‹ Les contemporains (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · LA FILLE DES JBOIS · texte numérisé non relu

LA FILLE DES JBOIS

Et son cœur fut pris par un guerrier blanc ! ^Quand la bise mord le bouleau tremblant,

Quand la forêt mue, La fille des bois dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers.

Par son rêve émue. ♦

Ce fut dans la plaine au ciel attiédi, Quand la flambe d'or descend du midi

Que lui vint ce rêve, Près de son ruisseau le guerrier passa Et de loin son œil longtemps caressa

Ses pas sur la grève.

Que lui donna-t-elle, au guerrier vaillant ? Les bois pleins de bruits, les flots babillant,

Pourraient nous le dire ; Mais le doux secret lui sera gardé, Car les bois aux flots ont recommandé

De ne pas médire.

Des bruissements d'aile et de chansons Se sont envolés, rieurs, des buissons

Dont l'âme voltige ; Et comme le daim, las de s'abreuvoir, Le guerrier s'en fut sans souci d'avoir

Coupé cette lige.

Les mois et les ans ont passé depuis, Et a fleur des bois qui n'a plus d'appuis, Dont l'avenir sombre,

GONZALVE DESAULNIERS

Sourit aux oiseaux, dans l'attente encor De la vision qui manque au décor J)e sa forêt sombre.

Dans les matins blonds, dans les soirs tombés, Dans le vent qui fait les j oncs recourbés

Et l'arbre farouche, On la voit pensive au bord des.chemins, Et le lendemain sur les lendemains

Lentement se couche.

De décembre morne à juin triomphant, Quand la sève monte ou l'écorce fend

Au souffle du pôle, Elle dit sa peine aux grands horizons Et marche, oubliant bouvreuils ou bisons,

Son arc sur l'épaule.

Et pourtant plus d'un chasseur donnerait Ses plus belles peaux d'élan sans regret

Pour un baiser d'elle, Mais la fière enfant, toute à son passé. Au vieux souvenir jamais effacé

Yeut rester fidèle.

Car son cœur fat pris par un guerrier blanc ! Quand la bise mord le bouleau tremblant,

Quand la forêt mue, La fille des bois dans les grands sentiers. Toute seule va, de longs jours entiers,

Par son rêve émue.

On remarquera que Desaulniers est essentiellement un poète canadien, qu'il trouve dans son pays, dans notre histoire, dans nos hommes ses sujets et ses inspirations— nos poétereaux en sont encore à piller les Grecs et à révolutionner la lune.

Dès le collège, notre ami sentit vibrer en lui la fibre poétique. A la suite d'un pari entre collégiens, il bâtit une tragédie en cinq actes — un acte par semaine. Longtemps après, en 1880 croyons-nous, il porta le précieux manuscrit à Fréchette qui en lut de notables tranches, ne lésina pas trop un peu d'admiration pour quelques passages et finit par déclarer qu'il y avait là, en germe, un talent sérieux, de l'inspiration vraie, un grand bon sens — ce qui n'est pas peu dans ce pays — puis conclut ainsi :

" Ne publiez rien avant que votre talent soit mûr."

Le lauréat mit sa bibliothèque à la disposition du jeune poète et resta son ami.

Quand paraîtra le volume annoncé, le Réveil en publiera sans doute une analyse étendue, ce qui nous amène à être bref aujourd'hui tout en répétant pour M. Desaulniers ce que Sainte-Beu\;^e disait d'un poète : Il n'est pas de la tribu qui dénature tous les bruits et déprave tous les formes."

Un dernier mot.

Dans la sphère littéraire le modèle de M. Desaulniers est Théophile Gauthier,

GONZALVE DESAULNIERS

En politique il prend pour prototypes les personnages du libéralisme le plus pur et le plus déterminé.

Parmi nous il est de ceux qui luttent ardemment pour l'autonomie du parti libéral dans le pandémonium actuel. C'est un intransigeant d'aujourd'hui ; demain il sera l'un des hommes du nouvel état-major. Il est tout indiqué, son rôle.

En attendant, pendant que, comme nous, il cultive la patience, souhaitons-lui pour son livre non le succès littéraire qui nous paraît chose assurée, mais l'autre succès si rare sur notre terre ingrate.

Car nous croyons, comme Boileau :

Qu'on peut sans crime Tirer de ses écrits un profit légilime.

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