sont admis k faire partie du pèlerinage ceux qui ont entendu l'appel de Dieu. Et la veille Eva a beau tendre l'oreille : la voix du Seigneur n'arrive pas jusqu'à elle. Alors, une colère terrible s'empare de cette sainte femme. Elle pleure, elle trépigne, peu s'en faut qu'elle ne meure de rage et de désespoir.

A l'aube du jour fixé pour le grand départ, les élus se rassemblent, éplorés et frémissants. Il y a quelque chose de médiéval dans les circonstances de leur exode. Le chapitre oîi 31"'= Lagerlof montre ces illuminés quittant le village natal, partagés entre l'ivresse mystique et un sombre désespoir, est d'ailleurs émouvant au possible: « C'est comme

si j'assassinais ma mère, dit Gunhild ; désormais il n'y aura plus pour moi de bonheur, pas même en Terre Sainte ». De son côté, Gertrude déclare : « Père et mère sont à plaindre ; mais je suis forcée de suivre Jésus »... Et l'on prétend que le merveilleux il disparu de la vie moderne ! Quels miracles furent jamais comparables à ceux que produit encore la foi dans certains pays et dans certaines âmes !

3Iais une question, à ce sujet, se pose. Quel est au juste le sentiment personnel de l'auteur sur ce « réveil » d'un mysticisme, après tout, passablement cruel? Approuve-t-elle? Admire-t-elle ? Son opinion exacte est difficile à déterminer. Elle analyse si finement et avec une si évidente sympathie les mystiques emportements de ses personnages qu'il y a tout lieu de voir en elle une croyante ; mais admet-elle Hellgum et son fanatisme dissolvant ? Encore une fois, on ne sait trop. M"^ Lagerlof, d'une façon générale, se livre très peu dans ses écrits. C'est sur ses personnages qu'elle appelle et concentre l'attention. Quels qu'ils soient et si différents qu'ils soient, elle les peint tous avec le même amour et avec le même talent. Qu'il s'agisse de raconter les tours pendables de Gosta Berling ou de montrer Ingmar Ingmarsson en proie à de pieux déchirements, M"^ Lagerlof écrit avec toute son âme. Elle tient pour Gosia Berling quand elle raconte Gosta Berling, elle souffre avec Ingmar quand elle analyse les souffrances d'Ingmar. Ce don

d'universelle amitié, cette aptitude à se montrer tout à tous ont toujours été le propre des génies poétiques exceptionnellement vigoureux. M"" Lagerlôf est l'un des plus vigoureux qui se soit manifesté depuis longtemps pour la joie des hommes et pour l'éclat des lettres.

J'ai beaucoup moins aimé la seconde partie de Jérusalem. On ne retrouve pas dans Jérusalem en Terre Sainte cette simplicité, cette sobriété dans la ferveur, mérite essentiel de Jérusalem en Dalécarlie. Le mysticisme y emprunte je ne sais quoi de pompeux, de déclamatoire et de presque théâtral. Comme tout le monde, M'"^ Lagerlôf a été frappée de l'atmosphère de haine qui enveloppe Jérusalem : « C'est ici la Jérusalem de la chasse aux âmes, la Jérusalem des méchantes langues, la Jérusalem du mensonge, de la calomnie et du blasphème. Ici on persécute sans cesse, ici on assassine sans armes. C'est ici la Jérusalem qui tue les hommes ». Les catholiques jalousent les protestants, les méthodistes les quakers,les luthériens les réformés, les Russes les Arméniens. Moins les sectes diffèrent entre ehes par le dogme, plus est vivace la haine qu'elles se portent. Chaque jour, à Jérusalem, on crucifiejànou veau Notre Seigneur. Pour résister au spectacle de ces luttes fratricides, une foi sohdement trempée est de rigueur. Le cathohcisme deM^^Mathilde Serao supporta naguère victorieusement l'épreuve. Mais l'incroyance de M. Pierre Loti devint, au contact de Jérusalem, plus incroyante. Quant à l'impression produite par

celte étrange cité sur M"* Lagerlôf, lors de soa voyage ea Terre Sainte, elle est de nouveau difficilement appréciable. Du moins peut-on conclure des discours qu'elle prête à ses personnages qu'elle souffrit amèrement dans son christianisme de voir Jérusalem telle qu'elle est.

