‹ Les contemporainsChapitre 38 sur 41 · HENRI II FI. M · texte numérisé non relu

HENRI II FI. M

fondateur de l'Europe littéraire, lui demanda pour cette revue des articles sur l'Allemagne.

Très-souvent il invitait le poète à sa table, et prenait soin d'arroser son esprit de libations copieuses.

C'était un amphitryon merveilleux que Victor Bohain.

a Et voilà pourquoi, sans doute, nous dit Henri Heine, il compta cent mille francs de frais de représentation aux actionnaires de son journal. »

Rarement on vit cerveau plus industriel et plus ingénieux, quand il s'agissait de plumer le pigeon de la finance.

Girard in l'égala peut-être, mais ne le dépassa jamais.

Oi HENRI HEINE

Dans chaque affaire nouvelle dont Victor jetait le plan, toujours il y avait un million à gagner, quelquefois plus, jamais moins. Aussi le surnommait-on Messer Mil Hune.

Après le désastre de l'Europe littéraire, l'illustre Buloz, éternellement à la piste des plumes en chômage, hérita, pour sa revue, de la collaboration de Henri Heine. 11 publia par fragments le livre De l'Allemagne, auquel l'auteur a donné à dessein le même titre que celui de l'ouvrage de madame de Staël.

Dans cette œuvre, Heine révéla le premier aux Français que la philosophie allemande ne prêche ni la piété ni la crainte de Dieu, et que son dernier mot, dit par Feuerbach, est l'athéisme.

HENi;l HEINE 63

Ces révélations excitèrent le plus vif

étonnement.

Jusqu'alors on n'avait vu que du mysticisme dans le brouillard des doctrines philosophiques d'outre-Rhin ; mais comment garder cette erreur lorsqu'un poêle comme le nôtre s'écriait :

l Je n'avais jamais voulu croire que Dieu était devenu homme, et j'en crus Hegel sur parole, quand je lui entendis dire que I'homme était Dieu. »

Henri soumettait un jour au philosophe quelques considérations en faveur de l'immortalité de l'àme.

— Demandez-vous un pourhoiie, lui répondit froidement Hegel, avec la saiauique puissance de paradoxe qui le distingue, pour avoir soigné madame votre

6G HENRI IIEIXE

mère ou n'avoir pas empoisonné votre frère?

Henri Heine applaudit à ces doctrines désolantes jusqu'au jour où il les vit descendre dans le peuple. Il acceptait l'athéisme comme une mode originale, comme un moyen de distinction, comme l'apanage naturel d'une aristocratie lettrée.

Tant d'autres, à son exemple, donnent l'orgueil pour base à leurs folles convictions !

Mais, lorsqu'il entendit, des tailleurs, des savetiers, nier l'existence de Dieu, il eut honte de frayer avec de tels compagnons et recula de dégoût.

Son entrevue avec le fameux Weitling '

1 Auteur du polit livre appelé les Garanties de la Èoviêtê, catéchisme des communistes allemands.

cliez le libraire Julius Campé, de Hambourg, fut peut-être la cause de sa volteface philosophique.

Weilling était tailleur.

Il vint à la rencontre de Henri Heine, la casquette sur la tête, et lui tendit familièrement la main, comme à un collègue qui professait les mêmes principes de destruction sociale et d'athéisme.

L'amour-propre du poète se trouva pro^ fondement humilié d'un tel compagnonnage.

Pendant l'entretien qu'ils eurent ensemble, le tailleur, assis sur un escabeau, se grattait la cheville de la jambe droite. I! la tenait élevée en l'air, de façon que son genou lui touchait au menton.

— Qu'avez donc a vous frotter ainsi"?

liS HENRI HEINE

jui demanda Heine avec un geste de répugnance.

— Oh! ce n'est rien! dit Weitling, sur

le même ton que le chien de la Fontiine : les fers que nous avions aux pieds dans les cachots de la confédération germanique...

De ce que vous voyez sont peul-être la cause.

Ilenii Heine fit comme le loup.

11 s'enfuit, et, s'il était de ce monde, à l'heure où nous écrivons, peut-être courrait-il encore.

Les fers de l'illustre tailleur lui avaient donné tout à coup une panique singulière. Il songea qu'il commettait une grave imprudence de rester dans son pays, même en voyage de p^nis-r.

BBNR1 II F. [NE 89

Depuis 18Ô5, il était au ban de la Confédération en qualité de membre de la Jeune Allemagne.

On le vit repasser lestement la frontière de France.

L'indiscrétion Taschereau nous révéla, comme chacun peut se le rappeler, que, de 1856 à 1848, notre poète crut pouvoir accepter sur les fonds secrets une subvention de cinq cents francs par mois.

Jugez avec quelle amertume la presse démocratique allemande lui reprocha d* s'être mis aux gages de la police de Louis- Philippe!

Il n'en était rien pourtant.

Henri Heine eut tort d'accepter un traitement occulte, une pension mystérieuse; mais il suffit de lire la correspondance

adressée par lui à la Gazette d'Augsbourg i , pour se convaincre qu'il sut garder dans ses appréciations sur le gouvernement français la plus complète et la plus digne indépendance.

