‹ Les contemporains (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · MGR LAFLÈCHE · texte numérisé non relu

MGR LAFLÈCHE

quelque chose, ça certainement été quand le déloyal Brunetière a lancé son blasphème : la banqueroute de la science.

Rappelons, néanmoins, à son crédit la vigoureuse campagne qui dans le temps fut appelée la ''croisade du rouet contre le piano."

Nous ne nous attarderons pas à parler de son attitude dans le Conseil de l'Instruction Publique. Il est suffisant de prédire que d'ici à six mois, grâce à sa disparition, il se passera du nouveau dans ce comice.

Aucun doute que son successeur sera dans la note des eveques de Montréal et de Valleyfield : des prélats fin-de-siècle. S'il fallait que le chanoine Cloutier recueillît cette crosse, ce serait à donner raison à ceux qui croient que Trois-Rivières a été créé le hultièniQ jour, un posU/aciipn, comme dirait certain trifluvien depuis longtemps en sécurité à Ottawa.

Avec un évêque Cloutier, le schisme de Maskinongé ferait des petits et nous aurions un Laflèche minuscule, ce qui nuirait beaucoup à la mémoire du défunt, et dérangerait considérablement l'espoir de ceux qui s'obstinent à rêver que derechef Religion et Progrès peuvent aller de pair.

BENOIT BASTIEN

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BENOIT BASTIEN

Par sa remarquable conférence de décembre dernier, devant le club Letellier, iM. Cléophas Beausoleil ne se faisait pas seulement l'historien lumineux d'une importante évolution d'un parti politique: il mettait aussi sous les yeux de la génération venue après, les titres et les mérites d'une pléiade d'hommes dont les procédés et l'abnégation ont formé un bien profond contraste avec les allures de ceux qui ont bénéficié de leur œuvre, en la gâtant.

Plusieurs de ces pionniers du vrai nationalisme sont morts ou rentrés dans la vie privée. C'est un de ces derniers que nous voulons biographier aujourd'hui : lîenoit Bastien, lequel, nous dit M. Beausoleil, était avec L. O. Loranger, l'homme le plus intelligent, le plus actif, le plus populaire de cette époque.

Il naquit à Saint-Benoit, comté des Deux-Montagnes, le 21 novembre 1827. On lui donna ce nom patronymique parce qu'il fut le premier enfant à étrenner les fonts baptismaux ce cette paroisse. Il eut pour père Noël Bastien et pour mère Marguerite Charlebois.

Sa première enfance s'écoula au milieu des événe-

ments qui aboutirent à la rébellion, et ce, dans une région où le patriotisme n'était pas un vain mot. Chaque jour il put voir, d'un côté, les agissements des bureaucrates, et, de l'autre, les germes de la résistance. Il fut pour ainsi dire élevé à l'école de la revanche dont parlèrent, d'abord tout bas, puis au bruit de la fusillade, tous ceux qui l'entouraient. Aussi, il n'est pas étonnant de retrouver, par la suite et sans cesse, dans Benoit Bastien, l'amour national soutenu par un courage qui ne s'est jamais démenti.

Une anecdote prouvera que pour lui aussi la valeur n'attendit pas le nombre des années

En 1837, son père qui était allé résider à Ste- Scholastique, avait été un des premiers à prendre les armes et à organiser les siens. Comme on le sait» les patriotes, mal armés, durent céder devant le nombre et se disperser. Alors les brûlots de Colborne se livrèrent à la plus agréable partie de leur tâche. Ce ne fut que pillage et dévastation ; la torche incendiaire fut promenée sur le long et le large, et on ne fut pas éloigné de voir, au Canada, une seconde édition des ignominies qui marquèrent, en 18 14, l'invasion de la France par les Alliés.

Les soldats anglais étaient rendus à Ste-Scholastique. Ils en voulaient tout particulièrement au père de Benoit Bastien. Sa maison leur fut désignée, mais ils n'y trouvèrent que l'enfant.

— Où est ton père ? lui demanda le chef du peloton.

BENOIT }ÎASTIEN

— Il est allé se battre à St-Eustache.

— N'as-tu pas peur des soldats ?

— Non, un patriote n'a jamais peur des soldats^ répondit crânement Benoit.

L'Anglais ne put s'empêcher d'admirer cette bravoure si candide et si décidée. Il commanda à ses gens de respecter l'immeuble du patriote Bastien ; il fit remettre le butin qui venait d'être enlevé et, sans doute, parla souvent du petit patriote qui lui avait donné la réplique à Ste-Scholastique.

A l'âge de quatorze ans, il s'en alla à Montréal apprendre le métier de charpentier. Plus tard, les voyages " par en haut " l'attirèrent et il se mit à faire le commerce parmi les hommes de chantier. A cette époque le Com.merce de bois prenait un essor immense, et, avec la traite chez les Indiens, constituait le Yukon du jour. Mais ce n'était pas tout le monde qui avait la force physique, l'endurance, le courage pour s'y lancer. Beaucoup y ont laissé leurs os, M. Bastien, lui, sortit de ce commerce avec un décuplement de santé, et déjà en suffisante possession des faveurs de la fortune pour pouvoir se lancer dans les grandes entreprises auxquelles il a attaché son nom. Mais n'allons pas trop vite ; ouvrons ici une parenthèse qui ne manquera pas d'offrir de l'intérêt.

