II EMU HEINE
enfants. Noire poète est Faîne de la famille.
Son frère Gustave est aujourd'hui journaliste à Vienne, et l'on accorde à sa sœur Charlotte la réputation d'une femme que l'esprit et la beauté distinguent.
Henri avait pour oncle Salomon Heine, opulent banquier de Hambourg, sorte de nabab Israélite, dont le fils, Charles Heine, devint plus tard le gendre de M. Fould.
Salomon, trente lois millionnaire, mourut à l'âge de soixante-seize ans.
11 ne laissa tomber, à aucune époque, entre les mains de son neveu, la moindre bribe de sa fortune colossale; jamais il ne lui pardonna de s' être fait poëtc.
— Si ce garçon-là, disait-il, avait voulu apprendre quelque chose, il n'aurait pas
eu besoin de faire des livres, la dernière des occupations d'un homme raisonnable.
Cet axiome judaïque, lancé comme une pierre au front de l'intelligence, retombe de tout son poids sur fe race absurde et brutale des adorateurs du veau d'or, qui se perpétue depuis Moïse jusqu'à nos boursicotiers actuels.
La mère de Henri Heine était fille du fameux docteur Gottschalk 4e Gcldern.
On trouvait en elle une trame au caractère rigide et presque puritain; mais elle avait en même temps une âme dévouée et pleine de tendresse.
Elle adorait son fils Henri.
De son côté, le poëte conserva toujours pour sa mère le culte le plus touchant. Il lui a consacré bien des pages de son œu-
vre, principalement ces magnifiques strophes de Germania, qui commencent ainsi :
« De Harbourg, je fus dans une heure à Hambourg. C'était le soir. Les étoiles me saluaient; l'air était frais et doux.
<r Et, lorsque j'arrivai près de madame ma mère, sa joie fut presque de l'effroi : i Mon cher enfant ! » s'écria- t-elle en frappant ses deux mains, » etc.
Cette pièce, que nous regrettons de ne pas citer tout entière, est un chef-d'œuvre de sentiment et d'esprit.
Nous trouvons, dans un livre d'Alfred Meissner, une précieuse anecdote relative à cet amour filial du poète. Le fait est tout récent : il date de l'an dernier.
Meissner, entrant un soir chez Henri Heine, le trouva sur son lit, dictant une
lettre. Cette lettre était pour *a mère.
Laissons le biographe allemand raconter lui-même.
« — Elle vit donc encore, lui demandai-je, la vieille femme irai est logée près de la porte de la digue?
« — Oh! oui, dit-il, elle est vieille, malade et infirme; mais elle a toujours gardé le cœur chaleureux d'une mère.
« — Et vous lui écrivez souvent?
« — Tous les mois.
« — Combien elle doit être affligée de votre état!
« — Elle ! dit Heine, elle me croit toujours en aussi bonne santé que lorsqu'elle m'a vu pour la dernière fois. Elle est vieille et ne lit pas de journaux ; les quel-
ques vieux amis qui viennent la voir sont dans le même cas. Je lui écris toujours des lettres gaies autant que possible; je lui parle de ma femme; je lui raconte combien je suis heureux. Pour qu'elle ne s'étonne pas de me voir seulement signer mes lettres, je lui dis que je souffre d'une maladie des yeux qui m'oblige à les ménager beaucoup. De cette sorte, elle est heureuse. Une mère, d'ailleurs, pourraitelle jamais croire que son fils est aussi misérable que je le suis * ? »
La maison où notre poëte reçut le jour
2 Souvenirs sur Henri Heine, par Alfred Meissner .traduction de Ch. de Lorbae). Alfred Meissner, auteur de la Femme d'Uria, est un des plus beaux génies de l'Allemagne moderne. Henri Heine a dit de lui : «C'est une âme passionnée, et je suis convaincu qu'il saura, un jour, conquérir la popularité de Frédéric Schiller, dont il est l'héritier présomptif. »
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cxi>lc encore à Dusseldorf; elle est située dans la nie de Bolker. Avec la naïveté d'orgueil qui le caractérise, Henri Heine s'écrie dans le Tambour Legrand:
cr Cette maison sera un jour très-remarquable, et j'ai fait dire à la vieille femme qui la possède qu'elle ne la vende pour rien au monde. Elle n'obtiendrait pas aujourd'hui, pour toute sa maison, les profits que feront les servantes seulement avec les nobles anglaises, voilées de vert, qui viendront admirer la chambre où je vis pour la première fois la lumière, et le poulailler où mon père m'enfermait lorsque j'avais volé des raisins, et la porte brune sur laquelle ma mère m'apprenait à écrire les lettres avec de la craie. Ah! mon Dieu, madame, si je suis devenu un
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grand écrivain, il eu a coulé a^sez de \n inc à ma pauvre mère! »
Henri, dès l'âge de sept ans, fut envoyé à l'école du cloître des Franciscains, où il usa, dit-il, un nombre de culottes prodigieux.
Son plus cher camarade de classe élait ce pauvre Wilhem, qui se noya dans la Diissel en allant y chercher un petit chat tombé du haut d'un pont.
« Le petit chat vécut encore bien longtemps! » soupire le poëte, après avoir donné une larme à son ami d'enfance.
Henri sut bientôt lire, et le premier livre qui lui tomba sous la main fut : La vie et les actions de lingénieux hidalgo don Qlixotte de la Marcha, écrites far Miguel de Cervantes Saavedra.
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Il se passionna vivement pour celte épopée de chevalerie burlesque.
Levé chaque jour avant l'aurore, il s'échappait de la maison paternelle et courait se cacher sous les ombrages du jardin ducal, pour y dévorer tout à l'aise les surprenantes aventures de l'héroïque amant de Dulcinée.