Parce qu'ils ont la foi du charbonnier, les disciples d'Hellgum résistent à l'influence ambiante. Mais ils commencent tous par éprouver une immense désillusion : « Nous avons fixé notre résidence, s'écrie Halfoor, dans une cité dont la cruauté nous tue ». La déception des Hellgumiens, dès leur arrivée, est ingénieusement rendue dans un beau chapitre intitulé Des rues en or massif et des portes en cristal. Un des pèlerins suédois, Birger Larsson, à peine entré à Jérusalem, tombe malade et sent qu'il va mourir. 3Iais, avant de rendre l'ànie, il voudrait contempler dans sa gloire la ville pour l'amour de laquelle il a tout quitté. On le hisse sur une civière et on lui fait faire à travers la cité sainte une funèbre promenade : f Voici cette Jérusalem que tu as voulu connaître I ^)Mais Birger a beau n'être qu'un paysan : il voit qu'on se moque de lui. Ces rues sales, ces monuments délabrés, dans la ville où prêcha Jésus- Christ? Allons donc! A Jérusalem les rues doivent être pleines de saints personnages, de saints personnages vêtus de blanc, portant des palmes dans les mains. « Birger Larsson, voici l'Eglise du Saint- Sépulcre ». Hé quoi? L'Eglise du Saint-Sépulcre,

cet édifice commun et laid? « Birger savait bien d'ailleurs qui avait chassé les marchands du temple et renversé les cages des marchands de pigeons ». Non, cette église n'est pas l'Eglise du Saint-Sépulcre. Et la promenade se poursuit. Et Birger, sur qui descend la mort, découvre, consterné, aux cahots de sa civière, des champs désolés, des monceaux d'ordures : « Et il se plaignait que Jérusalem reculât toujours à mesure qu'il essayait de Talteindre. De sorte que ni lui ni personne ne parviendrait jamais jusque-là ».

Birger Larsson expire sans s'être rendu à l'évidence; mais ses compagnons sont bien forcés de s'adapter à la vraie Jérusalem. La rude discipline qu'ils se ?ont imposée leur facilite la tâche : interdiction de recevoir un salaire en échange de leur travail, abstinence absolue de tous spiritueux, interdiction de songer au mariage, même avec les jeunes femmes de la communauté. Hellgum a découvert la raison pourquoi le christianisme a cessé de rendre les hommes heureux. C'est parce que le diable en a retiré ce commandement : « Vous tous qui voulez mener une vie chrétienne, cherchez assistance auprès de voire prochain». A Jérusalem, les flellgumiens pratiquent rigoureusementl'amour du prochain. Et leur charité vraie finit par gagner jusqu'à ceux qui leur montraient au début rhostihté la plus décidée. Après les avoir cruellement éprouvés, Dieu les bénit et les récompense. Ingmar qui est venu à Jérusalem rejoindre ses compatriotes dé-

LES CONTEMPORALKS ÉTRAISGERS 191

clare au moment de repartir : « Rien n'est plus beau que de voir des hommes exercer la justice au prix de grands sacrifices ». Ces paroles dégagent la moralité du livre. Il est seulement dommage que le roman de W^" Lagerl()f, surtout dans sa deuxième partie, devienne si incohérent. Il y a là des trous béants. Admirons sans réserve la beauté morale de ce récit, mais constatons ses lacunes et convenons de ses défauts. Jérusalem en Terre Sainte, c'est aussi bien un pur chaos, c'est le tolni bohu dont il est parlé dans la Genèse. Il y avait lieu, certes, en un tel sujet d'être biblique, mais rien n'obligeait M"* Lagerlôf à l'être au point où elle l'a été.

