scène des conspirateurs méditant l'assassinat du héros des Gaules
11 se frotta les mains d'un air joyeux et conclut en ces termes :
— Vous le voyez, messieurs, la Mort de César m'a sauvé la vie !
— Cela prouve que vos tragédies sont bonnes en temps de guerre, lui répondit Merle.
Reprenons le fil biographique. La peinture de notre personnage et de ses ridicules nous en écarte un peu trop.
Nous sommes en 1827.
Depuis son entrée au Constitutionnel Jean-Pons-Guillaume a fait un rêve qu'il cherche par tous les moyens possib'es à
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changer en réalité. La gloire des letlres lui échappe, il veut se raccrocher à la gloire politique.
Béziers, sa ville natale, où il se porte candidat, le choisit pour la représenter au palais Bourbon.
Il vote l'adresse des deux cent vingt et un.
Sa présence à la Chambre n'intimide en aucune sorte le pouvoir. On sait qu'il est du parti orléaniste et qu'il se rend aux secrètes conférences du Palais-Royal; mais on ne le regarde pas comme dangereux.
Au moment de la Révolution de juillet, Jean-Pons chasse à quinze lieues de Paris, « atteignant çà et là dans leur fuite quel-
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ques perdrix et quelques lièvres, par un plomb lancé d'une main vigilante. »
11 n'éprouve pas le désir d'apporter sa têle comme enjeu à la terrible partie qui se décide alors.
— Ma foi, dit-il à ses intimes, le plus sûr est de se conformer aux ordonnances !
La défaite des ministres et du roi lui semble si peuprobable, qu'il écrit à Etienne:
« Je ne pense pas que l'opposition doive s'abstenir aux élections prochaines. Elle peut encore compter sur quatre-vingts voix au moins. »
Tout à coup le télégraphe apporte la nouvelle de la victoire du peuple.
Poiu-Guiiiuume accourt.
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H se montre sur les barricades encore fumantes avec l'arme anodine qui vient de lui servir à massacrer des perdreaux, et ne dissuade pas le moins du monde ceux qui se figurent qu'il en a fait usage pour envoyer des balles aux gardes du corps.
On le voit, sur toute la ligne, fraterniser avec les vainqueurs.
Le 51 juillet, c'est lui qui se charge de lire, au balcon de l'Hôtel de Ville, la proclamation du duc d'Orléans, lieutenant général du royaume.
Vivent nos amis du Palais-Royal! A Philippe la couronne, morbleu!
C'est notre père, allons lui rendre hommage. L'auguste voix qui sort de ce palais N'annonce plus U guerre et le carnage, C'est un signal de bonheur et de paix.
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Son ancienne canlate peul s'adresser à la nouvelle dynastie. C'est absolument comme les devises à bonbons, qui servent à tous les confiseurs.
Dès les premiers jours du règne de Tordre de choses, Yiennet se plonge résolument dans les centres et fait cause commune avec les ventrus.
Une fois dans les rangs de cette majorité compacte de bourgeois satisfaits, partisans quand même d'une politique toute de corruption , notre homme essaye de croquer du gâteau de Juillet la plus grosse part possible.
Il joue près de Casimir Périer le rôle de la mouche du coche, ayant l'air d'être son bras droit et se donnant une importance grotesque
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On a dit 411c ce ministre avait eu l'intention de le nommer préfet de police.
Mais c'est un bruit que Jean-Pons a fait courir.
Périer se connaissait beaucoup trop dans le choix des personnages qu'il mettait en œuvre pour commettre une semblable bévue.
Déjà ridicule au théâtre, M. Viennet ne tarde pas à l'être à la Chambre.
Seulement il commence par se rendre odieux.
Entonnant à la tribune un dithyrambe en l'honneur de la corruption, il ose porter aux nues la police secrète et prôner sans vergogne les services rendus au gouvernement par la clef d'or.
Il fuit, en un mot, l'apologie complète de l'immoralité.
Le président des ministres meurt du choléra. Des troubles éclatent. Yiennet demande contre leurs auteurs nue punition prompte, énergique, en dehors de tout concours des tribunaux.
Ce fut alors qu'il poussa le célèbre cri d'alarme :
« Messieurs, la légalité nous lue! »
Dans sa philippique il y avait du bon. Le passage suivant, par exemple, ne manque pas d'une certaine vérité :
« Sur trente-deux millions de Français,
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disait Jean-Pons, il en est trente et un millions qui désirent le repos à tout prix, qui donnent leurs enfants et leurs os à tous les gouvernements que leur impose la fortune; qui, depuis quarante ans, obéissent à tout le monde. Un autre million d'individus s'enlre-choquent, se débattent et disposent de l'Etat selon que le sort en décide. Tout le reste est une masse inerte et passive. »
Malheureusement la conclusion de l'orateur : ( Plus de légalité! Fourrons tout en prison ! » n'était pas admissible.