C'est sous le commandement du célèbre Montferrand que M. Bastien fit quelques-uns de ses voyages dans les Hauts. Nul n'a mieux connu que lui

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l'athlète redoutable ; aussi, quand Montpetitet Suite ont entrepris un récit de ses hauts faits, se sont-ils souvent adressés à M. Bastien.

En ce temps-là, nos compatriotes étaient souvent obligés de faire valoir leurs droits au bout du poing Ce procédé n'avait pas alors le cachet d'aujourd'hui. Le choix des moyens était très limité et les tenta- 'tions étaient aussi nombreuses que légitimes.

Un jour, il y avait élection à Montréal. Le meneur en chef du candidat anti-canadien était le distillateur Molson, le même qui s'était vanté de pouvoir se faire suivre par tous les Canadiens "avec un torchon trempé dans le whisky." Lui et les siens se mirent en tête d'empêcher les nôtres d'entrer dans certain poil. La nouvelle parvint aux oreilles de M. Bastien et du brave Marcotte. Tous deux se portèrent vers le poil, tombèrent à bras raccourcis sur les Britons et mirent le poil sous leur protectorat. La " troupe anglaise," comme on disait, fut apr)elée par Molson et priée de déloger les deux Canadiens : mais les înilitaires restèrent neutres, contemplant, avec une admiration très visible, le désarroi infligé par nos deux Canadiens à une centaine de fanatiques.

Toujours à la même époque, il n'y avait que fort peu ou point de services municipaux organisés à Montréal. Celui du feu reposait sur la bonne volonté de quelques citoyens. Or, à l'âge de 25 ans, on trouve M. Bastien capitaine de pompiers volontaires,

BENOIT BASTIEN

charge qui lui rapportait $32.00 par année et

demandait des sacrifices sans nombre. Lors du grand incendie de 1852, il se distingua tout particulièrement.

Dès ce temps-là, aussi, il donna l'exemple à ses compatriotes en entrant dans la milice, qu'on laissait bénévolement aux mains des Anglais; il devint lieutenant sous le capitaine Irvine.

Puis il prouva plus que jamais qu'il était un vrai Canadien de la bonne souche, en ayant de son mariage avec Martine Laçasse, 12 enfants, dont ii vivants. Les petits-enfants sont au nombre de 46, et leur grand'-maman jouit d'une telle santé, qu'elle ne désespère pas d'en voir quelques-uns d'eux ajouter d'autres rameaux à l'arbre.

C'ess à 24 ans que M. Bastien est devenu entre- •preneur. Il a été le constructeur attitré de l'Hôtel- Dieu et du Séminaire de Montréal. Pendant 25 ans il entreprit seul et se retira riche de $100,000. Soudain la nostalgie des affaires s'en empara et il succomba aux attraits du commerce de bois. La période des mauvaises années — qui était générale sur le continent américain — l'eut pour une de ses victimes. Il perdit tout, oui, tout, excepté ce qu'un Benoit Bastien ne perd jamais: l'énergie, le sangfroid et le courage. Il recommença humblement l'édifice, élargit graduellement son champ d'action qui n'en menait pas large au début ; puis, un bon

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jour, se trouva plus riche, plus puissant et plus admiré que jamais. N'est-ce pas là un de ces faits qui peignent bien, sans autre démonstration, l'homme qui en est l'auteur ?

Aujourd'hui, la société Bastien et Valiquette est une véritable institution métropolitaine ; ses travaux de voierie, pour ne parler que de ceux-là, marquent toute une étape dans la marche des municipalités adjacentes. M. Trefflé Bastien, le fils, membre de cette société, compte aujourd'hui au nombre de nos industriels les plus clairvoyants et les plus heureux.

M. Bastien a bâti la première maison du village St-Jean Baptiste et a été pendant 12 ans conseiller au Mile-End. En ^1860, le quartier St-Jacques l'envoya siéger à l'hôtel-de- ville ; il y resta jusqu'en 1877, allant cette année-là résider à St-Vincent-de- Paul, Laval. La société d'agriculture de ce comté, le préféra comme président à Thon. Aldéric Ouimet.

A deux reprifîes différentes, il a posé sa candida ture contre l'hon. P. E. Leblanc.

Jusqu'en 1872, il appartint au parti conservateur. Lors du mouvement national, si bien expliqué l'autre soir par M. Beausoleil, il en fut. Il mit au succès de cette formation l'entrain et la dextérité qui lui sont coutumiers. Avec M. L. O. Loranger, il représentait le large élément du parti conservateur que révoltaient l'autoritarisme et les tendances de Sir John. Le mouvement contribua énormément à pré-

BENOIT BASTIEN

server le parti libéral de certaines propensions au radicalisme et, aussi, au socialisme mal dégrossi ; il força Sir John à faire patte de velours — ce qui était déjà un gain ; — mais ses auteurs furent payés pour la plupart, par de l'ingratitude, cette monnaie courante de la politique. M. Bastien se tut, ne montra aucune rancune, ne sollicita ni faveur, ni honneur, même quand ce furent ses amis intimes qui tinrent la quenouille d'abondance. On se le rappelle : feu Mercier n'aimait rien tant qu'à aller passer ses dimanches auprès de son **ami Bastien;" de le consulter ouvertement ; d'en appeler à son expérience et de lui parler de ses rêves d'avenir. Quand il prit le pouvoir, qui, moins que M. Bastien en appela à leur vieille amitié?

