‹ Les contemporainsChapitre 39 sur 41 · EMU 11EI. NE · texte numérisé non relu

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ralysie légère qui avait été le résultat de

la congestion cérébrale.

Donc le malade partit pour les Pyrénées.

11 y écrivit Atta Troll, et revint beaucoup plus souffrant qu'avant son départ.

Quelle affligeante métamorphose, hélas!

dans toute sa personnel

Henri avait été aussi beau qu'aimable.

Sa ligure était rose et pleine comme celle d'un dieu de l'Olympe. Une masse de cheveux blonds ombrageait son front large, et ces dames lui trouvaient une expression charmante dans le regard et dans le sourire. Il enchaînait victorieusement les cœurs.

C'était bien le poëtc de l'amour.

Aujourd'hui, dans le ciel du platonisme;

demain, s'égaraut jusqu'au sabbat ténébreux des sorcières, il chaulait, tantôt avec la pureté des anges, tantôt avec la lascive té des faunes.

Mais ce temps d'amour et de chansons ne devait plus reparaître.

En revenant des Pyrénées, le poëte n'avait plus rien de son visage fleuri d'autrefois. Il était pâle et maigre à faire peur. On eût cru voir le masque de Géricault. Sa physionomie décharnée se terminait par une barbe pointue et fauve, semée déjà de nombreux fils d'argent.

Lorsqu'il se présenta chez Gautier, son ancien camarade d'orgies, ce dernier ne voulut pas le reconnaître.

« Je cherchai dans mes souvenirs, dit l'auteur de Mademoiselle de Maupui,

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quel pouvait être cet hôte matinal qui me saluait de mon petit nom et me tendait la main avec la franche cordialité d'un vieil ami. Je ne parvins pas à mettre un nom sur cette figure ainsi changée.

« Mais, au bout de quelques minutes de conversation, à un trait d'esprit de l'inconnu, je m'écriai :

« — C'est le diable, ou c'est Heine! »

Le malheureux poëte avait déjà complètement perdu l'œil droit. Néanmoins il marchait encore sans trop de difficulté. Tous les jours, il se rendait de son domicile, situé rue Poissonnière, à un cercle du Palais-Royal.

Son logement n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler le cachet artistique.

Tout, dans son intérieur, était bour-

geois. On n'y voyait aucun encombrcm de bric-à-brac. Des meubles en acs composaient le mobilier. Point de bleaux, point de statuettes. Sur une c sole, des fleurs artificielles mariaient le nuances dans de modestes vases de por laine.

Il y avait parti pris d'éviter l'excentriq Au nombre des amis intimes qui rendaient presque cbaque jour visite, faut citer Alexandre "Weill , Alphor Rover, la femme de celui-ci, et la cIk mante madame A***, une camarade pension de Mathilde, pour laquelle nol pocte avait une tendre sympathie, et qu nommait Élise aux yeux de feu.

En compensation, il délestait l'époux celle adorable redonne.

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Monsieur A***, qui allait bientôt devenir directeur de l'un de nos théâtres les

plus en vogue, n'était alors qu'un simple marchand de nouveautés de la Chaussée-

d'Antin.

Personnage entièrement dépourvu d'éducation et, malgré cela, rempli d'outrecuidance, il agaçait au delà de toute expression les nerfs délicats du poêle malade.

Au printemps, Henri Heine transportait ses dieux lares à Montmorency.

Toutes ses connaissances venaient le trouver là par bandes joyeuses, afin de l'égayer un peu dans ses vives et continuelles souffrances.

Notre malade connaissait tant de monde !

En 1847, par exemple, à une époque

où le pays entier ignorait le nom de Proudlion, Henri Heine savait déjà par cœur le fougueux socialiste.

On jour qu'il était allé à un banquet phalanstérien, il montra ce personnage à son ami Alfred Meissner, et cela dans des circonstances que celui-ci raconte avec beaucoup trop d'intérêt pour que nous ne lui accordions pas de nouveau la parole.