Après le tumulte provoqué par celte harangue, Laffitte s'approcha de notre homme et lui frappa sur l'épaule.
— Faites-nous des tragédies, monsieur
Viennet, lui dit-il, faites-nous des tragédies !
Ce mot du célèbre banquier prouve qu'il ne portait pas un intérêt bien vif à noire littérature nationale.
Dès ce jour, comme on dit vulgairement, ce pauvre Jean-Pons ne fut plus à la noce. On l'accabla de quolibets, on lui lança mille turlupinades à la tète, on l'inonda d'un véritable déluge d'épigrammes.
On vit se signaler dans cette interminable agression à coups d'épingles le Charivari, la Caricature et le Corsaire.
Le malheureux ventru n'avait ni repos ni trêve.
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Son inamovible redingote vcrle devint aussi célèbre que l'énorme cravate du docteur Yéron devait l'être plus tard.
Messieurs du Corsaire prétendirent que le discours de Casimir Périer, dans la discussion du budget de 1852, avait élé rédigé par son ami Y..., et que ce service de plume avait coulé mille écus.
Eugène Briflaut, le lendemain, voit apparaître la fameuse redingote verte au bureau du journal.
— Le rédacteur en chef, s'il vous plaît? dit Jean-Pons en saluant.
— C'est moi.
— Je suis monsieur Vienne t.
— Fort bien; je vous en fais mon corn-
YIEN.NET Cl
plimcnt! Qu'y a-t-il pour votre service?
— Je viens vous prier de déclarer, dans votre plus prochain numéro, que le V... d'hier ne me concerne pas.
— Eh ! monsieur, dit le rédacteur en chef, à quoi bon? Vous savez que le Corsaille vous nomme toujours en toutes lettres.
— C'est vrai, dit Pons- Guillaume d'un ton mélancolique ; vous avez la bonté de vous occuper souvent de moi. Vous donnez de mes nouvelles à ma famille.
Nous avons oublié de dire qu'à la fin de 1850 l'auteur de la Philippide avait été promu à l'Académie française, en remplacement du comte de Ségur.
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Et le candidat adverse était Benjamin Constant ! Viennet l'emporta sur lui.
Proh pudor !
Il eut tontes les voix de la docte assemblée, à l'exception d'une seule. C'était la voix de Paul-Louis Courier.
Viennet, se conformant à l'usage, avait fait une visite à Paul-Louis.
— Comment vous portez-vous? lui demanda-t-il en entrant.
— Je me porte bien, répondit l'auteur des pamphlets ; mais je ne vous porte pas.
Royer-Collard lui-même donna son vote à Pons-Guillaume. Comme on lui en manifestait une grande surprise, il s'écria :
Y ! E N R E T fô
— Que voulez-vous? Je sais que Benjamin écrit admirablement; mais Yiennet pense mieux.
Ceci prouve que ce n'est pas d'hier seulement que l'Académie, notre haute et suzeraine dame, manque au but formel de son institution, foule aux pieds les convenances, et se prostitue au vampire politique.
Ses veines, sucées par le monstre, n'auront bientôt plus une seule goutte de sang littéraire.
Jean-Pons-Guillaume, essayant de se justifier de la scandaleuse préférence qu'il avait réussi à obtenir sur Benjamin Constant, lâcha celte phrase absurde :
i Je ne me suis pas abstenu, parce que
Cl YIENNLT
le comte de Ségur, mon ami le plus cher, m'avait fait jurer solennellement, à son lit de mort, de le remplacer sur le fauteuil académique. »
Oh ! ce bon temps de l'orléanisme, avec toutes ses sottises, avec toutes ses lâchetés, avec toutes ses impudeurs!...
Mais, chut! il y a des gens qui travaillent à nous le rendre.
Le triomphe académique de Jean-Pons amena, comme bien vous le pensez, une recrudescence terrible de persécution de la part de la presse.
La Tribune accusa notre héros de loucher deux mille francs par mois d'indemnité ministérielle sur les fonds secrets.
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Ëtait-cc Une calomnie? C'est possible.
Mais la Tribune soutint son dire.
Dans un nouvel article, elle attaqua plus violemment encore le député de l'Hérault, et traita la Chambre de Babylone impure, de grande prostituée.
Viennet, qui, jusque-là, n'avait opposé aux sarcasmes qu'un flegme imperturbable, eut le mauvais esprit de changer de manière.
11 se fâcha tout rouge.
Oublieux des traditions paternelles, et devenant de plus en plus l'homme de l'anlilégalité, il cita l'auteur de l'article à la barre du Corps législatif.