Notre jeune lecteur choisissait de préférence l'allée solitaire qu'on appelait Allée des Soupirs.
Assis auprès d'un jet d'eau, sur un vieux banc garni de mousse, il passait là cinq ou six heures de suite à dévorer les chapitres de Cervantes, recommençant l'ouvrage quand il avait fini le dernier volume, el y trouvant un nouveau charme.
Dans sa candeur enfantine, Henri prenait tout au sérieux.
« Je répandais les larmes les plus amères, dit-il, quand le noble don Quixotte ne recueillait que de l'ingratitude et des horions pour sa grandeur d'àmc. J'étais un enfant, et je ne connaissais pas l'ironie que Dieu a créée dans son œuvre et que le grand poète a imitée dans le sien. »
Quand notre héros sut lire et écrire, on l'envoya sur les bancs de l'école secondaire.
Les collèges, sous le reçue de la conquête française, prenaient, en Allemagne comme chez nous, le nom de lycée.
Nécessairement il apprit là beaucoup de choses qui ne devaient lui servir par la suite que d'une façon médiocre : l'histoire
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de Rome et d'Athènes, par exemple ; les dates chronologiques; le latin, cette langue morte si niaisement ensevelie clans les rudiments universitaires; les verbes irréguliers, qui se distinguaient pour lui des réguliers en ce qu'ils lui attiraient sur les doigts beaucoup plus de coups de férule; le grec, qu'il appelait, avec les moines du moyen âge, une invention du diable; et enfin l'hébreu, dont son origine israélite rendait l'étude extrêmement urgente.
Le recteur Schallmeyer, un bon vieux prêtre catholique, s'intéressait beaucoup au jeune élève.
Il entretenait avec la famille Heine des relations amicales, en mémoire d'un des oncles de Henri, qui avait été, quarante-
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deux ans auparavant, son Pylade à l'université de Bonn.
L'abbé Scliallmeycr enseigna beaucoup de littérature allemande au jeune homme, avec un peu de philosophie.
Heine reçut en outre les leçons du professeur Schramm, auteur d'un ouvrage sur la Paix éternelle.
Par une originalité d'antithèse assez curieuse, la classe de ce professeur n'était que disputes sans fin, querelles interminables, luttes, coups, batailles, plaies et bosses.
Il ne put donner à Henri que des no lions géographiques très-incertaines, à une époque où le génie de l'Empire bouleversait continuellement les frontières.
Mais notre étudiant fit des progrès vc-
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ri labiés dans la classe de français de l'abbé d'Àulnoy, émigré parisien, auteur d'une foule de grammaires, et coiffé d'une perruque rouge.
Ce brave homme était tout feu dans son enseignement.
Il se démenait comme un franc démoniaque pour expliquer Y Art poétique ou analyser Y Histoire allemande.
Henri approchait de sa seizième année.
Le cycle des éludes universitaires se trouvait révolu pour lui. On pensa trèssérieusement à son avenir, et le recteur Schallmeyer eut, à ce sujet, de longues et nombreuses conférences avec madame Heine.
— Croyez-moi, lui disait-il, ne laissons pas ce cher enfant dans le culte juif, et
destinons-le à l'Église. Il faut l'envoyer étudier la théologie catholique dans un séminaire de Rome.
Parmi les prélats romains de la plus haute volée, M. Schallmeyer comptait beaucoup d'amis.
Il promettait au jeune homme une belle position dans la carrière ecclésiastique, lui montrant en perspective la soutane violette et même le chapeau de cardinal.
Madame Heine, au nom de son fds, déclina ces propositions.
Bien que née dans le catholicisme, elle n'en observait les maximes qu'avec une grande tiédeur, et cultivait de préférence les idées égalitaires de Rousseau, ce qui ne l'empêchait pas de rêver pour Henri
les dignités mondaines les pins liantes et les pins éclatantes.
Elle ne pouvait songer à voir son enfant endosser la robe crasseuse dont s'affublent les prêtres d'Allemagne, braves gens qui cherchent à plaire à Dieu, et pas du tout aux hommes.
Avant de suivre notre héros sur la mer orageuse où il va lancer sa barque, en jetant un défi au ciel et aux tempêtes, arrêtons-nous quelques instants encore sur ses jeunes années, si calmes et si pures.
Le premier amour de Henri Heine, amour enfantin, passion chaste comme la pensée des anges, fut cette petite Véronique dont le nom revient à plus d'une page de> Reisebilder.
Sous la conduite d'une vieille servante,
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la pieuse Ursule, qui avait si longtemps porté Henri dans ses bras, les deux enfants allaient s'asseoir sur la place du château, devant la grande statue de marbre.
Henri se plaisait à graver sur le banc de bois le nom de sa petite amie, et, quand Véronique pariait, ses paroles retentissaient à son oreille comme le son d'une clochette.
Ou bien encore ils allaient se promener dans la grande galerie ducale, si pleine de tableaux, si curieuse à voir.
Mais, hélas! un jour, la mort faucha le gentil bouton de rose !
Ursule conduisit Henri dans la chambre de la chère petite défunte.
Comme elle était jo'ie dans son blanc
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linceul! Les cierges funèbres brûlaient autour d'elle, éclairant son visage pâle, qui semblait sourire. Des fleurs jonchaient la table sur laquelle était posé le corps de Véronique.
— Ma bonne Ursule, dit l'enfant, n'est-ce pas une image de sainte en cire?
Puis, reconnaissant la figure de f a douce compagne d'enfance, il ajouta :
— Comme elle est sage ! Elle est donc endormie?
— Non, dit Ursule, c'est la mort qui fait cela.
La mort ! Pour la première fois, au milieu de ses jeux et de ses rires, l'enfant voyait passer le noir fantôme. À dater dece jour, il se promena seul et triste dans