C'est lors d'un voyage en Italie, c'est, paraît-il, devant les fresques de Luca Signorelli dans le Dôme d'Orvieto que la romancière suédoise a conçu le projet de son troisième récit épique de grand style. Ce roman, les Miracles de V Antéchrist ^ fut composé d'ailleurs et publié avant les deux Jérusalem. Si j'ai parlé des deux Jérusalem, d'abord, c'est parce que ces ouvrages me paraissent très supérieurs et parce que je m'étais proposé de passer en revue les livres de >F^ Lagerlôf non dans leur ordre chronologique, mais dans leur ordre d'excellence. Aussi bien serai-je

bref sur les Miracles de V Antéchrist, livre imparfait, livre manqué. Il nous transporte en Sicile et nous jette tout à trac au milieu des plus extravagantes aventures. Le merveilleux catholique joue dans ce livre le rôle que jouait dans Jérusalem le merveilleux évangélique, le merveilleux protestant. Au seul point de vue littéraire, le merveilleux protestant de W" I.agerlôf est à cent pics au-dessus de son merveilleux catholique et ses Suédois sont bien plus beaux, plus intéressants et plus vivants que ses Siciliens. M'*' Lagerlôf avait porté dix ans dans son cœur la Saga de Gusta Berliiig. Jérusalem est aussi, de toute évidence, une oeuvre mûrie avec amour. M"^ Lagerlôf connaît d'ailleurs admirablement l'âme suédoise, elle la connaît comme si elle l'avait faite, alors qu'elle n'a point percé le mystère de ce peuple sicilien qu'elle avait rêvé d'introduire avec armes et bagages dans les Miracles de ï Antéchrist. Quelques semaines de séjour suffisent pour acquérir des notions superficielles sur un pays : il faut plus longtemps pour pénétrer quelque chose d'aussi subtil et complexe que la collectivité sicilienne. Je tiens même qu'il aurait fallu à M"^ Lagerlôf plus longtemps qu'à d'autres, vu que rien ne ressemble moins à un paysan de Dalécarlie qu'un paysan de la province de Catane. Aussi quels singuliers bonshommes que les bonshommes de M"« Lagerlôf ! Pardonnez son erreur, Muses de Sicile : elle voulait chanter quelque chose de très grand ! C'est toute la vie du peuple, ses coutumes,

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ses croyances, ses passions, sa grandeur, qu'elle a cherché à montrer dans les Miraclfis de F AiitéchrisL Le livre est plein à craquer. Le souvenir d'Empédocle voisine avec les mânes de Francesco Crispi et l'ombre du Pape Léon XIIL II y a dans ce récit de fauves amours, des assassinats, des révolutions, des trahisons, des jettature, des idolâtries, toute sorte d'idolâtries. M"* Lagerlof ne voit pas grande différence entre le fétichisme d'une tribu du centre africain et le catholicisme romain des braves gens de la bourgade qu'elle appelle l/iamante et qui pourrait bien être Taormina. Un romantisme échevelé règne dans son roman. Ils sont plus siciliens que nature, les Siciliens de M"" Lagerlof. Ils sont tellement Siciliens qu'ils cessent de l'être... C'est une erreur où tombent volontiers les gens du Nord quand, sous l'empire de l'attrait qu'exercent sur eux les sites et les esprits méridionaux, ils s'efforcent de les faire vivre avec une bonne volonté touchante, mais souvent aussi avec une inmaladresse lourde et généralement sans grand succès. La verve romantique de M"" Lagerlof est impuissante à rendre la beauté purement classique de la Sicile. En vérité, il y a plus de a couleur locale » dans la moindre nouvelle, en quinze pages, de M. Giovanni Verga. Quelle sobriété, quelle simplicité chez l'auteur de Cavalleria rusticana ! Il n a pas tlatté ses modèles, certes, il a même insist'é sans pitié sur le côté sombre et dur du caractère national. Mais quelle compréhension profonde de

il'âme et de la nature siciliennes! Quels admirables c raccourcis » de style! Les eaux-fortes de -M. Verga sont des compositions pleines d'harmonie •dans leur violence, avec leurs lignes pures, sèches et nettes. La grande fresque de M"= LagerlOf •est formée d'une série d'enluminures sensationnelles, mises bout à bout. Les Siciliens de cette Scandinave ne sont que des caricatures, parfois -pénibles...