M. Bastien a rarement trouvé son maître comme organisateur et comme orateur populaire. Certains de ses succès sont entrés dans le domaine de la légende. Il savait parler au cœur du peuple, réveiller la bonne fibre, provoquer un grand mouvement.

Lors de la fameuse élection échevinale entre MM. Cléophas Beausoleil et Louis Allard, dans le quartier St-Jacques, élection qui prit des proportions historiques, il fut l'âme de la lutte, l'organisateur de la victoire. M. Beausoleil s'est toujours plu à lui en rendre publiquement et privément l'élogieux témoignage.

Il en fut de même pour M. L. O. Loranger — maintenant juge — quand il brigua les suffrages dans le quartier St-Louis et dans le comté Laval.

LFS CONTEMPORAINS

Aujourd'hui, M. Bastien est en dehors du tourbillon politique et municipal. En prenant un repos bien gagné et en reportant sa pensée sur la route parcourue, il lui arrive sans doute d'établir une comparaison entre les hommes de son temps et ceux du jour présent, S'il lui vient aux lèvres un sourire moqueur, nous ne sommes pas de ceux qui n'en comprennent ni la signification ni la raison d'être ; mais qu'il nous permette de lui dire que si la génération actuelle laisse trop s'émousser les grands sentiments d'autrefois, elle contient beaucoup de gens auxquels le récit d'une vie honorable et bien remplie comme la sienne, donnera de l'émulation aux solennelles heures d'urgence nationale.

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J'iioto Quéry Fivi-es.

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DAVID MARSIIv.

DAVID MARSIL

Médecin de campagne !

Dans tous les pays du monde, ce titre fait naître dans l'esprit l'idée d'une vie de dévouement, d'un savant modeste qui fait des prodiges sans que jamais son nom retentisse en dehors de son village. La campagne n'est pas d'habitude l'endroit où se confectionnent les grandes renommées. L'absence des journaux, les obstacles aux relati.ons empêchent trop souvent le mérite réel de percer.

C'est une consolation, parmi tant de regrets causés par la mort de l'honorable Dr Marsil, de pouvoir dire que son nom était connu d'une extrémité à l'autre du pays, que sa réputation de savant s'étendait même à l'étranger et que son influence s'était fait sentir partout où il y avait une cause patriotique à défendre, une idée libérale à promouvoir. Quarante années de travail opiniâtre et intelligent avaient permis à ce médecin de campagne de prendre rang parmi les membres les plus éminents de sa profession en Amérique son patriotisme ardent et infatigable lui avait mérité ce titre qu'il estimait tant de " successeur de Chénier;" ses idées tranchées et son zèle dans les

LES CONTEMl'ORATNS

luttes politiques en avaient fait l'une des figures les plus admirées du parti libéral de cette province. Mais il ne sera pas regretté seulement par un parti : ceux-là mêmes qui différaient d'opinion avec lui sur les questions politiques du jour étaient souvent les premiers à rendre hommage à ses vertus, les premiers à reconnaître ses services comme champion de l'idée nationale.

Le Dr Marsil s'est rendu utile à son pays et à sa r.ationalité de plus d'une manière. Dans l'humble sphère de la politique municipale comme sur le théâtre plus vaste des affaires générales du pays, dans les associations patriotiques comme dans les conseils de sa profession, son influence s'es^ constamment exercée pour l'avancement de sa race et du pays.

C'était un homme -un homme de lutte et de travail. Nous n'avons pas la prétention de raconter en -quelques pages une carrière, aussi bien remplie et aussi méritoire. A peine pourrons-nous en rappeler brièvement les principaux événements.

Le Dr Marsil avait 64 ans quand la mort est venue l'enlever si inopinément. A le voir passer sur la rue, droit comme un chêne, sa longue chevelure ondulée flottant sur ses larges épaules; en entendant sa voix forte et mélodieuse, peu de personnes lui auraient •donné cet âge.

Cependant il avait commencé jeune à faire conaiaissance avec le travail. Lorsqu'il commença à

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étudier la médecine, il y a plus de quarante-cinq ans, la tâche n'était pas aussi facile qu'aujourd'hui. Les appareils et les laboratoires manquaient complètement. Mais le jeune Marsil avait décidément une vocation " et il triompha de toutes les difficultés. Admis à la pratique de la médecine en 1856, et il se iîxa presque aussitôt à St. Eustache où il est mort. Durant ces quarante années il a prouvé combien il aimait sa profession. Au milieu de tant d'autres occupations il ne l'a pas négligé un seul instant. Il avait une salle de dissection chez lui-même où il ■poursuivait ses études en s'aidant des recherches* les plus récentes des savants du monde entier.

Il devint ainsi un chirurgien des plus habiles. Lorsque le président Garfield était sur son lit de mort, il fut appelé en consultation avec les sommités de la science chirurgicale.