Les conseils pourtant nelui manquèrent
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pas. Mais, nous l'avons dil pins haut, Jean- Pons est lètu. Pondant sa vie tout entière, il a constamment suivi son jugement boiteux, au lieu de s'appuyer sur celui des autres. Ce fut donc en vain que Berryer lui cri \ :
— Prenez garde : vous empiétez sur le jury !
Notre homme ne voulut rien entendre.
Il était trop en colère.
L'accusé, M. Lyonne, défendu par Godefroy Cavaignac et par Armand Marrastj tic trouva pas grâce aux yeux de la Chambre.
Jugeant dans sa propre cause, elle le condamna à dix mille francs d'amende
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et à trois ans de prison, qu'il alla purger à Clair vaux.
M. Vienuet se récusa, comme accusateur, au moment du vote.
Or personne ne fut dupe de cette apparence de générosité, car on l'avait vu travailler trop manifestement à la victoire.
Durant tout le procès, il courut les centres* encouragea les timides, exhorta les indécis, démontra victorieusement qu'on l'avait Oulragé dans son honneur* et que son honneur, en cette circonstance, était celui de la Chambre. Bref, il usa de toute son influence, et parvint à monter la tête à ces députés de la niaiserie et du ventre, que la presse de l'opposition
appelait alors d'un nom générique, les
Yiennet.
Toujours on doil garder quelque mesure, même dans la vengeance et dans la haine.
Voilà ce que Jean-Pons ne comprit pas.
Aussi fut-il cruellement puni quand arriva la fin de la session.
M. Thiers venait d'être hué et charivarisédans le Midi.
Les présages étaient menaçants pour notre héros. Tout l'invitait à résister aux charmes de la villégiature, et à passer à Paris ses vacances.
Point. Yiennet prend la voiture, et le voilà parti pour la terre natale.
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À Béziers, sauf quelques sifflets, l'accueil est assez convenable. Noire homme s'imagine que sa popularité n'a rien perdu dans la province, et qu'on ne songe à lui donner ni de la casserole ni du chaudron.
C'est le cas ou jamais de se montrer partout.
Jean-Pons a la fantaisie inconcevable de tenter une excursion dans le département des Pyrénées-Orientales, celte contrée inféodée aux Arago. Son outrecuidance lui fait espérer là quelque ovation tout à la fois flatteuse pour sa personne et pour le système.
Donc il prépare ses malles.
A peine a-t-il assuré sa place à la di-
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ligence, que les bousingots du pays, bien et dûment pourvus de crécelles, de taras* tams et de trompettes, se hâtent de retenir les autres places.
Impériale, intérieur, coupé, tout est rempli par la bande hostile. Sept ou huit des plus intrépides se sont même fourrés sous la bâche.
Pons-Guillaume ne voit rien, ne devine rien. Son aveuglement ne s'explique pas.
On attendait que la voiture fût assez éloignée de la ville pour que le martyr politique ne pût songer à y retourner pédestrement.
Tout à coup il tressaille et se bouche les oreilles.
Une musique effroyable éclate.
Cornets, tams-lams, trompes et crécelles crient, mugissent, hurlent à l'envi l'un de l'autre, sur les gammes les plus folles et les plus discordantes.
La voiture entière est un affreux orchestre, et dans le coupé même où se trouve Jean-Pons, — ô comble de l'irrévérence politique ! — deux cornets à bouquin lui sonnent à bout portant d'abominables fanfares.
Jusqu'au chef-lieu, ce fut une odyssée burlesque, un vacarme sterling, que la plume ne saurait décrire.
Pons-Guillaume se montra sublime de morgue impassible.
Tranquillement pelotonné dans son coin, il ressemblait à l'idole du Psal-
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miste : il avait des yeux et ne voulait pas voir, des oreilles et ne voulait pas entendre.
Mais, au relais d'Estagel, ce fut une bien autre histoire.
Estagel est un joli bourg, d'une physionomie calme cl toute débonnaire. Hélas! fiez vous donc aux apparences !
Descendue de voiture, la victime de nosbousingots a profité d'une demi-heure (k' répit pour intéresser le maître de poste à sa position critique.
Celui-ci lui prête sa chambre, et Yiennet s'y enferme.
L'infernal concert ne résonne plus.
Heureux de se leposer le tympan, no-
tre homme pense que ses ennemis vont retourner à Béziers et le laisser en repos, quand soudain, devant sa fenêtre et sous le balcon même de sa chambre, il entend une psalmodie frénétique exécutée par des basses-tailles doublées du talent de soprano le plus étrange, et qui passent d'une octave à l'autre avec une rapidité merveilleuse.
La symphonie ébranle les vitres, éveille les échos du bourg et attire les curieux, qui se livrent à un accès de fou rire.
Elle est tout simplement exécutée par une députalion des ânes du pays, brayant à qui mieux mieux sous les coups de fouet qui leur tombent sur l'échiné, drus comme grêle.