Pour avoir admiré, très fort M"* Lagerlôf quand •elle le méritait, pour avoir mis en évidence la -beauté de Gosta Berling et de Jé?'iisnlem, je me 'Crois autorisé à dénoncer sans ménagements la :fiauvreté de son épopée sicilienne. Le pivot de l'ac- 4ion, c'est la puissance diabolique émanant d'une image de l'Antéchrist dont l«s tribulations sont ^rapportées tout au long. L'influence malfaisante •■de cette image, les prodiges pervers qu'elle réalise, /tel est le thème sur lequel M"*Lagerlôf a brodé sans •'feonheur. Son intention la plus originale est d'avoir rfait de l'antécliristianisme le socialisme : « On •appelle cette nouvelle doctrine le socialisme, mais ■elle est en réalité l'antéchristianisme. Cette doc- :-trine aime, renonce et souffre comme le chrislia- <aisme, en sorte qu'elle lui ressemble fort ; ainsi la fausse image du Christ d'Aracoeli paraissait iden- 'lique à la vraie. Et tout comme la fausse image du 'Christ, la nouvelle doctrine a pour devise : Mon '.royaume est seulement de ce monde. Or, cette doctrine se fraye une route ici bas, cherchant à hbérer

et transformer les peuples. Ou lui connaît beaucoup de noms. L'action qu'elle exerce est fort séduisante. A tous ses adeptes elle promet, dès ce monde, bonheur et plaisir. De sorte qu'elle fait plus de disciples que toute autre depuis Jésus-Clirist ». CeUe idée de ramener le socialisme à l'antéchristianisme est ingénieuse, mais les effets qu'en a tirés l'auteur sont médiocres. Aristole a déûni l'homme « un animal politique », mais il ne prétend pas, — les dieux soient loués ! — que la femme est un animal du même genre. Sa formule, en tout cas, ne s'applique pas à celle qui a écrit les Miracles de l'Aiitéchrist. Elle a peut-être ce que Voltaire appelait une « tête épique », mais une « tète politique », ah non pas! Jusqu'à quel point d'ailleurs est-on fondé à opposer le christianisme et le sociaUsme? Ce serait à voir. M"* Lagerlof prétend qu'un abîme sépare ces deux philosophies. La devise qu'elle attribue à son Antéchrist : « Mon royaume est seulement de ce monde « est censée présumer leur antagonisme. Le mot d'ordre de l'Antéchrist, pris au pied de la lettre, n'est certes pas chrétien ; mais les vrais chrétiens entendent pourtant fonder, dès ce monde, le « royaume des cieux ». Le messianisme est christianisme et le messianisme, qu'estce donc sinon le socialisme ?

Les arguments de M"* Lagerlof appellent donc de sérieuses réserves. Sa philosophie est tout à fait puérile. M"" Lagerlof s'était abstenue de considérations abstraites dans ses autres ouvrages.

même dans Jérusalem où le sujet prêtait aux pensées fortes. Comme le donjuanisme de Gôsla Berling, le mysticisme des Dalécarliens de Jérusalem était purement instinctif. Les cavaliers d'Ekebu, les pèlerins d'Hellgum ne raisonnent ni ne discutent. Il y a beaucoup de rbétorique, au contraire, il y a beaucoup de verbiage dans les discours des figurants de \ Antéchrist.

Toute cette lourde pliilosopbie est enfin rattachée avec une insigne maladresse au récit lui-même. Le leitmotiv « antéclirislianisme » revient avec une régularité décevante et légèrement ridicule. On n'est pas dupe de ce laborieux artifice qui consiste à expliquer les incidents merveilleux dont le livre fourmille par une intervention diabolique...