Il était un des collaborateurs de V Union Médicale et plus d'un de ses articles ont été reproduits dans V Encyclopédie Internationale de Chirurgie, Depuis nombre d'années il était un des membres les plus actifs du Collège des Médecins et Chirurgiens de la province de Québec ; et en cette qualité il a contribué puissamment à améliorer l'enseignement médical ainsi que la position de la profession dans le pays. En 1895 il fut élu président de l'Association Médicale Canadienne pour la province de Québec. Dernièrement encore il avait préparé un mémoire qu'il

devait présenter à l'Académie de Médecine de Paris en vue de sa candidature dans la section de chirurgie.

Nous citons ces faits parce que dans leur brièveté ils constituent le plus bel éloge du Dr Marsil commesavant.

Mais il n'était pas moins populaire parmi ses malades qu'estimé de ses confrères. C'est à Saint-Eustache qu'il faut aller pour apprendre d'eux tout ce~ que ce^ grand cœur contenait de dévouement, de charité et de tendresse.

Mais nous avons hâte de parler du Dr Marsil comme homme politique.

Il est peu de régions dans la province où les luttes politiques aient été aussi continuellement ardentes, ob les opinions sont aussi prononcées et les partis plus nettement divisés que les comtés de Terrebonne et des Deux-Montagnes. Les idées libérales y ont rencontré une opposition opiniâtre; mais elles y ont été soutenues avec une vigueur non moins grande puisqu'elle a fini par être couronnée de succès.

Le Dr Marsil fut, avec l'honorable Wilfrid Prévost^ l'âme de l'organisation qui a soutenu cette lutte de quarante années. Amis intimes, ayant les mêmes idées, ces deux hommes se complétaient l'un l'autre. Ils ont été surnommés les deux lions du Nord et ils méritèrent bien ce nom. S'ils ne purent rompre lesfilets des préjugés politiques, ils firent retentir la province entière de leur voix puissante.

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Le Dr Marsil paya de sa bourse et de sa personne dans ces luttes politiques avec une générosité peu commune. Deux fois en 1878 et en 1887 il fut le porte-drapeau du parti dans les Deux-Montagnes. Battu, mais non dompté, il ne lui vint jamais à l'esprit d'acheter le succès par des concessions et des compromissions qui sont pourtant si communes dans notre politique. Il s'inspirait aux sources pures de la démocratie et il ne fallait pas lui demander le -sacrifice d'un principe.

Mercier, qui pourtant flirtait à ce moment avec des castors de toutes couleurs, ne put s'empêcher de reconnaître le mérite et la constance des vieux lutteurs du nord. Il appela Marsil et Prévost au Conseil Législatif. Ils se placèrent aussitôt à la tête de la phalange libérale dans cette chambre. C'était un beau spectacle de voir ces deux vieillards défendre les idées et les aspirations populaires avec tout l'enthousiasme et la passion d'un autre âge, dans une Chambre irresponsable.

Lorsque le parti libéral revint au pouvoir avec M. Marchand, il lui restait un devoir à remplir ; c'était d'offrir la présidence du Conseil Législatif à l'honorable Wilfrid Prévost qui l'aurait probablement cédée immédiatement à son ami le Dr Marsil. Sous prétexte d'économie on leur refusa cet honneur — et cependant on paie des commis de deuxième classe qui sont en promenade au Yukon. Prévost et Mar-

sil ressentirent vivement cette injustice et iis eurent les sympathies de la masse du parti libéral qui n'aime pas que l'on se montre ingrat envers ceux qui le soutinrent dans la mauvaise fortune. ^

Les circonstances ont empêché le Dr Marsil d'atteindre dans la politique la position éminente qu'il aurait pu remplir. Son souvenir restera surtout dans le peuple comme le défenseur zélé de la mémoire de Chénier et des patriotes de 1S37. Vivant au milieu des ruines faites par Colborne, conversant chaque jour avec les combattants de Saint- Eustache et leurs parents, il s'était imprégné du sentiment de sublime dévouement qui porta tant de nobles âmes à se sacrifier pour la patrie. Le culte de ces héros occupait dans son cœur une place supérieure à tout sentiment: politique.

Le rêve de sa vie fut de réhabiliter la mémoire de Chénier, d'obtenir pour ses cendres, conservées pré-cieusement dans le marbre, une place dans la terre bénie, sous le monument érigé à la mémoire des autres martyrs de la patrie. Catholique convaincu, le Dr Marsil désirait pardessus tout cet honneur pour les restes de son héro de prédilection et il s'ingéniait à trouver des raisons pour convaincre les autorités religieuses. Sa persévérance dans cette tâche était digne du succès qui couronna les efforts d'un Lally- Tallendal.

Aussi le peuple qui connaissait le patriotisme dé-

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bordant du Dr Marsil, aimait-il à l'entendre en toute circonstance. Dans les luttes politiques, il avait l'éloquence qui plaît aux partisans et soulève l'enthousiasme ; dans les fêtes nationales, il incarnait les aspirations de notre peuple. Sa voix sonore, son langage correct et passionné en faisaient un orateur audessus. de l'ordinaire.