Thiers, Guizot, Louis-Philippe, y sont peints sous leur véritable jour.

Il y a toutefois dans ces lettres, presque généralement politiques, certains jugements saugrenus, placés là comme épisodes, et qui, pour l'honneur de l'écrivain, devraient en être retranchés.

On devine que nous parlons de sa diatribe absurde contre Victor Hugo.

« Nous voyons en lui, dit-il, la gauchc-

1 Celte correspondance a paru, traduite en français. On l'a rassemblée en volume sous le titre de Lutéce.

HENRI II KLM 71

ne d'un parvenu ou d'un sauvage, qui se rend ridicule en s'affublant d'oripeaux bigarrés, en se surchargeant d'or el de pierreries, ou en les employant mal à propos. En un mot, tout chez lui est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité. »

Ali! pauvre Henri Heine, où en était ton cerveau, quand tu as écrit ces lignes coupables?

Evidemment, il y a là du cauchemar ou de l'indigestion.

Mais, en revanche, notre poêle est fort spirituel dans ses comptes rendus artistiques. Le récit des rivalités de Spontini et de Meyerbeer est d'un comique désopilant.

Vous pouvez lire, en outre, dans les

72 HE.NRI HEINE

Nuits florentines les portraits qu'il trace de Bellini et de Paganini. Ces deux morceaux soutiennent le parallèle avec ses compositions lyriques les plus estimées.

Tout à l'heure nous disions qu'une haine violente avait tout à coup pris la place de l'amitié qui unissait le poëte à Ludwig Bœrne.

Un dissentiment d'opinion commença la rupture.

Ils se dirent chacun leur fait, ainsi que cela se pratique d'ordinaire entre gens de le! très. Ludwig fit un livre sur notre héros, et celui-ci publia contre Ludwig un pamphlet dont chaque ligne était une blessure.

Dans ce combat coulèrent, non des (lofs de sang, mais des flots d'encre, ce qui parfois est pire.

M. S***, outragé comme époux par certaines révélations du poète, lui envoya son cartel. Aucun arrangement n'était possible. Henri, après avoir essuyé le feu île son ennemi, tira en l'air, et M. S*** lui tendit la main, déclarant son honneur entièrement satisfait.

Ce duel eut pour résultat le mariage de 1 "auteur des Heisebilder avec une charmante et sensible personne qui, depuis longtemps, vivait avec lui sur le pied complet de femme légitime.

11 voulait, en cas de mort, lui laisser au

moins l'héritage de ses œuvres, et il

l'épousa le malin môme du jour où il

devait se battre1.

' Les pourparlers enire les témoins durèrent juste a«s« longtemps pour laisser aux publications légales le temps de s'accomplir.

74 HENRI II El. NE

Mathilde avait été fort jolie.

L'embonpoint commençait à envahir ses charmes; néanmoins il lui restait une bouche mignonne et de vives œillades. À côté d'un excellent cœur, elle montrait un caractère très-léger.

Ses prétentions n'allaient pas jusqu'à trancher de la femme savante. Jamais elle ne lut une page des œuvres de son mari.

Le bruit courut alors que Henri Heine avait embrassé le catholicisme. On désigna même l'église où s'était passé l'acte d'abjuration. Des témoins affirmaient avoir vu le poète à Siint-Sulpice.

Rien n'était plus vrai.

Seulement il ne franchit le seuil du temple que pour donner à son mariage civil la consécration religieuse.

m: mu îiF.i.M r,

Ainsi l'exigea Mathilde, issue d'une famille catholique très-orthodoxe.

L'archevêque de Paris n'accorda les dispenses qu'à la condition expresse que le futur époux s'engagerait à faire élever ses enfants clans la religion de leur mère.

Henri Heine souscrivit cette obligation de bonne grâce, et il s'y fût pleinement conformé, s'il y avait eu lieu.

« Mais, soit dit entre nous, écrit-il, comme je ne me connaissais pas une vocation trop décidée pour la paternité, lorsque je déposai ma plume après la signature du contrat, j'entendis ricaner dans ma mémoire les paroles de la belle Ninon : « Ah! le bon billet qu'a la Châtre! » Les rancunes politiques étaient un peu calmées à cette époque. Il fit en Allemagne

quelques excursions passagères, et ies raconta d'une façon lout à la fois poétique et grotesque dans ce livre plein de cynisme intitulé GrERMANrA, conte d'hiver.

Ce fut alors qu'il fut victime d'un accident terrible.

Frappé d'une attaque d'apoplexie à la suite d'une querelle de famille, on le sauva difficilement, et presque aussitôt il sentit les premières atteintes de cette cruelle maladie de la moelle épinière à laquelle il devait succomber plus tard.

Les désordres qui se produisirent dans son organisation ne prirent pas lout d'abord un caractère bien alarmant.

Son médecin pensa qu'un voyage aux eaux de Cauterets pourrait vaincre la pa-

Page 1