Mais gardons-nous de prononcer une condamnation absolue : il y a dans les Miracles de r Antéchrist, comme dans tout ce qui sort de la plume de M"^ Lagerlof, des ^pages touchantes, charmantes, poignantes. Certains épisodes, non plus siciliens, mais purement humains, sont d'une force émouvante ; d'autres sont d'un agrément très positif. Enfin, M'"* Lagerlof excelle, ici comme partout, à faire aller, venir, se mouvoir les foules. Dans les tableaux de vie populaire : cérémonies religieuses, fêtes locales, émeutes, elle est incomparable. Mais c'est là tout ce qu'on peut raisonnablement louer dans les Miracles de l'Antéchrist. De sorte que le livre, dans son ensemble, est bel et bien des plus imparfaits et pour la raison que j'ai

développée : parce que l'auteur y met en scène des choses et des gens sur lesquels elle est insuffisamment renseignée. Un romancier citadin très cultivé et très frotté, affiné par les voyages et les fréquentations cosmopolites, peut, jusqu'à un certain point, réussir dans la peinture de mœurs étrangères, qu'il devine avec sa puissance d'intuition, avec son intelligence déliée. Mais une telle entreprise était au-dessus des forces de M""" Lagerlôf. Soit dit sans l'offenser, son beau talent manque de la « culture », de 1' <' urbanité » nécessaires. Digne de tous les suffrages quand elle nous entretient de son pays et de ses babitants, excellente dans celles de ses fictions qui reposent sur des légendes locales ou sur l'observation directe, elle perd le souffle à vouloir monter plus haut. Jérusalem en Terre-Sainte est inférieur déjà à Jérusalem en Dalécarlie. Parce qu'il n'y a plus rien de Scandinave dans les Miracles de l'Antéchrist, ni paysages, ni personnages, ce livre est inférieur encore à Jérusalem en Terre-Sainte.

Les trois ouvrages que nous venons de passer en revue sont assurément ce que M'" Selma Lagerlôf a produit de plus original. Cet auteur possédant ajuste titre en France de nombreux admira-

leurs, peut-être tous les livres dont nous verron»' de parler seront-ils traduits un jour ou l'autre. Il est peu probable, en revanche, qu'on traduise jamais son histoire pour les enfants : le Merveilleux voyage du petit NUs HoJgersson avec les oies sauvages. Cet ouvrage, ce très long ouvrage a obtenu en Suède un grand succès. Mais on retrouve dans cette fantaisie humoristique les inégahtés qui déparent le récit pathétique des Miracles de V Antéchrist. Tout n'est pas divertissant dans ce livre destiné à divertir l'enfance. Des inventions gracieuses, des pages pleines de fraîcheur, de poésie, de délicatesse alternent avec des épisodes fort ennuyeux. Génie primesautier et tout spontané, M"" Lagerlôf ne se résout point à soumettre ses productions à ce contrôle sévère qu'ont toujours exercé sur eux-mêmes les grands génies conscients. Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson en Suède est de nouveau une façon d'épopée, une épopée où les principaux personnages sont des animaux. Un des critiques français les plus autorisés à juger de la littérature Scandinave, M. Lucien Maury, a célébré ce « vaste poème, mouvementé, vivant et coloré. » J'avoue qu'il m'a paru manquer de variété, manquer d'intérêt supérieur, le petit monde animal oi^i nous pénétrons sur les pas du jeune Nils Holgersson. Ni les bonnes oies Akka, Yksi et Kaksi, ni le méchant renard Smirre n'ont ce relief qui rend inoubliables les bêles présentées par le malicieux