C'était aussi un écrivain distingué, un polémistevigoureux. Son âme de poète s'enthousiasmait pour tout ce qui est beau dans la littérature, dans les arts^ dans la musique surtout, qu'il interprétait avec urb talent remarquable.

Ceux qui l'ont connu dans l'intimité, ne cesseront de parler de sa large hospitalité, du plaisir que l'ont trouvait dans sa conversation, de l'intérêt qu'il portait à toutes les bonnes œuvres, à la jeunesse surtout^

Lorsqu'il eût rendu le dernier soupir, un ami télégraphiait à Montréal : " L'honorable Dr Marsil est mort en brave, en chrétien et en patriote. " C'est ainsi qu'il a vécu.

G. N. DUCHARME

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Q. N. DUCHARME

Je ne sais pourquoi en ce pays, comme aux Etats- Unis et en France du reste, une certaine partie de la population se plaît à déprécier les hommes qui servent le public dans les administrations municipales. En Angleterre, les hommes les plus éminents dans la politique et dans les lettres — des chefs de parti comme lord Roseberry, — ne dédaignent pas d'entrer en lutte pour obtenir un siège dans un conseil de comté ou de ville, et c'est surtout sur les corps municipaux que le peuple compte pour obtenir les mesures pratiques nécessaires à l'amélioration de son sort.

Et rien n'est plus rationnel. L'administration municipale, par sa nature, intervient, pour le bien ou pour le mal, dans presque tous les actes de la vie populaire. Les parlements adoptent les lois, mais îe plus souvent ces lois resteraient lettre morte si les autorités locales n'intervenaient pour les faire observer. Les pouvoirs que les municipalités exercent directement sont du reste énormes et intéressent au plus haut point la propriété et la morale publique.

Comment ce fait-il donc que le peuple, au lieu d'honorer publiquement les hommes dévoués qui consentent à remplir sans rénumération des fonctions qui comportent une si grande responsabilité, cherche le plus souvent à mettre leurs motifs en doute, à jeter du discrédit sur leur conduite, alors même qu'on iie peut produire l'ombre d'une accusation sérieuse ? Ce ne serait pas à l'honneur de notre démocratie que de rechercher les causes de cette étrange ingratitude.

Qu'il suffise de dire pour le moment, que ceux qui sont ainsi calomniés sans raison, sont généralement vengés par l'élément sain et intelligent de la population.

L'un des maires les plus éminents de Montréal, sir John Abbott, en parlant de cette manie de déprécier le conseil de ville, disait un jour:

"A l'époque des élections, les candidats reçoivent l'appui de leurs amis respectifs dans les journaux — ce sont généralement des hommes d'affaires, occupant une position de fortune convenable et jouissant d'une excellente réputation par leur intégrité et leurs habitudes commerciales, et jusqu'au moment de leur élection ils jouissent généralement de l'estime et de l'approbation des citoyens. Mais aussitôt élus, ils sont exposés sans discernement aux insultes et au mépris public. Et de tous les articles destinés à attirer l'attention, les plus attrayants sont ceux qui attribuent au conseil en général les défauts réunis

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de la stupidité et de la malhonnêteté. La consolation, cependant, c'est qu'aussitôt que son mandat expire, l'échevin redevient le citoyen respectable et intelligent qu'il était avant son élection, mais qu'il avait cessé d'être durant son terme d'office, d'après le dicton fashionable."

Il est une autre consolation que les échevins actifs et intelligents peuvent aussi généralement se payer quand ils le veulent — celle d'écraser leurs détracteurs à chaque élection.

Ces remarques générales, peut-être un peu longues, ne manquent pas d'opportunité au commencement de cette notice sur l'un des hommes qui ont le plus puissamment contribué à lancer la banlieue de Montréal dans la voie du progrès.

En effet, M. Ducharme a eu à essuyer sa part de critique durant les vingt années bientôt sonnées qu'il a consacrées au service du public. Cette critique, il faut le dire, venait le plus souvent du dehors, de la part de gens dont l'intérêt dans les affaires qu'ils auraient voulu conduire n'était pas bien apparent. Mais, qu'elle vint de près ou de loin, la critique, la calomnie même, n'ont pu empêcher Ducharme de faire son chemin dans la faveur populaire,, d'imposer ses idées d'amélioration et de développement. Disons aussi, que rares sont les hommes qui ont donné aussi peu d'attention aux attaques injustes

OU aux applaudissements qui lui sont venus sans sollicitation.

La force inhérente de M. Ducharme procède de deux qualités caractéristiques qu'il possède à un haut degré — une patience imperturbable et une confiance calme, absolue dans ses idées. Il s'élève audessus des préjugés populaires, non parce qu'il méprise l'opinion publique ; mais parce qu'il connaît l'injustice et la fragilité de ces préjugés. Il attend tranquillement son heure, sachant que le moment viendra où tous lui donneront raison et seront contents de concourir à l'occomplissement de ses projets.

Ceux qui le connaissent intimement, qui l'ont observé à l'œuvre, qui ont pesé les paroles de cet homme réservé et sans prétentions, sont le mieux en état ■d'apprécier son habileté et de savoir que sous cette contenance un peu énigmatique réside une force intellectuelle, puissante et bien disciplinée, qui se manifeste dans tous ses actes de la vie publique ou privée.