« Un homme trapu, dit-il, à la figure pleine et sereine, au front large et bombé, portant des limettes bleues, se trouvait devant nous au milieu de la foule.

« Comme frappé de son apparition, Heine s'arrêta, et, me saisissant le bras, il me dit à mi-voix :

« — Regardez donc celui-là !

« Le personnage aux lunettes Menés

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causait avec au iaconna. Nous pûmes entendre leur conversation.

« — Est-ce que vous étiez aussi là dedans? lui demandait ce dernier.

« — Non, répondit-il avec une grimace, je ne faisais que passer, et je me suis arrêté parce que cela ressemblait à un attroupement. Hélas ! c'est toujours la même chanson parmi tous les sectaires : « Loué soit Jésus Christ, qui nous a délivrés du péché ! Loué soit Saint-Simon, grâce à qui nous avons compris la vie ! Loué soit Fourier, qui nousaiévélé les lois sociales!... » Bêtise! Qui criera donc enfin : « Honneur et gloire au bon sens humain que personne n'adore? »

« L'homme aux lunettes bleues haussa les épaules et s'éloigna lentement.

« — Qui est ce monsieur? demandai-jc à Heine, dont la figure était éclairée en ce moment par une agitation intérieure.

« — Qui il est?... Il se nomme Proudlion parmi les hommes. A dire vrai, c'est un démon, me répondit il. Mon àme s'est réjouie de le voir. La vie est si insupportable quand on n'y rencontre que des gens d'affaire, des individus qui ressemblent à tout le monde! Ces paroles de sa bouche m'ont fait du bien, après tant de belles tirades, de plates tirades. Il a raison, il a parfaitement raison.

d — Mais quel est cet homme? demandai-je de nouveau avec une curiosité croissante.

« — Vous dites toujours l'homme, répliqua Heine ; mais vous avez bien entendu

m: nui iir.iM que ce n'est pas un homme, malgré ses

lunettes bleues. C'est le principe destructeur sous la forme d'un philosophe politique, d'un philosophe qui parle et qui écrit comme un poète. Victor Hugo semble lui avoir cédé la puissance de son antithèse, Alexandre Dumas sa fantaisie calme. La gravité terrible de son œuvre, drapée ingénieusement et avec élégance, regarde avec une fierté d'aristocrate la bure monastique de la sécheresse allemande. Ses ouvrages, ou, — pour parler la langue de la police, — ses écrits incendiaires, se lisent comme des romans. Ils commencent à circuler de mains en mains. On s'amuse en les lisant, et pas un lecteur ne s'aperçoit que, pendant qu'il tourne les feuilles, il tombe des dents de dragon, qui, un

joui-, pousseront magnifiquement et donneront une récolte bienheureuse. »

Ce jugement porté, pour ainsi dire, avant la lettre, est d'une vérité dont rien n'approche.

Henri Heine, après ia Révolution de 18-48, alla demeurer à la barrière de la Santé.

— Si je pouvais seulement y retrouver la mienne I disait-il avec un triste sourire.

C'était là que Gérard de Nerval, notre excellent et doux Gérard, venait le visiter dans sa retraite et travaillait à ses traduclions pendant que le peuple stupide hurlait dans la rue :

« — Des lampions! des lampions ! ! »

Le souvenir de son pauvre collaborateur inspire à notre héros, dans la préface

tic Poe mes et légendes, des paroles bien attendrissante.'?.

« C'était vraiment plutôt une aine qu'un -homme, je dis une âme d'ange, quelque banal qu'en soit le mot. Cette àmc était essentiellement sympathique, il était d'une candeur enfantine; il était d'une délicatesse île sensitive ; il était bon, il aimait tout le monde, il ne jalousait personne ; il n'a jamais égraligué une mouche; il haussait les épaules quand par hasard an roquet l'avait mordu... Pauvre enfant! tu mérites bien les larmes qui coulent sur ta tombe, et je ne peux rete • nir les miennes en écrivant ces lignes. »

La République supprima la pension de Henri Heine. Elle ne trouva pas en notre poète un fervent admirateur.