LES CONTBSIPGRAJNS BTRANeERB^ 19^*

La Fontaine ou par l'âpre Rudyard Kipling-. M"*La— gerlôf a voulu surtout moraliser. Ses oies sont» volailles pédagogiques. W^'= Lagerlôf est bien decelte race germanique qui a produit Lessing, ce Lessiug qui corrigea à sa façon la fable du Renm^d' et du Corbeau ; le corbeau allemand de Lessing; meurt, comme on se rappelle, du fromage- qu'il déroba et qui se trouve être un fromage empoisonné... Il y a d'ailleurs, dans le Merveilleux' voijage, comme dans tous les romans de M"^ Lagerlôf, un sentiment exquis de la nature, de la nature suédoise, et un sincère amour pour toute la. gent animale. On aime à retrouver dans Nih Holgersson le talent que M'^ Lagerlôf possède à un si haut degré d'animer, de dramatiser, d'embellir leslégendes nationales. On y retrouve aussi avecplaisir cette interprétation si personnelle des voix de la nature qui prêtait tant de charme à la Saga' de Gosta Rerling. .l'ai dit plus haut que M"° La-gerlôf manquait de philosophie. Ce n'est pas toutà^fait exact. M"^ Lagerlôf ne se soucie pas de ratta-cher à un système set* opinions sur les cboseS;-. mais elle a une philosophie qui,. pour être toute'd'instinct, en vaut bien une autre. M"' Lagerlôf,. bonne chrétienne, incline néanmoins vers le pan^ théisme, comme font volontiers les poètes septentrionaux. Peut-être le pâle soleil des pays du nord,, parle fait qu'il laisse planer de l'ombre à l'enlour des objets qu'il éclaire, ouvre-t-il à l'ituagi nation un champ plus vaste que le glorieux soleil méri-

200 LES CONThMPOBAlNS ÉTRANGERS

diorial, qui met en fuite les fantômes. Peut-être aussi le sentiment religieux, le mysticisme, toujours vivaces dans le nord, inclinent-ils les poètes septentrionaux à découvrir dans les aspects de la nature, de leur nature, ces manifestations d'une divinité partout présente et qui ne se révèle plus avec la même vivacité aux poètes du midi. Le fait, en tout cas, n'est pas niable. Alors que pour les peuples de la Méditerranée, ou du moins pour la plupart de leurs littérateurs, le « grand Pan est mort » ou mourant, ils sont nombreux encore, dans les pays jeunes de l'Europe germanique, les bardes à qui la voix de cette divinité augusle est familière. Le temps où le ciel sur la terre

Marchait et respirait dans un peuple de dieux

|)Araît de plus en plus lointain aux « intellectuels » de l'Europe latine. Il est encore pour les bardes germaniques...

Nous avons vécu maintenant assez longtemps dans l'intimité de M'" Lagerlôf pour distinguer le caractère principal de son œuvre : l'inégalité. Ses livres abondent en beautés rares... et en banalités regrettables. Je ne voudrais pas insister plus qu'il n'est charitable sur ces défauts; mais il importe, quand on trace d'un auteur un portrait qui ne vise qu'à la ressemblance, d'indiquer au moins les imperfections du modèle. Or, il est arrivé à M"* Lager- Lof de publier des choses qu'on voudrait qu'elle

LES CONTEMPORAINS ETRANGhRS 201

n'eûl pas publiées. Elle a écrit (surtout en ces dernières années) beaucoup de nouvelles. Dans le nombre, il en est d'excellentes [Les liens invisibles, par exemple), mais il en est aussi de détestables. Je ne pousserai pas la cruauté jusqu'à donner une analyse détaillée de Sœur Olive, mais je crois devoir montrer, je crois devoir indiquer par où pèche ce petit récit. Les défauts en sont des plus instructifs. Sœur Olive raconte l'histoire d'une petite paysanne française, Olive Mileau, qui, pour avoir assisté à une représentation A'Bernani, rêve d'entrer au théâtre afin déjouer Dona Sol. Il y a dans cette nouvelle une ignorance touchante de Paris, du théâtre et de tout ce qui s'en suit. On dirait un devoir d'écolier, un de ces devoirs comme il a dû en passer beaucoup sous les yeux de l'institutrice suédoise. Olive Miteau finit par vivre son rêve. Elle force les portes de la Comédie Française. Pour être tout à fait heureuse, pour avoir rempli sa « mission », comme elle dit, il ne lui reste plus qu'à interpréter Dona Sol. Après plusieurs années d'attente, elle va trouver M. l'administrateur : « J'ai mainlenant, lui dit-elle, servi voire théâtre plus longtemps que Jacob. Il faut me laisser jouer Doiia Sol ». « Plus longtemps que Jacob ! » Je ne puis m'empècher de croire que M. Claretie éprouverait quelque surprise à entendre une de ses pensionnaires s'adresser à lui dans ce langage biblique. On cherche à détourner Olive Miteau de son projet. On lui prouve clair comme le jour que le rôle de