L'occasion a manqué à M. Ducharme de déployer ces qualités sur un de ces théâtres vers lesquels l'attention populaire est toujours tournée ; mais on peut être certain qu'il est de ceux qui savent toujours s'élever à la hauteur de la position qui leur est confiée. Un prophète ne mettrait pas en péril sa réputation s'il affirmait qu'avant longtemps le sujet d^ cette notice aura l'occasion de servir son pays sur une scène plus vaste.

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Car M; Ducharme ne possède pas seulement l'énergie, l'habileté ; il a aussi les qualités requises pour se créer une popularité durable. Il n'y a pas d'homme plus facile à approcher. Il reçoit tout le monde avec une affabilité de bon aloi et il sait écouter avec la bienveillance la plus encourageante. Parce qu'il est dyspeptique on a pu le croire froid et morose ; il n'est que calme, maître de lui-même, toujours attentif — sachant aussi bien écouter que répondre promptement. Il n'est pas de ceux qui jettent au panier les requêtes qu'on lui adresse. Il examine tout avec soin et fait tout en son pouvoir pour rendre service. On trouvera toujours chez lui ces qualités du cœur et de l'esprit qu'on ne saurait trop louer chez un homme public — familiarité réservée, égalité d'humeur, application constante aux affaires, jugement sûr, rapidité de perception, répugnance instinctive pour l'excitation et les agitations sans but, ardeur et énergie dans la lutte.

Ce portrait est celui d'un homme remarquable, et nous ne l'eussions pas tracé s'il n'était déjà justifié amplement par l'œuvre et les succès de M. Ducharme.

Guillaume-Narcisse Ducharme est né à Chateauguay, le 3 janvier 1851.

A l'âge de 14 ans, il commençait la vie comme commis-marchand, état dans lequel il resta jusq'uà 188I5 époque à laquelle il se lança dans le commerce

de nouveautés pour son propre compte. Mais il abandonna bientôt les affaires pour se consacrer entièrement au service des contribuables de Sainte- Cunégonde. Nommé successivement secrétaire-trésorier du bureau des commissaires d'écoles, maître de poste et secrétaire-trésorier de la ville, il devint en quelque sorte la cheville ouvrière de la municipalité.

Sainte-Cunégonde était en ï88i, un village dont la population n'atteignait pas cinq mille âmes. Comme toutes les autres municipalités entourant Montréal à cette époque, elle était singulièrement arriérée. Les autorités locales n'ayant pas eu l'énergie et le couiage d'entreprendre les travaux nécessaires pour donner le comfort aux habitants, les affaires languissaient dans l'attente d'un avenir incertain. La population ouvrière de Montréal, ne trouvant pas au dehors les commodités auxquelles elle était habituée restait dans les vieux quartiers, resserrée, manquant d'air et d'espace.

Il y avait donc une œuvre de la plus haute importance pour la banlieue et pour la métropole à entreprendre. Il s'agissait de donner l'exemple et l'élan dans la direction des grandes améliorations publiques.

La tâche était plus difficile qu'on ne le pense. On connaît la force des préjugés, l'attachement excessif à la routine., l'opposition proverbiale des contribuables à toute augmentation d'impôt. Il fallut de la

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persévérance et de la diplomatie pour faire comprendre à la majorité que le secret de l'avenir et de la prospérité, c'était de dépenser généreusement pour doter Ste-Cunégonde de toutes les améliorations et de tous les moyens de communication qu'on puisse désirer dans une gi ande ville. Mais, aidé par des hommes entreprenants et prévoyants comme lui, il finit par triompher de tous les obstacles.

D'abord, des moyens furent pris pour assurer à la ville un approvisionnement d'eau abondant et à bon marché. Les rues furent pavées en asphalte et toute la ville fut mise dans un état de propreté qui ferait honneur aux centres les plus riches et les mieux policés. Le service de la police et pour la protection contre les incendies a aussi été considérablement amélioré. Enfin, à la suite de l'organisation de la " Standard Light and Power Company," dont M. Ducharme fut vice-président, et de la " Citizens Light and Power Company," dont il était directeur, Ste-Cunégonde se trouvait en état de forcer la Compagnie des chars urbains de lui donner un service moderne aussi bien que d'obliger les compagnies pour l'éclairage à tenir compte de la concurrence.

Les bienfaits que la population de Ste-Cunégonde a retiré de cette politique de progrès ne sont pas difficiles à constater. La population de la ville a plus que doublé et la valeur de la propriété a augmenté en proportion. De plus, l'exemple donné a produit

ses fruits dans la ville voisine de Saint-Henri, et dans toute la banlieue de Montréal.

Mais il en est des améliorations civiques comme de toutes les choses qui ont de la valeur. Ça coûte de l'argent. Quelques propriétaires s'alarmèrent ; l'esprit de faction, la jalousie vinrent se mettre de la partie. On voulut soulever la population au moyen des plus extravagantes accusations, des prophéties les plus , sombres.