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Dans les derniers mois de 1840, il disait à Meissner, chaud républicain, qui l'entretenait des espérances de son parti :

— Ça ne durera pas longtemps. Un coup d'État prochain n'est un mystère pour personne; mais on en parle tant, qu'on finit par ne plus y croire. Il se fera néanmoins. Le président suit les traditions de sou oncle, et marche à un 18 brumaire. J'en suis bien aise!

Voyant la surprise de son interlocuteur, il lui prit la main :

— Patience ! vous allez me comprendre, poursuivit-il. Lorsque la République, il y a près d'un an, fut proclamée, le monde semblait croire qu'une chose qui n'était et ne pouvait être qu'un rêve deviendrait une réalité. Mais j'ai le malheur

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de connaître Irop bien la Fiance, grâce à mon long séjour, et je crois voir assez clairement l'avenir qui nous est réservé. La République n'est qu'un mot, qu'une étiquette révolutionnaire. Cette société corrompue et amollie, comment aurait-elle pu se transformer si subitement? Son idéal était de gagner de l'argent, d'attraper de bonnes places, de se promener en voiture à quatre chevaux, d'avoir une loge aux théâtres, de se jeter d'un plaisir dans un autre. Où donc ces gens-là auraient-ils si soigneusement caché leur provision de vertus civiques ? Croyez-moi, Paris est bien napoléonien. Je veux dire que c'est le Napoléon d'or qui règne ici. Proudhon vous enseigne que la République est de droit divin, inviolable, immua-

ble, au-dessus des majorités etdu suffrage universel. Mais une idée abstraite ne me séduit pas. Que serait l'amour s'il n'y avait point de femmes, l'amitié s'il n'y avait point d'amis? Renoncez à 'a République, mon cher, car il n'y a point de républicains.

Cette même année, Henri Heine alla loger rue d'Amsterdam. Sa maladie faisait d'horribles progrès.

Vénus l'avait tué! Vénus, diva mater cupidinum, la déesse cruelle!... cruelle surtout quand elle s'empare du poëte, cet cire d'une sensibilité si exquise, d'une imagination si dévorante !

Pour Henri Heine, l'amour n'était pas une ivresse passagère , un saut brusque dans la débauche, suivi d'un prompt re-

tour : c'était une passion immense, qui

allumait en lui un incendie vaste comme son cœur.

Doué d'un sentiment enthousiaste pour la beauté des femmes, il ne pouvait pas, lorsqu'il les rencontrait dans la vie, les saluer d'un simple rêve platonique : il embrassait, comme Pygmalion, la statue que le dieu venait d'animer, et la retenait avec frénésie dans ses bras.

Ce fut la cause de sa perte.

11 n'en convint jamais avec franchise; mais il se trahissait parfois en exhalant des plaintes.

Un jour, dit encore Alfred Meissner, nous pûmes l'entendre s'écrier tristement :

— Ces femmes ! ce sont des fleurs que ni l'ardeur du soleil ni le froid de la rosée

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de La nuit ne peuvent flétrir. Mille papillons s'enivrent clans leur calice sans en amoindrir le parfum, sans en éteindre les couleurs. L'automne arrive, les fleurs brillent encore; mais on ne voit plus de papillons!

Il ne quitta désormais la chambre que pour être conduit en voiture dans son dernier logement, rue Matignon, aux Champs-Elysées. Le malheureux était presque aveugle. On lui lisait des romans pour le distraire de ses tortures. Il n'écrivait plus, il dictait.

— Qu'est-ce que fait votre maître".' demandaient à son domestique les curieux du quartier.

— Mon maître est dictateur, répondait imperturbablement celui-ci.

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