Dona Sol n'est pas fait pour elle et qu'elle va audevant d'un échec. Mais M"^Miteau s'obstine. Venue au monde — c'est son idée fixe — pour jouer Doila Sol, elle jouera Doiia Sol. Jeanne d'Arc ne parlait pas en d'autres termes de la nécessité d'entrer à Reims et de bouter les Anglais hors de France : « Je ne sais pas si je veux jouer Dona Sol, déclare Olive Miteau dans une formule toute kantienne, mais je sais que je dois jouer Doiïa Sol ». Vaincu par cette obstination mystique, M. l'administrateur se résigne. Olive Miteau est admise à incarner l'héroïne (S-'Heimani. Elle y est piteuse. Désespérée, elle prend le théâtre en dégoût et entre au couvent. Ce petit conte est heureusement fort court. La lecture en est pénible au possible. Je crains que la Comédie Française de M'" Lagerlôf ne soit moins nature encore que sa Sicile.

Il résulte de ces constatations où la sincérité nous contraint, de ces observations faites sans malice, que la romancière suédoise devrait avoir la sagesse de s'en tenir à la description des mœurs de son pays. Ni l'air de Sicile, ni celui du Théâtre Français ne conviennent à son talent. De son propre aveu, d'ailleurs, sa patrie peut fournir matière encore à beaucoup de livres. Qu'elle poétise en des romans épiques les légendaires exploits des héros nationaux, qu'elle analyse, avec cette pénétration dont elle est capable, les scrupules religieux qui déchirent les âmes de ses compatriotes. Elle est sûre à ce prix d'être entendue et goûtée ; mais qu'elle

LES COÎ^TEMPORAINS ETRANGERS 20S

laisse la Sicile aux auteurs siciliens et la Comédie Française aux auteurs parisiens éminemment. Il y a, dans l'histoire littéraire de ce temps, un précédent qui peut et qui doit éclairer M''* Lagerlôf. Tout comme elle, M"""^ Grazia Deledda est parvenue à la célébrité en faisant de beaux livres sur son pays, en publiant de beaux romans sardes. Puis, comme elle encore, M'"^ Grazia Deledda, par crainte peutêtre de lasser son public

L'ennui naquit un jour de l'uniformité

se mit à situer ses romans un peu partout. Ils n'obtinrent plus alors le succès de naguère et ce fut justice. Ce que voyant, M""- Deledda revint à la Sardaigne. Du coup lui revinrent aussi le talent et le succès. Les amis de M"^ Lagerlôf devraient user de leur influence pour l'engager à s'en tenir aux sujets qu'elle connaît bien. Elle risque d'autant moinsde nous fatiguer que l'âme suédoise, telle qu'elle nous l'a montrée, paraît d'une extrême richesse et d'une extrême variété. Le peuple suédois est beaucoup plus cultivé, beaucoup plus instruit que le peuple sarde. Les individus, même les plus humbles» ont dans cette grave Scandinavie une « vie intérieure » plus développée, plus intense. >!"" Lagerlôf peut donc puiser dans le réservoir national sans crainte de l'épuiser. Le lac de Leuwen n'est-il pas sans fond?

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