M II EN CI 1IE1.NE
la galerie ducale, el les tableaux ne charmaient plus ses regards ; ils lui semblaient tout décolorés.
Une autre impression d'enfance ne s'effaça jamais de l'esprit du poëte et lui inspira le Tambour Legrand, cette œuvre dictée par unemu.-e aussi sensible qu'originale. Ce fut l'arrivée des Français à Dusseldorf.
Dans les rues de la ville, où règne une sourde stupéfaction, résonne tout à coup le bruit du tambour.
Henri sort delà maison de sa mère el s'assied devant la porte pour voir « la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversa le monde en chantant et en faisant sonner sa musique; les visages graves et sereins des
HENRI I.EhNE 35
grenadiers, les bonnets d'ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité, et le grand et immense tambour major, tout brodé d'argent, qui savait lancer sa canne à pomme dorée jusqu'au premier étage, et ses regards jusqu'au second aux jeunes tilles qui regardaient par les croisées. »
Ce tambour major était M. Legrand, le héros du futur poëme. 11 vint demeurer chez le père de Henri par billet de logement.
Notre héros ne tarda pas à faire ample connaissance avec ce gigantesque personnage. Celui-ci avait quelque teinture de la langue allemande. Narrant et tambourinant tout à la fois, il lui raconta les faits héroïque? du grand empereur, Austerlilz,
Ilivoli , Marengo, Saint-Jean d'Acre , les Pyramides, Lodi, Wagram, Iéna.
Henri prenait en affection ses terribles moustaches et ses yeux pleins de flamme. Il lui astiquait avec patience les boulons de son uniforme el lui blanchissait à la craie ses buffleteries.
Partout l'enfant accompagnait son ami le tambour major, à l'appel, au corps de garde, à la parade. Il ne le quittait plus.
Ceci décida de ses convictions politiques à venir.
M. Legrand lui avait inoculé la fièvre du bonapartisme, et voilà pourquoi, plus tard, Henri ne se laissa pas séduire par F espérance d'être un abbate en petit manteau noir ou un monsignore romain.
Il partit, à l'âge de dix-sept ans, pour
Il EN RI HEINE 57
l'Université de Bonn, où il commença ses éludes de droit, pour les achever ensuite à Berlin et à Gœttingue.
Le 20 juillet 1825, il fut reçu docteur.
A Berlin, l'élève bonapartiste du tambour Legrand proteste contre les doctrines antilibérales du professeur Schmalz. Il pousse l'irrévérence, au cours de ce dernier sur le droit des nations, jusqu'à étouffer sa voix, en tambourinant contre les vitres delà classe.
Henri, pour ce méfait, pense être expulsé de l'Université.
Mais il est incorrigible.
Peu de temps après, à Gœttingue, il se permet de nouveau de battre la charge sur les vitres au cours du professeur Saalfeld, qui osait attaquer la gloire de l'empereur
38 1IENH1 HEINE
Napoléon par des phrases injurieuses.
Gœttingue offrait peu d'attraits au jeune homme.
Il nous apprend lui-même que la ville est fort belle, surtout quand on la regarde par le dos.
Si nous l'en croyons, les habitants se divisent en quatre classes, aux lignes de démarcation peu tranchées : étudiants, professeurs, philistins et bétail.
Quand aux dames, elles y ont de fort grands pieds.
Le savant Eichom, si Ton en croit toujours Henri, fait le plus bel ornement de cette noble cité germanique, pourvue de dissertations creuses, de carrosses de promotion, de têtes de pipe, de conseillers antiques, de conseillers de justice, de con-
11 EN Kl II RI. NE IVJ
seillers de légation et de forciurs ejuédem
furiu;c.
Enfin arrive le jour où noire héros dit adieu à Justinien, à llermogène et à cet excellent M. de Savigny.
Nous le voyons partir pour le pèlerinage de Broken.
Il raconte ce pèlerinage avec beaucoup de grâce dans la première partie des Reigebilder.
Or il était déjà poëte. Ses débuts lyriques datent de 1 816, époque où il se trouvait encore au gymnase de Dusseldorf. Ils ont pour titre : Songe fatal, — les Compliments, — la Noce, — le Cimetière.
Ces quatre pièces appartiennent à une période de folles visions, qui s'évanoui-
rent bientôt pour faire place à une manière plus certaine et plus ferme.
Les Deux Grenadiers comptent également parmi les œuvres de jeunesse de Henri Heine.
Rien de plus remarquable, comme éloquence et comme courage, que cette protestation d'un enfant au milieu des fureurs teufomanes.
La pièce fut imprimée, en 1822. à Berlin, dans un premier recueil de poésies, qui a pour litre les Nocturnes.
Vers 1825 parurent les Heisebilder, et en 182 7 les Lieders.
Aussitôt toute l'Allemagne en chœur salua Henri Heine comme un grand écrirait! et comme un grand poète.
Il EN ni HEINE il
Ses vers étaient clans tontes les mémoires et dans tontes les bouches.
Il nous est difficile, à nous autres Français, d'avoir par les traductions une idée exacte de cette beauté musicale accomplie, de cette science de rbytlime, de ce laisser aller apparent sous le contour le plus net et le plus précis, que les compatriotes de notre héros admirent dans ses œuvres lyriques ; mais ce que nous admirons aussi bien qu'eux, c'est le charme de ce contraste perpétuel de tendresse et de sombre amertume, fondues dans les nuances les plus délicates du style.
On se sent pris de vertige en face des abîmes de désespoir où glisse le pied du poêle.
Vous êtes sur le point de rouler avec lui
dans le gouffre, quand soudain il le referme d'un coup de sa baguette magique, et vous tombez mollement sur l'herbe verte, sur les fleurs diaprées.
Henri Heine eut la chance heureuse d'être traduit ou aidé dans les traductions qu'il fit lui-même par des écrirai îs de beaucoup de mérite, Loève-Yeimir d'abord, puis Gérard de Nerval.
Sa prose allemande avait, du reste, entièrement dépouillé le pédantisme et la longueur soporifique des périodes, deux graves défauts dont le style de ses compatriotes ne se préserve guère.
Elle s'était faite à plaisir vive, coquette, pimpante et, pour tout dire, française.
On reproche à cette prose, il est vrai, de trop employer le fard; mais c'est par