Cette agitation fournit à M. Ducharme l'occasion de démontrer l'étoffe dont il est fait. Fidèle à ses amis, partisan sans peur des idées qu'il avait préconisées, il ne chercha pas à se retrancher derrière ses immunités de fonctionnaire irresponsable ; mais, bien au contraire, lors des élections municipales de 1891^ il n'hésita pas à démissionner comme secrétairetrésorier, pour se jeter ouvertement dans la lutte. La majorité des électeurs approuvèrent ce qui avait été fait, et M. Ducharme fuit prié de reprendre sa charge avec honneur.

En 1893, pour des raisons personnelles, M. Ducharme donna de nouveau sa démission comme secrétaire-trésorier. Les électeurs, ne voulant pas être entièrement privés de ses services, se hâtèrent de le choisir pour les représenter au conseil de ville. Il se retira en 1896; mais, aux élections dernières, il consentit à se laisser porter candidat dans un des quartiers de la ville. Certaines personnes intéressées

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mirent tout en œuvre pour l'empêcher d'être élu. Néanmoins, il sortit de la lutte vainqueur par une grande majorité. Quelques jours plus tard, ses confrères du conseil l'élisaient maire de la ville de Ste- Cunégonde.

C'était dignement reconnaître les services qu'il avait rendus depuis des années et donner un couronnement logique à sa carrière civique.

Mais, nous le répétons, à son âge et avec ses aptitudes, M. Ducharme ne saurait songer à prendre sa retraite. ' Plus d'une fois le parti conservateur, qui sait l'apprécier pour l'avoir vu à l'œuvre, a songé à lui pour les honneurs de la députation. Lorsque l'honorable A. Desjardins fut nommé sénateur, en 1892, un grand nombre d'électeurs le prièrent de se porter candidat pour le siège qui devenait ainsi vacant à la chambre des communes ; mais, M. Ducharme, qui n'est pas un homme pressé, préféra s'effacer devant d'autres ambitions. Aux dernières élections, les conservateurs de Chambly le prièrent aussi d'être candidat, en lui affirmant que son élection était assurée ; mais il dut encore refuser à cause d'un deuil récent dans sa famille. Mais un jour il faudra qu'il consente, et ce jour-là son parti sera certain d'avoir trouvé un champion redoutable, et le comté qui le choisira n'aura pas eu de représentant plus décidé et plus capable de se rendre utile à ses électeurs.

Dans le champ des affaires civiques, M. Ducharme a aussi des services à rendre encore. Il est un des chauds partisans du projet pour annexer à la ville de Montréal toutes les municipalités environnantes — projet qui mettrait la métropole du Canada au rang des premières villes du continent, et qui assurerait aux différentes municipalités des avantages très importants. Depuis qu'il est dans la vie publique, il a constamment travaillé à préparer les voies pour la réalisation de ce projet et il est plus que jamais en état d'aider. Grâce à la politique de progrès dont il a été le champion, Sainte-Cunégonde, du moins, pourra entrer dans Montréal sur un pied d'égalité avec les plus anciens quartiers de la ville quant aux améliorations.

Ayant peint le serviteur public, il nous reste peu de chose à dire de M. Ducharme dans la vie privée. Il est partout le même : esprit large, homme d'ordre, cœur généreux, désirant marcher de l'avant et se rendre utile à autrui. En économisant et en appliquant à l'administration de ses affaires personnelles les procédés qu'il préconise dans la vie publique, il a réussi à amasser une jolie fortune qu'il ne laisse pas dormir. Nous avons incidemment mentionné la part qu'il a prise dans la création de la Standard Light and Power Co., et de la Citizens' Light and Power Co. Il est aussi un des directeurs les plus actifs de la Banque Jacques-Cartier, dont il dirigea la suceur-

G. N. DUCHARME

sale à Sainte-Cunégonde pendant plusieurs années ; et il possède des intérêts considérables dans la Compagnie des Montréal Stock Yards, dans la Compagnie des Abattoirs, et dans plusieurs autres corpotions commerciales. Il ouvre largement sa bourse pour encourager toutes les entreprises méritoires et surtout lorsqu'il s'agit d'aider la jeunesse.

C'est, en somme, un de ceux qui ont considérablement contribué à rehausser le prestige de notre nationalité dans le monde commercial.

GONZALVE DKSAUIvNlERS

GONZALVE DESAULNIERS

Uart ne fait que des vers, le cœur seul est poète.

Les versificateurs foisonnent parmi nous, mais combien avons-nous de vrais poètes ? En comptant ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui, complétez-vous le trajet de vos dix doigts ? Il semble que cet art si difficile a, pour le vulguni de notre littérature, l'irréductible attrait que comportent les choses défendues. Et, po'ir comble, c'est le nul, c'est le médiocre, c'est le barbare qui s'agite le plus, s'obstine davantage à monter Pégase et à nous imposer ses produits.

Dans le domaine de la poésie, il nous semble qu'il ne peut y avoir de place pour rien autre que le vrai beau, le vrai bon. Ce beau et ce bon peuvent être de nuances diverses, d'intensité variée. Tel n'a d'envolées et d'inspiration que pour l'épique, la grande hymne, la pièce d'envergure; tel autre se sentira de la verve et de la dextérité rien que pour la bluette, la fantaisie volante, mais toujours si c'est le cœur qui parle, on aura sous une forme, ou exquise ou puissante, des sentiments vrais, sains et, selon le cas, charmants ou passionnants.

Strass ou diamant, pas de milieu. Soyez de mauvais prosateurs, c'est un peu votre droit, puisqu'il n'existe pas d'autre forme de littérature à l'usage des gens qui s'obstinent à écrire sans pensée et sans grammaire. Mais, de grâce ! n'outragez pas la muse. Rappelez-vous ce qu'un maître, André Chénier, a formulé en ce beau vers qui nous sert d'épigraphe aujourd'hui.

En ouvrant notre galerie à M. Gonzalve Desaulniers, du même coup nous évitons le reproche d'oublier les jeunes et nous essayons le portrait d'un compatriote qui, depuis belle époque, a donné des arrhes à la Poésie, et reçu la consécration que des œuvres nombreuses et toujours plus châtiées attirent et maintiennent.

Et puis, ces quelques pages sont de quasi-actualité, ne précédant que de quelques mois la publication d'un volume de vers de notre ami.

On aura peine à le croire, ce Desaulniers ne vient pas du comté de St-Maurice. Il est né le 24 juin 1863 à St-Guillaume d'Uptbn, un foyer de libéralisme bien connu ; son père, le Dr Antoine L. Desaulniers, a laissé de vivaces souvenirs dans la région où s'écoula sa vie, et sa mère était une Letellier de St- Just. Après avoir étudié au collège de Sorel, il passa chez les Jésuites pour faire son classique.

De 1883 à 1889, il appartint au personnel de l'^"tendardy dirigeant en même temps la Revue Canadi-

GONZALVE DESAULNIERS.

enne où il publia notamment des études sur la politique du pays et celle de l'étranger. En 1889, il fonda le Nationaly qui fut vraiment le type du journal à la fois frondeur et pimpant.

Plusieurs des campagnes entreprises et menées par cet organe resteront mémorables.

Convaincu, comme bien d'autres, que le journalisme mène à tout à condition qu'on en sorte, M. Desaulniers se mit à étudier le droit, passa ses soirées à approfondir codes et jurisprudence et fut reçu avocat en 1895.

Comme journaliste proprement dit, il eut un genre qui est toujours précieux dans l'écrit quotidien : une conception rapide et une forme originale et limpide. L'étude qu'il publia sur la question des biens des Jésuites dans l'exclusif Journal des Débats, de Paris, a attiré l'attention dans le temps et vaut encore d'être relue. Dans la suite, il a été appelé à collaborer à deux autres publications parisiennes: la Revue lut éf nationale et la Revue des deux Franc es.

Quand il se passionnait pour l'imprimerie, matériellement parlant, et ne trouvait plus de vraies délices qu'à s'occuper de plomb et de presses, il nous rappelail vaguement Balzac, passionné lui aussi pour les entreprises de ce genre et partageant également son temps entre l'atelier, où il tentait cent expériences audacieuses, et le cabinet d'études où s'élaborait l'immortelle Comédie Humaine,

LE EOC PEECÉ

C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise, Que les assauts du nord ont en vain secoué, Que le marsouin, passant par bandes sous la brise, Yient frôler quelquefois de son dos taloué.

Lorsque le soir descend sur son énorme frise, L'ombre géante emplit son large flanc troué, Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise, Compagne de l'azur, la lumière a joué.

Défiant, calme et seul, lefs plus hautes marées, Ses roches, par les flots saumâtres entourées. Depuis des miliers d'ans, narguent les vents amers.

Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers, Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques, Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.

C'est par ces vers de belle et forte envergure que nous présentons le poète à nos lecteurs. Quelle meilleure introduction pouvions-nous imaginer N'estce pas là un de ces sonnets comme les voulait le Maître, et qui valent maints longs poèmes ? Ladme trois fois riche ajoute admirablement à la description si profondément marquée. Comme ça repose des machines pâlottes et huileuses qu'on imprime partout autour de nous ....

Voici, dans une autre note, un Angélus où il semble qu'il y ait parfaite harmonie entre le tableau rêvé par le poète et le langage qui lui vient aux lèvres pour le décrire.

GONZALVE DESAULNIERS

Fnfant, de la cloche qui tinte^ Ecoute le son grave et lent, Qui dans la clarté presqu'éteinte, Donne à ta prière un élan.

C'est l'heure où l'ombre tend ses voiles. Où dans l'espace immesuré Vont s'orienter les étoiles, Troupeau par la nuit égaré.

Ecoute cette voix qui passe Sur l'aile invisible de l'air Ton âme en peut suivre la trace Jusqu'au fond de l'horizon clair ;

Elle passe et la fleur vermeille, L'arbre songeur, le flot dormant, Comme nous deux prêtent l'oreille Dans un profond recueillement.

Nous ne voulons pas puiser à trop larges mains dans les pages encore inédites qui sont devant nous et qui bientôt seront offertes au public. Cependant, il nous semble qu'en citant une troisième pièce nous ferons mieux connaître notre poète et dans sa dextérité d'artiste et dans sa variété de moyens et de tons. Ou nous nous trompons fort, ou les vers suivants pourraient être avantageusement signés par les plus riches en titres à la renommée :

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